L’argent colloïdal, un antibiotique naturel ? notre avis

On parle beaucoup, ces temps-ci, des multiples vertus et bienfaits supposés de l’argent colloïdal. Produit miracle ou intox ? Vegactu a enquête pour vous.

L’argent colloïdal, qu’est-ce que c’est ?

Il s’agit d’une solution à base d’atomes d’argent, issue de la nanotechnologie1.

Un colloïde, c’est le mélange d’un liquide et d’une suspension de particules solides de très petite taille2. La colle, le ciment et la sauce béarnaise sont aussi des colloïdes !

Ici, ce sont des atomes d’argent qui sont en suspension : ils ne sont pas dissous. En fait, le liquide qui  les contient est sur-saturé d’ions argent et ne peut plus les absorber : ils se regroupent alors entre eux pour former de petites particules solides réparties de façon homogène dans le mélange. Mais ces particules sont si petites qu’elles sont presque indiscernables.

Depuis les années 1990, l’argent colloïdal a été publicisé en tant que médicament alternatif, en lui revendiquant des qualités impressionnantes de médicament « guérit-tout ». Le site argent-colloidal.info, comme bien d’autres, nous promet “l’Arme Secrète Contre la Maladie »3. Des infections urinaires aux otites en passant par l’eczéma, la sclérose  en plaque et le choléra4, beaucoup veulent y voir le remède miracle. D’autres l’accusent de toxicité et notamment de provoquer l’argyrisme, une maladie provoquée par l’ingestion de l’élément argent. Qui a raison ?

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Kure-it-all (littéralement “Guérit-tout”), une marque qui commercialise de l’argent colloïdal.

Peu de légitimité scientifique

Vers 400 avant J.C., Hippocrate (médecin grec considéré traditionnellement comme le « père de la médecine ») recommandait déjà d’utiliser de la poudre d’argent sur les blessures pour les aider à cicatriser5.

D’autres médecins antiques célèbres comme Pline l’ancien, Avicenne et Paracelse ont aussi évoqué dans leurs écrits les bienfaits de l’argent sur la santé. Les traitements restent sommaires : la plupart du temps, on se borne à appliquer directement une plaque d’argent sur les plaies.

L’apothicaire, reproduction en couleur d'une gravure sur bois.
L’apothicaire, reproduction en couleur d’une gravure sur bois.

Au XVIIIe siècle, la science médicale est encore très héritée de l’Antiquité : on utilise fréquemment l’argent pour tenter de traiter les maladies de peau, mais aussi dans diverses potions aux usages divers.

Certains voient dans cet usage très ancien de l’argent la preuve de son efficacité. A l’inverse, on peut considérer qu’il constituait un pis-aller, une tentative de soin, à des époques où l’on ne connaissait pas les antibiotiques.

Dans la première moité du XXe siècle, justement, Alexander Fleming invente la pénicilline6 . La  recherche scientifique s’en empare, et dès les années 40 les antibiotiques arrivent sur le marché médical, faisant oublier l’argent colloïdal.

Fleming, le père des antibiotiques.
Fleming, le père des antibiotiques.

Dans les années 70, le docteur Becker de la Syracuse University de New York s’intéresse à nouveau à l’argent colloïdal. Il publie ses résultats dans des revues médicales, avant de voir ses fonds de recherche coupés. A défaut de reconnaissance scientifique il reçut celle du public qui accueillit très favorablement ses ouvrages sur le sujet : The Body Electric (dans les années 80, un livre entièrement disponible sur internet) et Cross Currents (au début des années 90).

Becker décrit notamment un supposé effet spectaculaire de l’argent colloïdal sur des infections incurables comme le SARM, un staphylocoque doré résistant aux traitements classiques7. Doit-on pour autant le croire ? Ses pairs scientifiques ont à l’époque jugé irrecevables ses allégations.

D’autres scientifiques depuis auraient documenté jusqu’à 650 pathogènes différents tués par l’argent. Hélas, le problème reste le même : difficile de trouver des sources fiables pour s’en assurer. Les comptes-rendus de leurs travaux ne sont pas disponibles.

Que disent les organismes de santé officiels ?

NIH Logo VectorIntéressons-nous au point de vue du NCCAM : le Centre National pour la Médecine Complémentaire et Alternative est le principal organisme du gouvernement américain pour la recherche scientifique8. C’est une une division des National Institutes of Health (Institut National de Santé des Etats-Unis). Le NCCAM mène en permanence des études portant sur les divers systèmes de soins médicaux et de santé, les pratiques et les produits qui ne sont généralement pas considérés comme faisant partie de la médecine.

Voilà ce que cet organisme dit sur l’argent colloïdal9 :

Alerte de la FDA : la US Food and Drug Administration (FDA) ne considère pas l’argent colloïdal comme sûr ou efficace pour traiter une maladie et a émis un avis d’alerte concernant sa sécurité. L’argent colloïdal peut provoquer des effets secondaires graves, tels que l’argyrie.

Les risques pour l’homme

Alors, l’argyrie, qu’est-ce que c’est ? Toujours selon le NCCAM, il s’agit d’ « une coloration bleu-gris de la peau, qui n’est généralement ni traitables ni réversible ». Cette affection de la peau va de pair avec des difficultés respiratoires et dans les cas les plus graves des lésions cérébrales10.

Pendant des années, Paul Karason a bu des solutions d’argent colloïdal. Il souffre aujourd’hui d’argyrie incurable, due à l’abus d’élément argent.

Une consommation excessive d’argent colloïdal peut aussi causer des dommages aux reins11. Attention enfin aux interactions avec d’autres médicaments.

Aux Etats-Unis, la FDA et la Commission fédérale du commerce ont pris des mesures (y compris judiciaires) contre un certain nombre d’entreprises (y compris des entreprises qui vendent des produits sur Internet) commercialisant des produits à base d’argent colloïdal9.

En 1999, la FDA a interdit la vente de médicaments contenant des sels d’argent ou argent colloïdal, répétant qu’ils ne sont pas efficaces et peuvent se révéler dangereux. Toutefois, des produits contenant de l’argent colloïdal sont encore vendus comme remèdes homéopathiques ou suppléments alimentaires. Dans le premier cas, la substance d’origine n’est plus présente tant les dilutions sont importantes. Pour le reste,la FDA fait remarquer qu’elle n’approuve aucun produit contenant de l’argent colloïdal, qu’il s’agisse de crèmes et pommades (comme la sulfadiazine, toujours sur le marché américain) ou de produits à consommer par voie orale.

La sulfadiazine, abondamment vendue sur internet. Attention, demandez conseil à votre médecin avant de l'utiliser...
La sulfadiazine à l’argent, abondamment vendue sur internet. Attention, demandez conseil à votre médecin avant de l’utiliser…

En France, le ministère de la santé tarde à se prononcer sur ce problème. Dans les magazines, des publicités vantent allègrement les vertus supposés de solutions d’argent colloïdal très onéreuses. De l’argent vendu à prix d’or ! Il est grand temps que la France statue elle aussi sur ce sujet. Pour l’heure, on ne peut pas acheter d’argent colloïdal dans nos pharmacies et la Haute Autorité de Santé ne reconnait pas les effets de l’argent colloïdal sur la santé de manière générale.

Les risques pour l’environnement

En 2004, les nanoparticules les plus vendues et les plus diffusées dans l’environnement étaient du nanoargent (56 % du total de la production) tel que l’argent colloïdal : il a été davantage rejeté dans l’environnement que le carbone ou le zinc12.

Toxique rivièreOr le nano-argent pose des problèmes environnementaux13. L’argent a été classé en 1977 dans la liste des substances polluantes dont les rejets dans l’environnement doivent être prioritairement régulés. car l’argent n’est pas biodégradable. Il est biocompatible et facilement bioaccumulé dans certaines conditions ou par certaines espèces, comme les fougères aquatiques. Les sels d’argent quant à eux perturberaient le métabolisme et la santé reproductive d’organismes à sang froid (poissons, crustacés…) Enfin, on ne sait que très peu de choses d’éventuelles combinaisons entre particules d’argent et autres composés chimiques rejetés dans la nature ou déjà présents. Le Comité européen scientifique des risques sanitaires a d’ores et déjà averti que le nano-argent libéré par les produits de consommation présente un potentiel toxique chez l’homme et dans l’environnement14.

Usages et précautions

Les divers sites assurant la promotion et la vente de l’argent colloïdal préconisent une utilisation par ingestion, gargarismes, inhalations, applications locales, parfois même en lavements et douches vaginales.

Les solutions sont vendues à des concentrations très diverses. Certaines le sont à des doses de 30 ppm, soit 30 mg/L.

A noter que l’EPA (United States Environmental Protection Agency) détermine la dose de référence de l’argent (dose qu’une personne peut consommer quotidiennement sans risque) à 0,005 mg par kilo de poids corporel et par jour 15. Formulé autrement, cela revient à la consommation quotidienne, pour un adulte de 70 kg, de 7 cuillères à café maximum (35 mL) de solution d’argent colloïdal à 10 ppm. Si vous achetez une solution à 30 ppm, vous ne devez pas dépasser 2,3 cuillères à café par jour.

Solution d'argent colloïdal vendue à une concentration de 30 ppm (30 mg/L).
Solution d’argent colloïdal vendue à une concentration de 30 ppm (30 mg/L).

Dans tous les cas, on ne saurait trop recommander la consultation d’un médecin avant la prise d’un médicament ou d’une substance quelconque, ainsi que la parcimonie dans les doses ingérées ou appliquées…

En conclusion

Nos recherches sur l’argent colloïdal semblent se résumer par cette citation du site de collaboration scientifique Quackwatch16: “Un risque sans bénéfice ».

Quackwatch, site référence pour distinguer remèdes naturels et charlatanisme.
Quackwatch, site référence pour distinguer remèdes naturels et charlatanisme.

Les études montrant un possible effet antibactérien des particules d’argent sont trop peu nombreuses et scientifiquement peu convaincantes. Si cet effet existe, il est probablement insuffisant pour présenter un intérêt pour l’homme.

Il est compréhensible, en ces temps où les pluri-résistances aux antibiotiques se développent à une vitesse alarmante, d’espérer trouver une alternative naturelle. Mais l’espoir ne peut faire l’économie de preuves scientifiques !

Enfin, n’oublions pas que le corps humain ne contient par défaut aucun élément argent9

Précisions :

  1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Nano-argent []
  2. http://www.futura-sciences.com/magazines/matiere/infos/dico/d/chimie-colloide-3553/ []
  3. http://www.argent-colloidal.info/ []
  4. http://www.eau-positive.com/utilisation.html ; http://www.argent-colloidal.ws/accueil/index.html []
  5. http://www.micheldogna.fr/histoire-de-l-argent-therapeutique-article-7-23-119.html []
  6. http://www.carevox.fr/medicaments-soins/article/la-penicilline-et-son-inventeur []
  7. http://www.phac-aspc.gc.ca/lab-bio/res/psds-ftss/staphylococcus-aureus-fra.php []
  8. http://www.sceptiques.qc.ca/dictionnaire/nccam.html ; http://nccam.nih.gov/about []
  9. http://nccam.nih.gov/health/silver [] [] []
  10. Rosenblatt MJ, Cymet TC, « Argyria: report of a case associated with abnormal electroencephalographic and brain scan findings », J Am Osteopath Assoc, vol. 87, no 7,‎ juillet 1987, p. 509–512 []
  11. http://www.mayoclinic.org/healthy-living/consumer-health/expert-answers/colloidal-silver/faq-20058061 []
  12. www.framingnano.eu []
  13. http://veillenanos.fr/wakka.php?wiki=RisquesNanoArgent []
  14. http://www.actu-environnement.com/ae/news/commision-europe-avis-CSREN-nanoargent-consultation-risques-toxicite-20284.php4 []
  15. http://www.silverhealthinstitute.com/epa-reference-dose-for-silver/ []
  16. http://www.quackwatch.com/01QuackeryRelatedTopics/PhonyAds/silverad.html []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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