1986 : Le Rayon vert, déjà le végétarisme au cinéma

A quelques jours des repas de fin d’année en famille, il peut être bon de se rappeler qu’on n’est pas tout seuls – que l’inévitable séquence consistant à nous justifier au cours d’un repas a même déjà été filmée, et bien filmée.

En 1986, Eric Rohmer remporte le Lion d’Or du festival de Venise pour Le Rayon Vert, dont l’héroïne (Delphine, jouée par Marie Rivière) est une trentenaire au cœur brisé pesco-végétarienne.

Comme dans le dernier Mel Gibson, Tu ne tueras point, le film profite du végétarisme du protagoniste pour souligner discrètement un état plus général de résistance au système : comme le soldat de Gibson refuse de toucher une arme, Delphine refuse de sortir avec les garçons.

Cela donne cette séquence d’anthologie, visible dans son intégralité ici, à la fin du premier tiers du film :

Récompensée aussi à Venise, Marie Rivière voit son nom apparaître en premier au générique, où elle est créditée en tant qu’actrice et dialoguiste. Car tout est improvisé dans Le Rayon Vert : pour la scène qui nous intéresse, Rohmer se contenta de demander à ses acteurs de questionner Delphine sur son végétarisme, et à l’actrice de répondre.

Les arguments qu’elle donne viennent donc d’elle, Marie, véritablement pesco-végétarienne à l’époque (et toujours aujourd’hui d’ailleurs). Pour faciliter l’improvisation, elle force tout de même le trait et évoque à mots couverts une tendance au véganisme, un certain désintérêt pour le lait et les œufs.

Elle n’en est pas moins sincère dans ses arguments contre l’alimentation carnée, et le résultat est d’une vérité d’orfèvre. We are not alone. Le malaise feint par Rivière est d’une justesse incroyable, il est peut-être même moins simulé qu’on l’imagine. Et la fin de la scène est terrible.

Nous sommes donc le 18 juillet 1986, autour d’une table de jardin à Cherbourg.

Quelqu’un apporte les côtes de porc du barbecue, l’un des plus grands moments de défense du végétarisme au cinéma commence – et évidemment, il y a beaucoup de choses à en dire.

Ça commence comme ça :

“Voilà les côtes de porc! Tiens, Gérard, tu fais une place ? Alors, y a des bleues, y a des saignantes, y a tout ce qu’il faut : chacun se sert, hein…”

* * *

PHASE 1 : L’ANNONCE.

“Moi je mange pas de viande… “

Delphine regarde en souriant l’assiette qui arrive. Ce sourire, on le connaît, il a plusieurs fonctions : d’abord, maintenir la façade sociale encore quelques secondes ; ensuite, exprimer notre ironie ; enfin, adoucir l’atmosphère avant le petit pavé de seitan dans la mare de bolognaise.

“…Tu n’aimes pas la viande ?”

Les premières réactions traduisent l’espoir de l’option la plus tranquille : quelqu’un qui n’aime pas la viande, on lui fiche la paix. Les goûts, ça ne se discute pas. Combien de végétariens se contentent de répondre “Non, je n’aime pas ça” histoire d’éviter le sujet ? Et on les comprend bien : comme ils disent dans Karaté Kid (enfin je crois, je l’ai pas revu depuis 1995), si on n’a aucune chance de gagner, inutile de combattre. Alors si on a la flemme de combattre, encore plus (ça en revanche, ce n’est pas dans Karaté Kid – je crois).

Delphine, elle, monte au créneau, parce qu’elle n’aime pas mentir (c’est tout ce qui fait le film, son incapacité à mentir) : “Non, j’en prends pas…”

— ce n’est donc pas une question de goût : ce n’est pas qu’elle n’aime pas, c’est qu’elle n’en prend pas.

Alors, elle désamorce : “Mais c’est pas grave hein ! C’est pas un problème.” — et refuse qu’on lui cuisine quelque chose de plus, demande juste une tomate en rab – manière de faire honneur à ce qui est déjà là.

Sauf que devinez quoi ? C’EST TROP TARD DELPHINE. Le débat est déclaré.

PHASE 2 : ECHAUFFEMENTS

“Tiens une toute petite, là… Même pas, non ?”

– Delphine relève à peine, prend sa tomate, remercie poliment. Manque de chance, c’est précisément la personne qui lui tend sa tomate qui porte le coup suivant : “Il fallait nous le dire, hein !”

Cela part d’une bonne intention, certes ; mais qui culpabilise un peu celle qui, elle aussi, n’a rien dit à cause d’une bonne intention : ne pas embêter ses hôtes.

“Elle aime bien les légumes !”, ajoute un personnage hors champ.

Faut-il relever ici cette manière de dire “elle” pour désigner quelqu’un qui est autour de la table ? N’est-ce pas une manière discrète de l’exclure du groupe, de souligner son exclusion toute fraîche ?

De plus l’argument du goût pour les légumes est à double-tranchant – c’est celui des gens qui nous reprochent de manger des simili-carnés… En gros, si tu es végétarien, tu dois aimer les légumes ; si tu aimes encore quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à une saucisse, même si c’est du vieux tofu, alors tu es malhonnête ! La fourmi n’est pas prêteuse, hein. Et soudain les carnistes s’approprient le copyright de la boustifaille tubulaire.

Bref, à ce stade de la conversation, Delphine, il faut y aller.

Celle-ci énonce alors les deux seuls arguments indispensables, les fondamentaux :

1) C’est pas obligatoire

2) Ça fait souffrir des animaux

PHASE 3 : LES FONDAMENTAUX.

“Eh, tu manges des œufs, quand même, oui ?

– Non, j’en mange pas tellement…”

Voilà le moment de la tendance végane – on notera la tournure de la question, qui semble littéralement réclamer une réponse positive. Delphine répond que non. Pour les convives, à ce stade, c’est la quatrième dimension. En 1986, L214 a –22 ans et les Cahiers Antispécistes ne sont même pas une étincelle dans le regard d’Yves Bonnardel, on peut pas vraiment leur en vouloir.

“Non mais – jam – jamais tu manges de viande ?!”

Et le poisson?”, demande quelqu’un.

La réponse de Delphine ne manquera pas de faire bondir les végétariens de 2017 : “Bah, le poisson, pas trop non plus, parce qu’il faut bien un petit quelque chose de protéines quand je suis chez les gens…” – pesco-végétarienne, donc.

Mais honnêtement, vu le mal qu’elle se donne en public dans cette scène en particulier, c’est comme si elle avait fait le plus dur : affronter la pression sociale. Arrêter le poisson, au prix éventuellement de sauter les protéines à l’occasion d’un repas sans alternative, ne saurait être aussi difficile que de se justifier auprès d’un groupuscule inquisiteur pareil.

“Et au niveau de l’organisme, pas de problème, tout va bien ?

– Tout va bien. Ouais. Non mais, je me porte bien !”

Ben oui, tout va bien. La viande, c’est pas la vie. C’est le premier argument fondamental.

Dans l’immédiat – et c’est souvent sur ça que les gens jugent, ce qui justifie l’aplomb avec lequel les carnistes affirment parfois leurs contre-vérités – le véganisme ne fait pas plus de bien que la viande ne fait de mal. Cela se joue sur le long terme. Une semaine, un an, une vie… Ou parfois une heure ou deux après le repas. Il suffit de se projeter un peu dans l’avenir.

Delphine poursuit sur sa tendance végane :

“Chez moi, je mange des céréales…

– Des laitages?

– Ouais, du lait, des amandes, des trucs comme ça… Y a pas besoin, y a pas besoin de viande, franchement.”

Ça, c’est fait. Arrive le second argument fondamental : l’argument éthique, celui qui prend en compte la proximité physiologique entre les animaux et nous – et par extension leur proximité affective, voire psychologique.

“Les crustacés, t’aimes?

– Bah… Non plus.

– Non plus ?!

– Non.

– Homard ?

– Oh, non… Ben, c’est des bêtes, tout ça.

– Finalement, c’est tout ce qui représente l’animal qui…”

Pas “tout ce qui représente l’animal”, bon sang, la viande n’est pas une représentation ! La viande est l’animal, point à la ligne !

Alors Marie/Delphine a cet argument étrange : “Surtout les bêtes qui ont le sang rouge !” (en 1986, on s’imagine peut-être que les poissons n’ont pas le sang rouge parce qu’on n’a jamais l’occasion de les voir saigner, qui sait ?)

Jusqu’à ce splendide clin d’œil prémonitoire à Voir son steak comme un animal mort de Martin Gibert, qui n’avait même pas le bac à l’époque : “Toi, on te présente une côte de porc, là, comme ça, et toi, tu vois l’animal !”

Voilà, c’est ça.

Delphine a tout dit, et ils ont tout compris.

Rationnellement, la bataille est gagnée. Elle peut l’être et doit l’être en deux arguments seulement. C’est comme ça en 1986, c’est pareil en 2017.

Le problème, c’est que la bataille psychologique et sociale reste à mener. C’est à cet instant que le cri de la carotte débarque comme un rat musqué dans un cours de yoga.

PHASE 4 : LE CARNISME CONTRE-ATTAQUE

“La salade, quand tu la sors du jardin, elle est vivante, mais après ? Elle flétrit, donc elle est morte !”

Touchant comme Delphine a du mal à répondre à un truc aussi con. Et c’est ici que la scène bascule : alors qu’elle a remporté la partie, et pourrait se contenter de manger tranquillou, Delphine poursuit la conversation. C’est là que ça se gâte.

“Je vois pas ça pareil.”

…Comment ça ?! C’est pas un point de vue! La salade n’a rien à voir avec le cochon, et c’est parfaitement objectif, n’aie pas peur Delphine, fonce

“La salade c’est beaucoup plus loin de moi que la viande, qu’un animal…”

Vas-y, balance-leur Darwin en pleine face : le cerveau, le système nerveux centralisé, Jeremy Bentham, je sais que le mot “sentience” n’entre en circulation qu’en 2005 mais allez, fonce fonce fonce foooonce

“…La salade, c’est une amie!”

Oh, non Delphine, dis-moi que tu ne viens pas de défendre le végétarisme en leur disant que la salade était ton amie

“C’est plus léger… Les légumes, c’est plus aérien, je sais pas…”

Delphine, reviens. Sérieux reviens, tu nous manques.

“Peut-être que je suis pas consciente des choses… Peut-être qu’au stade où j’en suis je me trompe…”

MAIS CA VA PAS NON !! Ne te couche pas comme ça, bon sang !

Alors le film de Rohmer vire au jeu de massacre. Delphine se fusillera désormais les deux pieds avec une méticulosité spectaculaire – et le pire, c’est qu’on est tous capables de ce genre d’automutilations rhétoriques.

PHASE 5 : DIGRESSIONS ET DEBÂCLE

“C’est une question instinctive, moi, je mange comme ça, je m’alimente comme ça…”

Non plus – laisse l’instinct hors de tout ça, pitié – il y a deux minutes tu expliquais les choses rationnellement, pourquoi laisser tomber ?

Résultat, les opposants reprennent la confiance (celui qui parle a une quarantaine d’années, il a dû naître au début des années 50) :

“Tu sais moi, quand j’étais jeune, j’avais un peu des sentiments comme ça quand j’allais dans des boucheries. Maintenant, j’achète la viande dans des grandes surfaces et j’ai plus du tout ce sentiment-là.”

Ah oui, “moi aussi j’ai été végétarien et puis j’ai arrêté”… Ouais, ouais…

Intéressant en tout cas de découvrir ici un argument fossile, totalement disparu des conversations en 2017 : grâce aux grandes surfaces, plus besoin de se poser des questions, la douleur est animaux est loin, c’est cool ! En même temps, voilà qui en dit long sur l’étroitesse du lien entre l’explosion de la consommation de viande et celle des zones commerciales.

Ici Delphine devient véhémente – mais c’est une nouvelle manière de s’avouer vaincue, et ça ne marche pas : Quand t’allais à la boucherie, tu avais conscience du sang, de la violence ?

– Absolument, oui.”

Delphine insiste, c’est très beau : “Si on arrive à manger de la viande simplement parce qu’on n’a plus conscience de ce qu’on fait et des moyens par lesquels on est arrivés à tuer une bête...”

Mais en face, la défense s’affermit : “Si je dois avoir des problèmes de conscience à chaque fois que j’achète quelque chose…”

C’est terrible : alors qu’au début de la séquence, Delphine n’était que “ne me faites rien de spécial” et “ce n’est pas grave”, elle finit obligée de faire du prosélytisme – malgré elle !

Tous ceux qui reprochent aux militants de toujours la ramener devraient voir cette scène, qui démontre magistralement comment on peut se retrouver obligé, alors qu’on en n’avait aucune envie, de débattre et de se justifier.

Tout le monde continue de rire, mais l’atmosphère a changé. “Et le boucher, aussi…”, demande quelqu’un, sous-entendant : et le boucher, comment il fait pour vivre ? Ici tout le monde se met à rire – sauf Delphine, qui demande à ce qu’on répète ce qui vient d’être dit. Mais Rohmer coupe, et montre une jeune femme rire la bouche grande ouverte – précisément celle qui avait lancé l’offensive avec le cri de la carotte, peu avant.

Mais Delphine n’entend pas et reprend le fil de son discours, le doigt levé : Et c’est très économique !” La pauvre, elle continue avec les arguments logiques… Que plus personne ne veut entendre, après les deux redoutables du début.

Autour de la table, pas un seul allié. Tout le monde botte en touche. Enfin, botter en touche n’étant que la première phase de la réaction – la seconde consistant à pousser l’autre à l’erreur.

Je suis pas plus footeux que cela mais l’argumentation carniste s’explique très bien avec une comparaison sportive : face à quelqu’un qui respecte les règles et essaie de marquer des buts (l’animaliste et ses arguments éthiques, écologiques, économiques, etc), le carniste respecte les règles également, mais sans vraiment jouer pour autant – en sortant constamment le ballon puis en attendant que l’autre commette une erreur, pour marquer sur un penalty.

Et c’est exactement ce qui se passe dans Le Rayon vert.

Un voisin aimable : “Même au niveau du goût, moi, je préfère…” (sous-entendu : la viande)

Delphine, poussée à la faute : “Il n’y a pas de goût dans la viande.

-Mais si, mais si !” (Les revoilà rationnels!)

Delphine s’enfonce alors : “Même le pâté végétal, je peux pas le manger, même si je sais que c’est végétal.

– C’est le mot, simplement, “pâté” ?

– C’est pas le mot, c’est le goût, c’est l’impression… C’est lourd, comme truc.”

A partir de là, ses adversaires jouent sur du velours : “tu vas loin, là…” Sous-entendu : si on ne te suit pas, ce n’est pas parce que nous sommes flemmards, c’est parce qu’il est objectivement difficile de te suivre.

Et les animaux ? Et le cœur qui bat ? Tout ça parce qu’on a peur de lasser les gens ou de leur donner l’impression qu’on est borné, on se retrouve à tenter de fragiles nouveaux arguments, quand deux suffisent, les fondamentaux, les premiers.

Les animaux souffrent.

Cette souffrance n’est pas obligatoire.

En dehors des considérations écologiques ou diététiques, ces arguments sont infaillibles. Toutes les manières de tuer un animal le font souffrir d’une manière ou d’une autre, que ce soit une vie entière, une minute ou dix secondes ; que cette souffrance soit physique ou mentale. Et aucun des nutriments contenus dans la viande ou le poisson n’est introuvable ailleurs. Des alternatives végétales existent à tout, trouvables partout. Et si les amateurs de poisson tiennent à leur dose de mercure, ils n’ont qu’à bouffer des thermomètres.

A la fin de la séquence, Delphine sonne la retraite, laisse tomber l’éthique et l’économie, se replie même sur la diététique : “Je parle de ce que ça fait ressentir dans le corps”. Quelle tristesse ! Forcément qu’elle se sent idiote (“ça fait très mystique évidemment”), elle qui avait un idéal – convaincre par l’éthique !

Alors celui qui, quelques instants plus tôt, avait essayé de la tenter en lui parlant gigot cuit en plein air, lui tend une assiette de fleurs – puisqu’elle parle comme une hippie. Il lui propose de les manger.

Et là Delphine se crashe lamentablement, s’admet vaincue, se recroqueville rhétoriquement : “Mais d’ailleurs je peux pas manger des fleurs, non plus. Mais c’est une question d’instinct.”

Les voisins carnistes, qui ont la victoire trumpesque, se disent que puisque tout est permis, autant y aller à fond – et tapent dans le racisme : “tu peux manger du ‘iz comme les Chinois, rien que du ‘iz !”. Petite Hillary rohmerienne, Delphine ne le relève pas, se laisse terrasser. “Ouais, du riz, moi je mange du riz d’ailleurs. Mais je pourrais pas manger une fleur. Pour moi une fleur c’est poétique, c’est un tableau.”

Et c’est sur cette absurdité, sur Delphine qui se prend les pieds dans le riz et se rétame dans la poésie des fleurs, que Rohmer met un terme à la scène, satisfait d’avoir obtenu ce qu’il attendait : la preuve que son personnage n’est pas à sa place dans le monde et ne parvient pas à communiquer ce qu’il ressent, ce qui le pousse constamment dans des retranchements qui ne lui ressemblent pas.

Il faudra ainsi tout le film à Delphine pour trouver ce qu’elle veut, l’admettre et le demander. Parions que si ce débat-là avait eu lieu à la fin du Rayon Vert plutôt qu’au début, la nouvelle Delphine aurait su s’en tenir aux deux arguments auxquels elle croyait : il n’y a pas besoin de viande, franchement. Les animaux ont un cœur qui bat.

L’animalisme a beaucoup fait parler de lui cette année. Aux fêtes, omnivores et autres carnistes demanderont aux végétariens et aux véganes plus de comptes que jamais. Haut les cœurs ! Sachons nous comporter en nouvelles Delphines.

P.S. …Et bon anniversaire à Marie Rivière, qui est du 22 décembre.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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