32e Festival du Film d’Environnement de Paris : 7 séances pour regarder les animaux

Des tracts pour L214 dans l’entrée d’un cinéma : voilà qui n’est pas commun et voilà ce qu’on pouvait trouver début février au Cinéma des Cinéastes, à Paris, pendant la semaine qu’aura duré le Festival International du Film d’Environnement. Cet événement citoyen autant qu’artistique (un peu snobé du coup par les critiques, souvent partis au Festival de Berlin au même moment) se sera certes ouvert sur un buffet carné, mais n’aura pas reculé devant la promotion d’une écologie qui ne se contente plus de blâmer l’industrie des transports, comme c’est encore la norme un peu partout. La projection de Cowspiracy, déjà un classique, sur le silence des grandes associations environnementalistes au sujet de l’exploitation animale, et l’absurdité d’une écologie non-végétariste, était d’ailleurs pleine à craquer (93 places : ce n’est pas encore le Grand Rex, mais ça reste un succès). Les animaux occupaient ainsi une place de choix dans la programmation, regardez :

  1. Freedom : je te libère, mais reviens jouer dans mon film

Freedom, l'envol d'un aigle

Film d’ouverture, superproduction Ushuaïa TV dans laquelle un homme apprend à voler à un pygargue à tête blanche élevé en captivité, pour lui permettre de regagner la nature. Inutile de préciser qu’ici l’amour du rapace est spéciste et que ses « professeurs » dégustent gaiement des bouts de cochon entre les prises. Le film montre comment un groupe de bonshommes s’attache à l’idée de l’animal sauvage au point de lui rendre la liberté, mais c’est surtout parce qu’il est beau, qu’il est une belle incarnation de l’idée… Pas sûr qu’on se serait donné autant de mal pour un sanglier.

  1. Jikoo, la chose espérée : je te protège, mais je ne t’aime pas

Jikoo

Les porcins étaient d’ailleurs les mal-aimés du documentaire Jikoo, la chose espérée, ou plutôt leurs cousins sauvages, les phacochères : protégés dans une réserve du Sénégal, ils ruinent les réserves des autochtones. Le film ne prend pas le parti des indigènes et ne se fait le reflet d’aucune animosité à l’égard des animaux : la chose espérée du titre n’est jamais qu’une clôture pour protéger les récoltes. On apprend ainsi qu’il ne reste que quatre ou cinq phacochères dans la réserve, contre une centaine il y a cinquante ans, et que ces phacochères posent problème car, nourris par l’homme, ils ne le craignent plus et s’aventurent dans ses champs, qu’ils dévastent. La rivalité homme/animal est donc présentée comme une fabrication humaine : la nature sait ce qu’elle fait ; l’homme, non. La preuve : à une vingtaine de kilomètres à l’est, à l’extérieur de la réserve, la chasse est ouverte. Les phacochères protégés, bénéficiant d’un droit à la vie qui leur est accordé en tant qu’espèce, pas en tant qu’individus, se retrouvent plus détestés que leurs voisins promis à la battue.

  1. La Parka : je te regarde mourir, mais je m’en fous

La parka

Cette hypocrisie ne vaut pas celle de La Parka, documentaire de Gabriel Serra Arguello sur un abattoir au Mexique (nommé aux Oscars !!). Trente minutes dans un abattoir. Images insoutenables. Plans sur les yeux d’un employé aussi déshumanisé que ses victimes, au regard vide. Et pourtant il explique que les vaches pleurent quand on va les tuer. Toutes. Carton final : cela fait 25 ans que cet homme tue 500 animaux par jour, 6 jours par semaine. Débat avec le réalisateur après la séance : non, non, il n’est pas végétarien… Hallucinante emprise du spécisme ! Le carton final était censé amener le spectateur à s’apitoyer sur le sort d’un seul humain, plutôt que sur celui de centaines de milliers d’animaux… Tous les gros plans ne visaient en fait qu’à découper la réalité en petits morceaux comme on découpe une vache pour ne plus la reconnaître avant de la faire cuire ; et ces plans façon Jackson Pollock du pauvre sur les giclures de sang contre les murs faisaient preuve d’un détachement vis-à-vis du martyre enduré par les bovins qui ne pouvait se traduire que par la certitude que les animaux ne comptent pas. « J’aime les images choc », « la mort m’intéresse », avoue-t-il : comment peut-on à ce point se retenir de se poser la moindre question d’ordre éthique devant une telle violence ? Où un tel aveuglement spéciste prend-il son énergie ? Dans la certitude inébranlable que les animaux sont inférieurs, d’abord, et que l’on peut disposer de leur vie et de leur corps. Dans un égoïsme subordonné à l’amour de la viande, ensuite. Si cet homme n’est pas capable de voir le mal qu’il y a à torturer des soi-disant « inférieurs », cela veut dire que ce n’est pas la violence qui le choque pour elle-même, mais sur qui elle s’exerce. Ce relativisme de la cruauté est la raison pour laquelle des hommes jugent parfois légitime d’en tuer d’autres : puisqu’ils sont inférieurs ! Le film s’achève quand même sur le plan d’une vache prisonnière de l’étau où elle va recevoir le pieu dans le crâne : s’il garde ce plan pour la fin, c’est parce que le réalisateur est fier de son cadrage qui laisse à l’œil de l’animal la possibilité d’apparaître une dernière fois avant de disparaître. C’est très fort, très choquant. C’est la mort, c’est comme ça, répond le réalisateur, qui se contrefout bien de savoir qu’il filme des êtres sensibles, agités de spasmes d’agonie, terrifiés.

  1. Comme des bêtes : je te dompte, mais fais comme si tu étais libre

Comme des bêtes

L’autre séance « problématique » du festival était celle d’un webdocumentaire de Judith Sibony, Comme des bêtes, où il était question de la collaboration d’artistes avec des animaux. Deux spectacles sont suivis : celui de Luc Petton où la chorégraphie, sur scène, s’élabore entre des danseuses et des cygnes ; un autre, plus classique, de dressage de chevaux. Problème : la réalisatrice n’aime pas les animaux. Elle le dit, c’est l’avantage des festivals, les réalisateurs parlent avec leurs films : « je ne suis pas une amoureuse des animaux, loin de là, ils me font plutôt peur ». Soit, on peut être antispéciste et avoir peur des animaux, c’est juste plus difficile. Beaucoup plus difficile. De la peur de l’autre découle rarement l’empathie. Dont acte : la réalisatrice avoue sans ciller avoir hésité à suivre des spectacles de cirque, ou des spectacles au Marineland. Autant dire que la dimension éthique de ces mascarades ne la concernait pas – comment envisager de nos jours de filmer un Marineland sans prendre en compte sa dimension fondamentalement abjecte ? Par ailleurs, aucune différence n’est faite entre un spectacle franchement à l’ancienne, où le cheval est dressé comme un élève, et les performances chorégraphiques de Luc Petton, franchement novatrices dans la relation à l’animal, puisque les cygnes sont attirés dans le mouvement des danseuses par des graines qu’elles gardent au creux de la main. C’est cette forme de magnétisme humain/animal qui fait toute la beauté de ces spectacles, renouant avec les spectacles de fakirs, par exemple, où le serpent est attiré par la musique et le mouvement de la flûte. Pas pour Judith Sibony, qui ne voit jamais que deux façons égales l’une à l’autre de se servir des animaux pour se divertir, sans suffisamment prendre en compte le fait que l’une repose sur une collaboration assez nouvelle et l’autre, sur une forme plus archaïque de domination.

  1. Little block of cement/Cats in Riga/Birds : je te regarde et je regarde le monde comme toi

Little block of cement with disheveled containing the sea

Vu comme ça, ce FIFE a l’air terrible ; mais les vraies découvertes et les bonnes surprises auront été nombreuses. Little block of cement with disheveled containing the sea, de Jorge Lopez Navarrete (Espagne), court-métrage de fiction en noir et blanc, raconte l’amitié d’un chien et d’une jument, sans anthropomorphisme et avec un vrai travail sur la perception animale des sons – il décrit cette amitié, du coup, plus qu’il ne la raconte, tant on a l’impression d’être spectateur de quelque chose d’étrange, plutôt que de tout comprendre. Cats in Riga, autre court-métrage de Jon Bang Carlsen (Lettonie) repose lui aussi sur les sons, mais de façon plus artistique : il s’agit surtout d’accentuer les bruits dont on peut imaginer que les chats s’y intéresseraient plus qu’à d’autres. Beaucoup de chats, très bien filmés, très amusants, pas ridicules du tout – on est loin des vidéos YouTube pour rigoler, et pourtant le film est drôle. Le troisième court-métrage de ce programme (c’était la même séance) venait d’Allemagne : Birds, d’Ulu Braun est une sorte de film expérimental où toutes les textures de plumes, de becs, d’yeux, défilent, de façon purement sensorielle, tout en proposant quelques escales dans la tête des volatiles (un pélican se faisant caresser le crâne donne lieu à un bruit de papier froissé assourdissant). Les oiseaux sont enfin au cœur de La Plaie, long-métrage documentaire franco-portugais sur la cohabitation des goélands et des hommes à Porto. Les goélands y sont en effet de plus en plus nombreux… et la contre-attaque humaine s’organise. Mais les réalisateurs questionnent justement la légitimité de cette contre-attaque : pourquoi le territoire appartiendrait-il aux hommes plus qu’aux oiseaux ? On découvre ainsi les goélands comme des individus intelligents et sociaux ; tantôt présentés comme les monstres des Oiseaux d’Hitchcock, tantôt comme des parias à protéger, mais jamais de façon univoque, ou centrée sur la perception habituelle qu’en ont les gens (des machins volants, quoi). Car s’ils appartiennent à la ville – formant une partie de son identité – le film montre bien que la ville leur appartient aussi.

  1. Wild Boar : je te regarde et je te plains

Wild Boar

Les plus beaux films du festival provenaient sans surprise des Pays-Bas, havre de l’animalisme, pays du Parti pour les Animaux. C’était d’abord le court-métrage de Willem Baptist, qui se glissait dans la peau des sangliers traités comme de la vermine à exterminer. Sous couvert d’interroger les gardes-chasse chargés de les repérer et les bouchers qui les découpent, le film présente assez clairement cette traque comme un harcèlement d’innocents, en cherchant à remettre au cœur de l’étude du phénomène l’animal, pas l’homme. En témoigne ce premier plan sur la garde-chasse, cadrant la fourrure de renard qu’elle a autour du cou plutôt que son visage, ou ce raccord surprenant, du coup de fusil à une croix plantée dans le sol – bel et bien plantée au nom du sanglier, dont la dépouille est vendue en promotion dans la ville, mais pour laquelle un prêtre prononce une touchante oraison, au porte-voix, devant un champ de croix. Que le film partage les initiales de son réalisateur (Wild Boar, Willem Baptist) en dit sûrement long sur l’importance du projet à ses yeux et l’on peut voir ici un véritable réquisitoire de la violence spéciste – en plus de constater que les Pays-Bas sont franchement en avance sur les autres pays : rares sont les réalisateurs qui, comme Baptist, se seraient ainsi gardés de la moindre ironie lors de l’oraison funèbre à l’intention des victimes animales de la chasse.

  1. See no evil : je te regarde et je me vois

L’autre réussite néerlandaise, See no evil, était un long documentaire consacré à trois chimpanzés qui, après des vies très différentes aux côtés des humains, terminent leurs jours avec des soigneurs qui s’occupent d’eux comme dans une maison de retraite. Il s’agit d’abord de Jitts, rendu célèbre pour avoir incarné Cheeta dans Tarzan : la fatigue dans les yeux du primate assisté de son soigneur est rigoureusement la même que celle de ces vieillards dont on croise le regard en maison de retraite. La perte d’indépendance des humains sur leurs vieilles années est très, très semblable à l’assistance que requiert malgré tout un chimpanzé, même ultra-éduqué, pour accomplir des tâches simples (parler, souffler les bougies d’un gâteau, boire un verre). L’humain et le singe se croisent et, à part l’aspect de son crâne et les poils sur son corps, rien n’indique plus que le vieillard simiesque n’est pas humain – on le voit même, à un moment donné, jouer du piano. On avait aussi vu les toiles qu’il peignait peu avant : de l’expressionnisme, affirmait un connaisseur… L’autre chimpanzé du documentaire était, quant à lui, un légume complet, ayant servi de cobaye à la conquête spatiale dans les années 70. Encore une fois, le croisement avec l’humain est frappant : un humain aussi aurait fini dans cet état-là après ce qu’on lui a fait subir. Le singe du milieu est l’un des bonobos ayant appris à s’exprimer à l’aide de pictogrammes, et il va sans dire que la proximité avec l’humain est tout bonnement saisissante – surtout, elle n’est pas annoncée par le film comme un scoop, une anomalie ou un phénomène de foire : on assiste juste à la tendresse entre un vieillard et celle qui prend soin de lui.

De telles idées, dans une manifestation gratuite organisée par Paris, marquent bien la naissance d’un souci écologique adapté à l’époque, à ses débâcles écologiques, à ses avancées éthologiques : 2015, pas 1985. Le restaurant du cinéma ne proposait qu’une seule (délicieuse) option végétarienne, mais il se murmure qu’il pourrait y en avoir (révolution !!) au moins deux l’année prochaine… Il faudra venir.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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