“Chocolat”, l’impossible parallèle entre racisme et spécisme

Chocolat est un film de Roschdy Zem sorti en février dernier. Omar Sy y incarne le premier artiste noir de la scène française : Kananga, fils d’esclaves cubains.

L’action commence en 1897, quand Kananga joue le cannibale dans un petit cirque ambulant. Tout le film sera centré sur l’évolution sociale du héros, devenu clown noir adulé du public sur les plus grandes scènes parisiennes, et pourtant constamment renvoyé à un statut social inférieur, comme le montrent son sobriquet — Chocolat –, les affiches le représentant avec un faciès caricatural, l’opprobre dont sa compagne fera l’objet, et même le rôle de clown souffre-douleur qu’il incarne à la scène…
Une ambivalence et un racisme latent dont il souffrira évidemment toute sa vie.

Outre cet aspect-là du film, par ailleurs plutôt bien rendu, un spectateur sensible à la cause animale remarquera que le cirque Delvaux, le premier à employer Chocolat, possède une ménagerie : nous apercevons un ours et un singe.

Chocolat et Pasha
Chocolat et Pasha

Maltraitance animale : quelle dénonciation ?

La caméra ne s’attarde pas sur l’ours, mais le traitement cinématographique du singe Pasha est décevant. Le film commence par montrer clairement que Chocolat lui est attaché : lorsque son futur partenaire, le clown Footit, attend l’artiste à sa sortie de scène pour lui proposer de s’associer, il doit attendre que Chocolat termine de s’occuper de Pasha. Il lui parle doucement, le complimente sur son numéro, se soucie de son bien-être.

Or, lorsque Footit et Chocolat montent à Paris faire carrière, le sort de Pasha n’est même pas évoqué. La belle relation suggérée entre l’ancien esclave et l’animal exploité ne paraît plus aussi crédible.

Il semble que Roschdy Zem ait introduit le personnage de Pasha comme simple rappel visuel du racisme écrasant dont Chocolat fait l’objet dès le début du film, habillé en cannibale et présenté au public comme le “chaînon manquant” entre le singe et l’homme.

Il est dommage qu’une réflexion un peu plus contemporaine sur le sort des animaux dans les cirques, éternels esclaves sacrifiés à nos envies de divertissements, n’ait pas été amorcée par le film. Cela aurait été rendu possible, par exemple, par une scène additionnelle montrant Chocolat désolé de ne pouvoir emmener Pasha avec lui à Paris, par un plan sur l’ours emprisonné seul dans sa cage…

Une telle réflexion aurait été bienvenue, non seulement pour éviter au film de banaliser, une fois de plus, le triste sort des animaux de cirque, mais aussi car le parallèle entre racisme et spécisme — et par ailleurs, sexisme — n’est plus à démontrer.

Sexisme, racisme, spécisme : intersections des oppressions

Selon l’éclairante définition des Cahiers Antispécistes, le spécisme est à l’espèce ce que le racisme et le sexisme sont respectivement à la race et au sexe1 : la volonté de ne pas prendre en compte (ou de moins prendre en compte) les intérêts de certains au bénéfice d’autres, en prétextant des différences réelles ou imaginaires mais toujours dépourvues de lien logique avec ce qu’elles sont censées justifier.

En pratique, le spécisme est l’idéologie qui justifie et impose l’exploitation et l’utilisation des animaux par les humains. Tout comme le racisme a servi à justifier l’esclavage tout au long de l’histoire de l’humanité.

Élise Desaulniers, défenseure des droits des animaux et auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet, a montré notamment comment les différentes oppressions (racisme, sexisme, classisme, etc) sont interreliées, et a démontré que ce sont les mêmes mécanismes qui rendent possibles l’exploitation des animaux.

Le sort de la guenon qui interprète Pasha

Sur le site de France 3, on peut en savoir un peu plus sur les conditions de vie de Tiby, femelle mi-chimpanzé mi-bonobo qui interprète le singe Pasha dans le film2.

Tiby a vécu dans un cirque… Puis a enchaîné les tournages de films. Et France 3 de s’enthousiasmer : “son propriétaire, l’ancien acrobate Désiré Rech lui a tout appris : à danser, se servir à boire, à jouer aux cartes, à ouvrir une porte… ”

On peut légitimement s’interroger sur les conditions de détention de Tiby et sur la satisfaction des besoins physiologiques propres à son espèce : grimper, explorer son territoire, rencontrer de nouveaux congénères, cueillir, flairer, prendre le soleil…

Tiby, bien loin de son milieu naturel
Tiby sur un tournage, bien loin de son milieu naturel

Un bref rappel de la réalité de la condition animale dans les cirques

Vous souhaitez en savoir plus sur les raisons pour laquelle la présence d’animaux dans les cirques est une pratique honteuse ? (Ce qui suit est extrait du site de la PETA France.)

Tous les animaux détenus dans les cirques ont des besoins spécifiques. Certains, comme les lions, ont besoin d’un climat chaud ; d’autres, comme les ours, d’un climat plus frais. Tous ont besoin d’espace, d’activités, de liens sociaux, d’eau et de nourriture en quantité suffisante. Dans les cirques, ils n’ont rien de tout ça. Ils sont enfermés dans des cages de transport ou des enclos étriqués d’où ils ne sortent que pour faire leur numéro.

Les lions souffrent du froid hivernal, tandis que les ours suffoquent dans la chaleur de l’été. La plupart des animaux bénéficient de peu de soins et d’attention ; la nourriture est souvent mal adaptée et en quantité limitée. Si le cirque s’installe dans un lieu ou l’approvisionnement en eau est difficile, les animaux ne sont plus lavés, leurs cages ne sont plus nettoyées et leur eau potable est rationnée.

Pendant la morte saison, les animaux restent dans des boxes de transport, des étables voire même dans des camions ou des remorques. Rares sont les cirques qui ont les moyens ou la volonté d’investir dans des abris adaptés qui ne serviront que quelques mois par an.

Cet enfermement a des conséquences physiques et psychologiques dévastatrices. Une étude américaine révèle que les éléphants captifs passent environ un quart de leurs journées à secouer la tête ou à se balancer compulsivement, tandis que les ours arpentent leur cage de long en large.

Aucune loi n’encadre les méthodes de dressage en France, et la punition physique demeure la technique la plus utilisée. Les animaux d’espèces rétives au dressage subissent un stress important. Certains doivent alors être drogués pour se montrer plus « coopératifs » ou mutilés pour ne pas représenter un danger pour le dompteur.

« 25 années à observer ce qui se passe à l’intérieur des cirques m’ont appris qu’un gentil dompteur, ça n’existe pas », confirme Pat Derby, un ancien dresseur.

Et tout cela dans quel but ? Ces numéros artificiels n’enseignent absolument rien au public sur le comportent des animaux dans leur milieu naturel.

Lorsqu’ils ne sont plus utiles dans un cirque, les animaux passent le reste de leur vie enfermés. Ils peuvent aussi être vendus à d’autres cirques ou zoos, à des réserves de chasse, où ils seront tués « pour le sport » ou pour leur viande « exotique », voire à des laboratoires de recherche. Ils finissent souvent leur vie aussi misérablement qu’ils l’ont vécue, dans la réclusion, la souffrance et le désespoir.

Enchaîné éléphant

Vers la fin des cirques avec animaux

Les numéros de cirques avec animaux seront-ils bientôt les misérables souvenirs d’une époque sans conscience ?

L’Autriche, la Grèce, la Belgique, les Pays-Bas, la Catalogne, le Costa Rica, la Colombie, la ville de Mexico et bien d’autres pays, régions ou villes ont décidé d’interdire totalement les cirques détenant des animaux sauvages.

L’Allemagne, le Danemark, la Hongrie ou la Suède, la Bolivie et le Costa Rica ont pris des mesures partielles contre l’exploitation des animaux dans les cirques.

Le Royaume-Uni est quant à lui sur le bon chemin3.

En France, 15 communes ont pris pour l’instant la décision d’interdire les cirques avec animaux sur leur sol4.

Action anti-cirque

Tigre

Précisions :

  1. Cahiers Antispécistes — spécisme []
  2. France 3 — Tiby []
  3. http://www.bornfree.org.uk/campaigns/zoo-check/circuses-performing-animals/circus-news/ []
  4. http://www.larepubliquedespyrenees.fr/2016/01/30/pau-une-manifestation-contre-l-exploitation-des-animaux-devant-le-cirque-amar,1304961.php []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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