« La femme comestible » : un cri de la carotte en littérature

Marian est une jeune femme des années soixante, en plein désarroi au moment où sa vie est censée basculer dans les engagements. Épouser Peter comme prévu ? Avoir des enfants en abandonnant son travail ? Incapable de savoir ce dont elle-même a envie, mais tétanisée par les attentes de la société à son égard, Marian se sent devenir folle.

Terriblement oppressée par la société de consommation naissante, Marian (qui est d’ailleurs opératrice de marketing) se sent dévorée par le monde qui l’entoure, par son entourage, par son petit ami. Face à cet engloutissement, elle manifeste son conflit intérieur en cessant de consommer de la viande et des œufs.

Femme Comestible

Citations :

Elle baissa la tête vers son steak à moitié mangé et y vit subitement un gros paquet de muscles. Rouge sang. Appartenant à une vraie vache qui autrefois allait, venait et mangeait et qui avait été tuée, assommée d’un coup sur la tête (…). Bien sûr, ce n’était pas nouveau. Mais en général, on n’y pensait jamais. Dans les supermarchés, on vous proposait ça préemballé dans de la cellophane et flanqué d’étiquettes indiquant le nom et le prix de sorte que c’était juste comme si on achetait un pot de beurre de cacahuète, ou des haricots en conserve, et même quand on allait dans une boucherie, on vous empaquetait cette affaire si vite et si bien qu’elle vous avait l’air nette, réglementaire. (…) Elle posa fourchette et couteau. Elle devinait qu’elle était devenue assez blafarde et espérait que Peter ne s’en apercevrait pas. « C’est ridicule, se sermonna-t-elle, tout le monde mange du bœuf, c’est normal. »

Quelles abominations se déroulaient donc dans les cuisines du pays, sous prétexte de préparer à manger !

Marian parcourut lentement l’allée au rythme de la musique d’ambiance avec ses crescendos et ses diminuendos. « Haricots », dit-elle. Elle trouva la variété étiquetée « chili végétarien » dont elle prit deux boîtes qu’elle jeta dans son chariot.

Le repas de Noël s’était révélé difficile. « Voyons, Marian, tu ne manges pas ! » avait protesté sa mère quand elle avait laissé la dinde intacte dans son assiette. Elle avait répondu qu’elle n’avait pas faim et avait englouti, à l’insu de tous, d’énormes quantités de sauce aux canneberges, de purée et de tartelettes aux fruits secs.

Elle avait à peine lancé les invitations qu’elle se rendit compte que le menu allait poser un problème majeur. (…) Elle ne pouvait pas davantage leur servir une viande alors qu’elle-même n’en mangeait pas – qu’est-ce qu’ils diraient, alors ? (…) Au cours du mois qui venait de s’écouler, elle avait dû bannir de son régime les rares options qui lui restaient : les hamburgers (…), le porc (…), puis le mouton et l’agneau (..). Même les hot-dogs avaient été éliminés. En fin de compte, lui soufflait son estomac avec bon sens, ils pouvaient passer n’importe quelle vieille saleté au broyer et la coller dedans. Au restaurant, elle avait toujours la possibilité de contourner le problème en commandant une salade, mais ça ne marchait pas quand on avait des invités et un dîner.

Par moment, quand elle y réfléchissait, elle en arrivait à la conclusion que son point de vue était d’ordre éthique : il refusait de manger tout ce qui avait été ou était encore vivant (telles les huîtres sur leur moitié de coquille).

Elle baissa les yeux sur le menu. « Oeufs au bacon, au choix, lut-elle. Saucisses tendres et dodues. » Elle pensa aux cochons et aux poulets. Elle s’empressa de passer aux toasts. Quelque chose lui remonta dans la gorge. Elle s’empressa de refermer le menu.

Prometteur, n’est-ce pas ? Hélas, aucune morale végé ne se dégage en conclusion de ce roman. Passe encore que Marian, tout au long du livre et de son évolution alimentaire, espère vivement redevenir « carnivore » : il peut s’agir du souhait de ne plus être différente, de ne plus se projeter mentalement des horreurs devant du bacon ou un steak, et de se nourrir à nouveau avec facilité (nous sommes dans l’Amérique des années 60). Mais l’auteur avait-elle vraiment besoin de nous infliger un cri de la carotte littéraire ?

Elle avait les yeux rivés sur ses mains, l’éplucheur et le ruban de peau orange, quand elle prit soudain conscience de la réalité de la carotte. C’est une racine, se dit-elle, elle pousse dans la terre et produit des feuilles. Et voilà qu’ils viennent l’arracher à la terre, peut-être même qu’elle émet un son, un cri en dessous du seuil d’audibilité, n’empêche, elle ne meurt pas tout de suite, elle continue à vivre, là, en ce moment, elle est encore vivante… Elle eut l’impression de sentir la carotte se contorsionner dans sa main. Elle la lâcha sur la table.

Cri de la carotte : la réponse, par Insolente Veggie
Cri de la carotte : la réponse, par Insolente Veggie

Tout se passe comme si l’auteur voulait prouver au lecteur que non, Marian n’est pas en train de devenir une végétarienne qui a d’excellentes raisons pour cela (éthique, santé : voir les citations ci-dessus), et que si elle cesse de manger de la viande c’est qu’elle a bien un trouble alimentaire.

Il n’est guère surprenant après cela de découvrir qu’à la fin, notre héroïne qui a enfin cerné ses désirs, rompu ses fiançailles, et cherche un nouveau travail, se remet à consommer de la viande : elle a « pris un steak à midi » , comme elle l’annonce avec fierté à un nouvel ami. Lequel commente avec approbation : « eh bien, c’est plus sain comme ça » . Là, le lecteur a envie de pousser un cri de stupeur : que fait-on de toute la réflexion préalable sur ce qu’implique la viande ?

Atwood
Margaret Atwood

L’auteure canadienne, Margaret Atwood, est notamment connue pour les aspects féministes de son oeuvre (« La servante écarlate » ) qui comporte également une bonne part d’anticipation et de mise en garde (« Le dernier homme » ). Comment peut-elle montrer aussi peu de discernement sur le sujet de la viande dans l’alimentation, voilà qui restera pour moi un mystère.

Tout ceci enlève de la cohérence au roman : après avoir énuméré les arguments logiques pour que Marian cesse de manger de la viande et des œufs, comment peut-on la faire triomphalement revenir en arrière, sans un mot d’explication ? En réalité la seule explication est une sorte de métaphore nauséabonde : la viande, c’est la vie, arrêter d’en manger, c’est refuser sa vie… etc.

Un parti pris qui gâche un peu « La femme comestible», par ailleurs grinçant, drôle et bien écrit. A lire par curiosité, pour l’ambiance de l’Amérique aux débuts de l’émancipation féminine, et pour le cheminement intérieur de Marian face à son assiette, qui vous rappellera peut-être le vôtre ; mais sans s’attarder sur la chute.

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore la littérature et la bande dessinée. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.
  • Le Chat

    Ca ne me donne pas vraiment envie de le lire, il y a assez de mauvaise foi autour de moi pour qu’en plus je m’en farcisse dans un livre … 🙂

  • Pingback: Végétariens : portraits en littérature | Vegactu()

  • Madeline

    Je ne sais pas si on peut condamner l’auteur pour le vécu de Marian dans ce livre. Livre que je n’ai pas lu mais au vu de l’article, il ne me semble pas que cela soit un livre qui se veuille en faveur du végéta*isme. Si justement Marian souffre d’un trouble du comportement alimentaire alors celui-ci est tout bonnement irraisonné. Qui peut expliquer pourquoi un jour, une personne refuse un type d’aliment en bloc ? Que ce soit viande ou autre, il s’agit d’un processus psychologique auquel il est difficile d’associer une éthique selon moi. En ce qui me concerne, je pense que c’est un livre à ne pas aborder dans l’optique « cheminement sur une femme qui devient végéta*ienne » car cela n’a pas l’air d’être le but. De fait, effectivement, toute personne espérant trouver quelque chose s’en approchant sera déçue. Pour moi il s’agit surtout d’une personne ayant eu un choc à un moment M de sa vie et qui le fait ressortir par un trouble de son comportement alimentaire, ici elle ne mange plus de viande et oeufs mais cela aurait pu aussi bien se manifester autrement (trouble occasionnel compulsif, etc).

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