“Bella e perduta”, le point de vue cinéma d’un veau en route vers l’abattoir

Bella e perduta : l’animalisme s’invite dans les salles art et essai

Bella e perduta, de Pietro Marcello, sort dans une petite dizaine de salles en France, et il vous sera sans doute considérablement plus simple de l’attraper si vous habitez Paris ou même Lille, que si vous vivez heureux (et caché) au fin fond du Vercors. Ceci étant dit, il n’est pas exclu que les cercles animalistes locaux qui auraient envie de causer antispécisme à l’occasion d’un petit ciné-club bien senti n’en organisent une projection chez eux : dans La Boca del Lupo, son précédent film sorti en 2009, Pietro Marcello, s’intéressait à l’amour entre deux ouvriers, dont un transsexuel ; dans Bella e perduta, c’est la représentation de la condition animale qui relaie les thèmes d’oppression et de marginalité qui lui sont chers.

Pietro Marcello

Bella e perduta pourrait se décrire comme une adaptation antispéciste de Don Quichotte : avec un polichinelle de carnaval dans le rôle de Quichotte et un jeune buffle dans celui de Sancho, son écuyer, humble, néanmoins éduqué. Or ce veau, nommé Schiarpone, n’est pas là à titre de métaphore de l’humain ou même de la nature, comme on aurait pu s’y attendre : il est traité en tant qu’animal. Et toutes les critiques du film que vous pourrez lire qui ne parleront que de la symbolique politique du film en occulteront au moins la moitié : sa moitié animaliste. C’est peut-être la même logique qui poussa récemment Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de Gauche, à évoquer la condition des bêtes d’abattoir dans l’un de ses discours : tout soupçon de stratégie électoraliste mis à part, il ne le faisait pas à titre de métaphore du prolétariat, mais bien parce qu’il parlait des animaux de chair et de sang qu’on envoie à l’abattoir chaque jour, par millions.

Parce que cela entre dans le cadre du portrait d’un homme et d’une région, Marcello mêle certes le souci des animaux au souci de la condition humaine.Mais, un peu comme chez Mélenchon, les moments où la caméra épouse le point de vue de l’animal, loin d’être des gadgets, sont également l’expression d’une attention sincère portée au veau, regardé en tant qu’animal unique et profond, pas seulement traité comme une image. On savait qu’Hollywood s’intéressait de près à l’antispécisme (coucou L’Odyssée de Pi, Noé, Le Livre de la Jungle), on découvre à présent que le cinéma d’auteur s’y met – et, soit dit en passant, il se pourrait même que le cinéma de non-auteur, style Camping 3, nous réserve quelques surprises : la végétarienne Mylène Demongeot, au casting de ce clinquant navet annoncé, en a organisé une avant-première au Refuge de l’Arche, véritable havre animaliste situé en Mayenne, et soutenu entre autres par Michel Drucker (végétarien itou).

Même si le discours officiel du réalisateur suggère un point de vue welfariste plutôt qu’abolitionniste, le film, lui, n’incite en rien à “mieux” tuer les animaux, mais se met simplement à la place de l’animal qui regrette qu’on le zigouille, gentiment ou non. C’est là toute la différence entre welfarisme et abolitionnisme: seul le second passe l’épreuve des images ; le premier ne fonctionnant que dans l’idée.

Bella e perduta

Bref, si vous finissez par attraper Bella e perduta, vous pourrez aussi vous faire la vôtre, d’idée, sur la valeur de ces étonnants éléments animalistes :

– C’est le buffle qui raconte l’histoire : la parole est à l’animal, en quelque sorte, comme dans Le Livre de la Jungle, raconté par la panthère Bagheera (dans une moindre mesure, c’est aussi le parti pris de l’hideux Warcraft, raconté par un orc, c’est-à-dire un non-humain…)

– Le veau, c’est répété plusieurs fois, représente les opprimés, les paysans, et, surtout, les morts ;

– Certains raccords sont très parlants : l’étable sombre, puis le pré vert et lumineux ; “l’espèce humaine est morte », puis l’image d’humains en train de martyriser un buffle ;

– Lorsque Schiarpone se fait ligoter, la caméra épouse son point de vue: le changement de vitesse de l’image suggère même que le réalisateur prend en compte la possible différence de perception du temps entre l’animal et l’homme, représenté alors comme un autre animal étrange ;

– L’intériorité du buffle, suggérée par sa voix mais aussi ses souvenirs ;

– La scène où Polichinelle échange, plus Don Quichotte que jamais, avec des chasseurs d’oiseaux qui se défendent de n’avoir que ça à manger (on les croit vachement) ;

– Et puis, surtout, toute la fin, bluffante (avec jeu de mot, désolé) : de l’animal qui se défend de n’avoir rien commis de mal, dégoûté d’être condamné à mourir, au gros plan hallucinant sur ses larmes, en passant par le long plan à l’intérieur de la remorque où les bruitages accentués font ressortir la violence de la contrainte humaine pesant sur lui. Si le film peut paraître long, parfois confus, l’extraordinaire dernière séquence traduit une volonté limpide et ciselée de filmer l’abattage du point de vue de l’animal, comme l’annonçait le tout premier plan, point de vue du veau à l’abattoir : en matière d’empathie, pour l’instant, on n’a rien inventé de visuellement plus fort.

Veau buffle

Quand les hommes nous laisseront-ils seuls à notre destin ?“, interroge le bovin, qui poursuit : “Je suis fier d’être un buffle dans un monde qui nous prive d’âme. Être buffle est un art ». Et c’est presque du crypto-Jeremy Bentham (mais si : “La question n’est pas: peuvent-ils parler ? Mais : peuvent-ils souffrir ? ») que l’on entend lorsque le film conclut: “Aimer la vie est tout ce qui compte.” Tout ce qui compte pour quoi ? A-t-on le droit de comprendre “tout ce qui compte dans la prise en compte des intérêts d’un être sentient” ? Peu de chances pour que Marcello s’oppose à cette lecture. Car “les rêves doivent raconter la réalité” : ce n’est pas parce que le film ressemble à une métaphore, et qu’il imagine la voix intérieure de la victime et son protecteur fabuleux, qu’il ne décrit pas avec précision ce qui se passe vraiment, et pourrait arriver, si on le décidait.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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