Avec Vincent Message, l’antispécisme a enfin trouvé son roman emblématique

Le peuple de Malo Claeys vient d’ailleurs — loin dans l’univers. Sur terre, il a asservi l’humanité, répartie désormais en catégories cloisonnées : humains d’élevage, de compagnie, de labeur.
Le regard que porte Malo sur les humains vacille lorsqu’il sauve Iris d’une ferme industrielle. Reflet sociétal de son expérience individuelle et émotionnelle : certains réclament à l’Assemblée de nouveaux droits pour les humains…

Défaite

Qualités littéraires

Défaite des maîtres et possesseurs  est remarquablement écrit, un objet littéraire à part entière, d’ailleurs publié aux prestigieuses éditions du Seuil (qui publient, entre autre, Eric Orsenna, Tahar Ben Jelloun, Jacques Lacan…)

Est-ce de la science-fiction ? Pas vraiment. Pas plus que La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq n’est un roman futuriste : dans les deux œuvres, une touche de science-fiction, mais pour nous décentrer légèrement de notre présent, de notre société, de nos mœurs, véritables objets d’étude. Pour les appréhender avec recul. Un procédé auquel avait déjà eu recours Montesquieu en rédigeant ses Lettres persanes.

J’ai aussi pensé à Pourquoi j’ai mangé mon père en lisant ce très bon roman. Comme dans celui de Roy Lewis, la société décrite par le narrateur (faussement préhistorique pour l’un, venue d’ailleurs pour l’autre) n’est pas vraiment là pour le plaisir du dépaysement : elle nous dit des choses sur nous-mêmes. Que reconnaissons-nous de nous dans ce miroir grossissant ?

Comme le dit très bien la quatrième de couverture : “C’est notre monde, à quelques détails près. Et celui-ci notamment : nous n’y sommes plus les maîtres et possesseurs de la nature.”

Le propos animaliste

Vincent Message, qu’il soit ou non techniquement vegan aujourd’hui, est des nôtres. Il manie les concepts de spécisme, de welfarisme, d’abolitionnisme, d’entonnoir à calories, il connaît les arguments des opposants à la cause, leur fonctionnement — dissonance cognitive, déni, croyances descartiennes, égoïsme parfois ; et il intègre tout cela de manière fluide et naturelle dans une intrigue qui tient la route. Impressionnant.

Le tout est sans lourdeur, sans pathos, et donne un texte grave, puissant. Susceptible, du moins espérons-le, d’amorcer une réflexion chez le carniste amateur de littérature…

L’habileté de Vincent Message réside aussi dans la caractéristique principale qu’il a donné au peuple du narrateur : celle de se fondre dans le décor des nouvelles planètes où il débarque. Sur terre, le sort que Malo et les siens réservent aux humains (abattoirs à adolescents, enfermement, déni de la souffrance et de la conscience) n’est autre que celui que les hommes infligeaient aux animaux avant leur venue.

Image extraite du film Cloud Atlas
Image extraite du film Cloud Atlas, où l’on trouve également des abattoirs à humains.

L’auteur

Défaite des maîtres et possesseurs est le deuxième roman de Vincent Message, qui enseigne depuis 2008 la littérature comparée à l’Université Paris VIII. Son premier roman, Les Veilleurs, avait pour thème la fascination que peuvent exercer les figures de meurtriers : on soupçonne qu’écrire sur le carnisme et l’exploitation animale est venu naturellement ensuite, comme un prolongement logique…

Dans une récente interview à Télérama, Vincent Message défend la cause animale avec brio. Un entretien étourdissant de clarté, de force de conviction et de pédagogie. L’intitulé de cet entretien est emprunté aux réponses de l’écrivain : « La consommation de viande augmente, et la sixième extinction massive des espèces se poursuit ».

Le roman de Vincent Message est disponible sur amazon, et probablement chez votre libraire préféré.

Défaite des maîtres et possesseurs : extraits

Le point de vue du narrateur sur les agissements humains avant la venue de son peuple

S’ils n’étaient pas seuls dans l’espace, ils n’étaient pas tout seuls sur cette planète non plus, et ils semblaient pour la plupart n’en avoir qu’une conscience diffuse. Ces animaux qu’ils élevaient, qu’ils chassaient, qu’ils péchaient depuis des millénaires ne leur faisaient pas des compagnons suffisants. Ils les avaient rejetés, les avaient relégués loin des villes, avaient résolu, avec une fermeté de plus en plus systématique au fil du temps, que ce seraient pour eux des figures d’autrui négligeables. Cent milliards sur la terre, mille milliards dans les mers : ils tuaient, chaque année, beaucoup plus d’animaux qu’il n’était mort d’hommes au cours de toutes les guerres depuis le début de leur histoire, mais ils ne les appelaient pas victimes, n’appelaient pas ça la guerre, et ne voyaient dans ce système qu’un moyen de se nourrir.

Les hommes, qui nous ont ici précédés en toutes choses, (…) s’autorisaient à manger les espèces qui travaillaient pour eux, mais pas celles qui leur tenaient compagnie. Je ne sais pas quelle mauvaise conscience ils voulaient repousser par ces interdits solennels. (…) Les parents s’employaient à transmettre très tôt à leurs enfants la culture du pays, autorisaient, interdisaient, leur répétaient sur le ton assuré de l’évidence ce qui se fait et ce qui ne se fait pas ; ce qui se mange et ce qui ne se mange pas. Même pris de fatigue ou d’envies de transgression, les parents ne lâchaient rien : il fallait distinguer, distinguer. C’est que les hommes n’aiment pas ce qui se mélange ; ce qui est hybride (…) Et la première de ces frontières, bien sûr, la plus importante, était celle qui les séparait du reste des vivants, qui les faisait trôner au sommet de la création comme des enfants qu’une poignée floue de dieux – qu’ils fantasmaient à leur image, et dont le discours étrangement tournait toujours en leur faveur – auraient élus pour les représenter et pour accomplir leurs desseins.

Ils ne concevaient pas de mort plus horrible que d’être mangés par des bêtes, et n’avaient pas beaucoup de plaisirs plus grands que de manger des bêtes tous les jours.

“Pourquoi nous faudrait-il prendre des gants avec cette espèce qui, elle, n’a jamais cherché à moraliser ses rapports avec les autres ? Car vous savez bien que les hommes, en leur temps, ne faisaient pas autant de manières avec leurs animaux. Pourquoi mettrions-nous, à notre propre détriment, un point d’honneur à nous montrer moraux avec cette espèce immorale ?”

L’égalité, cette valeur admirable, vraiment, cette revendication qu’ils [les humains] ne prennent au sérieux que depuis qu’ils n’ont plus l’heur d’être ceux qui dominent.

Sur l’asservissement des humains par la race de Malo

Il y a, pour résumer, trois catégories d’hommes : ceux qui travaillent pour nous ; ceux qui s’efforcent de nous tenir compagnie ; ceux que nous mangeons. Nous les traitons, tous, comme des êtres à notre service, que nous utilisons pour combler autant que faire se peut nos désirs, et avec lesquels nous pouvons en user comme bon nous semble, pour peu que cela contribue à améliorer notre sort, ou l’agrément que nous prenons à la vie. Nous sommes durs avec cette espèce, sans doute, mais c’est pour le plus grand bien de la nôtre. Nous savons tous, parce que c’est une affaire d’instinct, ou de bon sens, que les intérêts de notre espèce sont des intérêts supérieurs. Naturellement, des esprits critiques, des polémiqueurs – j’ai dit déjà que nos rangs en comptent plus que de raison – affirment qu’il y a une sorte de schizophrénie à élever certains hommes pour les aimer et partager notre quotidien avec eux, et d’autres hommes pour les tuer et les manger.

Ce qu’on attendait d’un enfant était qu’il reconnaisse les animaux dans des livres d’images, qu’il découvre l’étendue du monde en connaissant leurs noms, les bruits qu’ils font, qu’il grandisse protégé par le bestiaire des fables, et que parallèlement il se mette à manger tout ce qu’on élève sur terre, tout ce qui nage dans les mers, pour qu’entre dans sa tête, un petit peu plus chaque jour et un peu plus à chaque bouchée, comme si c’était chose naturelle, l’idée de notre domination.

Tuer, par volonté ou négligence, on peut dire que nous savons faire : mener à l’extinction les espèces par milliers, en réduire d’autres à l’esclavage jusqu’à ce que leur existence ne mérite plus de porter ce nom.

Maintenant, ce que je veux vous dire, ce qu’il faut que vous sachiez… J’ai travaillé une dizaine d’années à l’inspection des élevages. Ça n’était pas… Je… C’est difficile à dire, mais il faut que vous sachiez. C’est tout autour de nous. À peu près invisible, très soigneusement dissimulé. Pour qu’on ne se doute de rien ou pour ne pas qu’on y pense. Nous vivons là-dedans sans savoir. Ou bien nous savons un petit peu, mais cela reste théorique, des mots qui ne sont que des mots, des chiffres qui ne viennent pas nous chercher en personne. Il faut le vivre comme ç’a été mon cas pour se rendre compte de ce que c’est, et que c’est partout, tout le temps, caché autour de nous… Je… Je voudrais dire les choses, mais par où commencer ?

Bien sûr, s’ils [les congénères du narrateur] avaient tenu à se faire une idée, cela n’aurait pas été si difficile – et une minorité s’y employait d’ailleurs. Mais encore aurait-il fallu, pour que le mouvement s’étende, qu’ils aient envie de savoir, autrement dit qu’ils y aient intérêt.

Sur l’activisme égalitariste au sein du peuple de Malo

Certains d’entre nous se sont mis à considérer qu’il n’était pas juste de les asservir, que les formes d’assujettissement que nous commencions à mettre en place pour eux n’étaient pas dignes de nous. Ne pouvions-nous pas envisager de les libérer et de vivre de plain-pied avec eux ?

La préservation de leur vie, la réduction de leur souffrance devaient primer sur ce qui n’était pour nous que des plaisirs.

Il connaissait mes positions, mon engagement pour prolonger de dix ans la vie que nous laissons les hommes vivre. « Cela va dans le bon sens, je ne vais pas vous dire le contraire, mais est-ce que ça n’est pas une réforme bien timide ? » J’ai eu un geste de fatigue. J’entendais cela à longueur de temps, bien timide d’un côté, et de l’autre dangereuse et hasardeuse. « C’est certainement insuffisant, j’ai répliqué, mais il n’est pas sûr que ça passe. Ça va se jouer à très peu. »

Nous allions, Hakim Dotzer, et d’autres, et moi, tenter de parler pour les hommes, mais en quelque sens que l’on torde la chose, nous ne pouvions pas prétendre être eux, nous les représentions moins bien qu’ils ne se seraient représentés eux-mêmes. Et en rentrant chez moi, hier, je me suis demandé, dans la ville noyée de pollution : comment prend-on en compte les intérêts de ceux qu’on ne voit pas, ou qui ne parlent pas, ou auxquels on se refuse par principe à donner la parole ?

Dans ce combat, nous avions manqué de vigilance, nous n’avions pas été assez stratèges ou assez convaincants. Mais je ne voyais pas, néanmoins, surtout après ce qu’Hakim avait dit, comment nous aurions pu l’être plus. Et dans ma tête que la tristesse vidait, que la marche éclairait, j’ai compris que ce n’était pas ça. C’était comme d’habitude. C’était l’argent. Nous défendions les faibles, une cause qui ne rapportait rien à personne. En face, les industriels de l’élevage avaient dû graisser la patte à tout le monde, sobrement, discrètement.

Il m’a parlé d’un refuge. Dans l’arrière-pays, à deux heures de là où il habitait, il y avait un endroit où on considérait que les hommes et les autres animaux avaient un certain nombre de droits, et notamment, aussi étrange que cela paraisse, celui de mener leur vie librement. Il était tenu par des gens qui n’aimaient pas beaucoup les formes concrètes de notre supériorité, et qui lui préféraient l’idée de vivre parmi les vivants sans avoir pour projet de les exploiter ou de les assujettir.

Sur les minces avancées politiques

La loi relative à l’amélioration des conditions de fin de vie des hommes comportait deux volets. Il s’agissait, d’une part, de repousser de soixante à soixante-dix ans l’âge de la mort programmée pour nos humains de compagnie et les hommes-travailleurs ; et puis, du côté des humains d’élevage, de mieux réglementer l’abattage. Et le texte allait être discuté là, dans cette enceinte où, (…) bientôt, pourtant, les arguments de fond laissent place aux attaques personnelles, ou bien aux amendements absurdes, conçus à la va-comme-je-te-pousse simplement pour faire obstruction ; là où des adultes qu’on croirait raisonnables se chamaillent vite comme des gamins, (…) et où en dépit des coups bas, de cet infantilisme, de la fatigue, les lois de notre pays, de compromis insuffisant en compromis insuffisant, deviennent j’espère un peu meilleures.

Quant à la réglementation des abattoirs, au deuxième volet de la loi, le problème était tout différent, bien sûr, mais il présentait plus encore un caractère d’urgence. Nous devions prendre conscience que les abattoirs étaient la honte de notre société, son cœur noir et sanglant que nos descendants pointeraient pour nous démontrer comme nous avions pu, malgré nos grands discours, rester barbares et frustes.

Sur la consommation de viande humaine par le peuple de Malo

Personnellement, j’essaie d’en manger de moins en moins. Je ne suis pas plus idiot qu’un autre, pourtant. (…) Je sais qu’il existe des dizaines de manières de cuisiner leur chair, et que c’est tout un art. (…) Mais rien n’y fait : ces derniers temps, quelque chose me retient. Je n’en mange plus qu’en de rares occasions, lors (…) de toutes ces fêtes où, alors que nous célébrons nos origines, que nous nous rappelons avec émotion le voyage qui nous a menés jusqu’ici, je ne pourrais pas me dérober sans trop attirer l’attention. (…) Bien sûr, beaucoup de gens dans mon entourage veulent voir ce choix comme une posture, comme un genre que je me donne. Il y a ceux qui préfèrent éviter le sujet, et ceux au contraire que cela démange, qui brûlent sans cesse de l’aborder. Ils disent que c’est bien dommage pour moi si je me refuse à profiter de la vie. Ils me reprochent de ne pas comprendre ce que c’est qu’un sacrifice. De faire preuve d’une sensiblerie de femme qui s’effraie à la vue du sang. Ou de l’idéalisme benêt de celui qui n’a pas compris que vivre c’est donner la mort. J’ai mis du temps à me rendre compte que ces moqueries et ces accusations étaient leur ligne de défense, par quoi ils entendent couper court à toute remise en cause. Et que la défense est condamnée à se faire virulente quand elle se sait fragile, et que vaguement elle se sent coupable. Il leur faut attaquer, vite et fort, pour ne pas se retrouver malgré eux entraînés dans le raisonnement.

J’avais grandi là-dedans. J’étais conditionné à trouver cela normal. Il faut du temps pour déconstruire les évidences, le cadre social, le cadre de pensée dans lequel on a vécu. Mais ce passé me paraît loin. J’en ai tout simplement trop vu.

Pour ma part, l’argument m’a suffi, longtemps. Je me disais, si c’est inscrit dans notre culture, si cela nous définit, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons changer. J’avais incorporé l’idée que l’infériorité patente des hommes et des autres animaux justifiait qu’on ne se préoccupe pas outre mesure de leur sort.

Lorsque l’on sort de la routine et qu’on se met à y réfléchir, élever les hommes pour les manger n’est pas quelque chose de rationnel. C’est un travail astreignant, qui réserve un monceau d’embarras. (…) Si on voit dans l’élevage des hommes un moyen de produire de la nourriture, une quantité donnée de ces protéines dont notre corps a besoin, il est évident que les dépenses engagées sont beaucoup trop élevées pour le résultat obtenu

Sur la vie dans les élevages d’humains

Quand on sait que les normes sont insuffisantes, et qu’on s’aperçoit que pourtant elles ne sont pas respectées…

Souvent, parce que nous avons besoin de rêver, de nous rassurer, nous aimons croire que les hommes qui finissent dans nos assiettes ont vécu en plein air, entre pâturages et bois, sous le soleil qui change, et passé leurs journées à manger, à dormir et à jouer avant qu’une nuit, sans qu’ils aient eu aucun moyen de pressentir la chose, le marché siffle entre les doigts de ses mains invisibles la fin de la récréation et les emmène à l’abattoir. L’image est idyllique, et qui connaît l’Histoire sait ce que valent les idylles.

Paolo Ciglio répétait à qui voulait l’entendre qu’il n’était pas un philanthrope, mais qu’il avait seulement compris, apparemment avec un temps d’avance, que seuls des adolescents heureux peuvent donner en bout de chaîne une viande de qualité supérieure. C’est un discours qu’on aime à croire, qui est tout à fait réjouissant, mais qu’aucune étude à ma connaissance n’est jamais venue confirmer.

Le moyen le plus simple, pour éviter qu’ils ne s’entretuent ou ne se révoltent, consiste évidemment à prendre les devants, à faire preuve d’une capacité d’anticipation minimale, autrement dit à leur couper les mains.

Dans la profession, beaucoup considèrent que les mains sont un « faux sujet ». Ils font remarquer que les femmes, quelles que soient les misères qu’on leur fait, se montrent nettement moins agressives. Forts de ce constat empirique, ils préfèrent castrer les garçons à leur arrivée à la ferme, à un moment de leur existence où ils ne savent même pas ce qu’on leur ôte ou ce qu’ils pourraient bien y perdre. Réalisée avec adresse, l’opération ne dure qu’une minute et ne nécessite pas d’anesthésie. On les immobilise au sol, on leur incise la peau des bourses avec un petit couteau, on saisit l’un après l’autre les testicules et on tire dessus d’un coup sec. Alors – une fois que leurs hurlements ont cessé – non contents d’être dociles, apaisés, ils se mettent à engraisser plus vite.

Par notre volonté, ils sont ces êtres lourds, ces amas de graisses qui tremblent, ces enragés qu’il faut soustraire au regard. Ils auront vécu peu d’années. Ils auront été invisibles et ils n’auront rien vu. Ils n’auront connu que des hangars, la souffrance permanente, des camions, pour finir la terreur. La perpétuité tout d’abord, puis la peine capitale.

Sur la responsabilité du consommateur

Les acheteurs ont tendance à crier eux-mêmes au scandale [après un cas médiatisé de maltraitance d’humains], à clamer qu’ils sont les premières victimes et à couper les ponts avec leurs fournisseurs ; ceux-ci se retrouvent interdits d’exercer, ou placés en liquidation, mais comme d’autres ouvrent peu de temps après, le business repart comme de bien entendu. Tant qu’il y a de la demande, n’est-ce pas…

Sur l’aveuglement volontaire des consommateurs

Voilà le processus, la chaîne. Par notre volonté, ils sont ces êtres lourds, ces amas de graisses qui tremblent, ces enragés qu’il faut soustraire au regard. Ils auront vécu peu d’années. Ils auront été invisibles et ils n’auront rien vu. Ils n’auront connu que des hangars, la souffrance permanente, des camions, pour finir la terreur. La perpétuité tout d’abord, puis la peine capitale. C’est le caché tout autour de nous, que notre inconscient occulte, efficacement, pour que nous poursuivions notre vie comme si de rien n’était, pour que ce sang ne vienne pas éclabousser l’image bénévolente et douce que nous aimons avoir de nous-mêmes.

Sur le sauvetage d’Iris, l’humaine

Cela ne modifiait pas d’un iota la situation générale, mais c’était du concret au moins : une vie qu’on préservait, quelqu’un que l’on sauvait provisoirement.

Tout autour de nous était laid, putride, la boue, les émanations du lisier, rien vraiment qui puisse faire envie. Et pourtant je le lisais en elle, à livre ouvert sous le ciel ouvert, le désir de vivre indéniable. Elle était sans défense, absolument, face à l’imminence de sa mort. Une jeune femme de quinze ans peut-être, qui avait fait son temps, qui allait mourir sous les coups, ou de sa maladie, ou égorgée à l’abattoir. J’ai eu honte brusquement de la voir nue, de la trouver à ce point désarmée, d’être l’un de ceux qui inspectaient les installations de son enfer, contrôlaient l’organisation de sa souffrance et la mécanique minutée de son assassinat pour vérifier que tout allait bien.

Sur l’avenir et les combats à mener

On ne confie pas de combats aux autres. Ceux dont on sent qu’ils nous animent, on les reprend, on les poursuit, on ne capitule pas. Je vais essayer, désormais, de ne plus compter au nombre des attentistes, des spectateurs, des trop confiants, mais de grossir le petit nombre des voix qui disent qu’il y a scandale, aberration, horreur, et de faire grandir le nombre de ces voix, et de faire en sorte qu’elles s’élèvent, qu’elles soient de plus en plus hautes, de plus en plus fortes – pour protester. Je ferai cela.

J’espère que ta génération fera mieux. Que vous saurez forger une autre sensibilité, construire une sorte de communauté avec les autres vivants de cette terre. Cela va être si difficile. Nous partons de si loin. Nous vous laissons un tel désastre.

Défaite''

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore la littérature et la bande dessinée. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.
  • Skella

    Lettres persanes de Montesquieu

    • liligondawa

      Oups la bourde ! Corrigé, merci !

  • Marcello

    Une traduction en langue anglaise (ou autre) est-elle prévue ?

    • liligondawa

      Je n’en sais rien… Je l’espère !

  • Je comprend l’intérêt d’un tel livre mais j’ai bien du mal avec l’idée de le lire. Je suis déjà végane et je me souviens encore bien du film Earthlings pendant lequel je n’ai fait que pleurer de tristesse et de colère. Suis-je prête à me plonger dans un tel roman? Âmes sensibles s’abstenir ?

    Est-ce plutôt un livre à offrir à nos proches déjà un peu sensibilisés qui font déjà des efforts mais ne sont pas encore véganes?

    • liligondawa

      Bonjour,
      J’avais les mêmes réserves, au départ je l’ai commencé pour le chroniquer ici, mais j’ai été enthousiasmée. C’est un livre qui se lit tout aussi bien quand on est vegan… Pas de misérabilisme, pas de description minutieuse des actes de cruauté. Quelques passages qui claquent (dans les élevages) mais on est loin d’Earthlings, ne serait-ce que parce que, tout de même, la transposition à une domination de sur-humains donne au récit un vernis de fiction. Et sans que, pourtant, le message du livre ne perde de sa puissance, l’auteur est doué !
      Les âmes sensibles peuvent donc le lire sans problème. En plus, il fourmille de passages extrêmement intéressants à lire lorsqu’on est vegan et qu’on passe son temps à fourbir ses arguments pour convaincre autour de soi…

  • lechienbleu

    Je vais lire de suite pour voir si je peux le proposer à mes lycéens en lecture personnelle à la rentrée. Je fais une séquence pédagogique sur ce thème en tant que prof vegan.

    • liligondawa

      Je pense que ça peut plaire à des lycéens, surtout si on le leur présente (habilement) sous l’étiquette de roman futuriste, dystopie, science-fiction etc. Ce qui n’est d’ailleurs pas faux même si pour le lecteur averti ce n’est pas l’essentiel, comme dit plus haut !
      On est intéressés par ton expérience, après ta séquence pédagogique, si jamais tu as envie de revenir vers nous…

  • Prudence

    C’est un roman remarquablement écrit, effectivement très bien documenté, mais «nous décentrer légèrement de notre présent, de notre société, de nos mœurs, véritables objets d’étude», c’est le propre de tout bon roman de SF. Le reste, c’est de la littérature de divertissement déguisée en SF.
    En fait, ce roman est une excellente entrée en matière pour les non-lecteurs de SF. Les autres ont l’habitude d’envisager l’humanité et ses actions en adoptant un point de vue autre.
    Dès 1950, l’idée que des envahisseurs viendraient sur Terre pour y «manger de l’homme» était utilisée sur le mode humoristique par Damon Knight dans «Pour servir l’homme» (https://fr.wikipedia.org/wiki/Pour_servir_l%27homme).
    Le changement de paradigme est au cœur du roman de Pierre Boulle, La Planète des Singes (1963), même si l’antispécisme proprement dit n’apparaît pleinement que dans ses adaptations au cinéma et à la télévision.
    Les films des Wachowski, Matrix, Cloud Atlas (qui illustre cet article), et plus explicitement encore Jupiter (comme le rappelle un autre contributeur de Vegactu), mettent en scène des exploitations de l’humain qui renvoient à l’exploitation de l’animal (https://www.vegactu.com/actualite/reveille-toi-neo-pourquoi-jupiter-ascending-est-le-plaidoyer-animaliste-le-plus-evident-depuis-noe-18738/).
    En tant que lecteur de SF, j’appréhendais ce roman pour toutes ces raisons: il m’apparaissait a priori comme une démonstration didactique, une métaphore laborieuse. C’est souvent le cas, hélas, des œuvres d’auteurs mainstream qui s’essaient à la SF sans avoir l’air d’y toucher et prennent avec 50 ans de retard des chemins déjà largement tracés — de manière souvent plus complexe et plus subtile — par des prédécesseurs qu’ils ne connaissent pas faute de condescendre à connaître un genre qu’ils considèrent comme un sous-genre.
    Il faut reconnaître que Vincent Message atteint pleinement son objectif, qui semble être, notamment, de faire réfléchir le lecteur sur la compassion à géométrie variable dont il fait preuve à l’égard des animaux. Et si le roman « fonctionne », en définitive, c’est parce que les personnages sont crédibles, profonds, et qu’eux aussi « fonctionnent ».

  • En passant

    Un autre !

    « Ils sont encore rares, les récits à aborder la cause animale. Dans un paysage littéraire qui peine encore à se saisir du sujet, davantage aveuglé par des « Soumission » à la Houellebecq, peu d’auteurs engagés éclosent au grand jour. Une fois n’est pas coutume, nous avons décidé de mettre en avant le travail de l’un d’eux. John Abraham Martin, de son nom d’écrivain, revient sur son premier roman, récit de science-fiction qui nous plonge dans un futur bestial. »
    https://mrmondialisation.org/de-viande-et-dos-un-roman-dedie-a-la-cause-animale/

  • Pingback: Quels droits politiques pour les animaux ? (Introduction à « Zoopolis ») – Vegactu()

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