Cloud Atlas : le livre

Oui, le dernier film d’Andy et Lana Wachowski, les créateurs de Matrix, est au départ un roman du brillant David Mitchell.

Comme le film, le livre Cartographie des nuages (Cloud Atlas) est une oeuvre somptueuse qui témoigne d‘une extraordinaire maîtrise du scénario et des styles
Cloud Atlas nous fait vivre six histoires distinctes mais entremêlées, réparties à travers l’espace-temps : trois histoires situées dans le passé (de l’Océanie du 19e siècle à l’Amérique industrielle des années 70), une dans la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, et deux dans le futur (une Asie plus vieille de quelques siècles, puis un monde post-apocalyptique). Un aperçu visuel de ces six histoires :

Le génie de ce roman, c’est que les six trames et les six héros présentent des liens entre eux. Rien d’artificiel ou de convenu, on ne saura pas si l’un est le descendant de l’autre. Au lecteur de se montrer sagace, ces liens sont quasiment philosophiques : chaque personnage à sa manière lutte contre l’oppression que peut exercer un groupe de pouvoir sur les plus faibles. Chaque histoire met aussi en garde contre les méfaits que peut exercer l’homme, avec toute sa science sans conscience, contre le monde et les hommes de demain.

MorioriAinsi, Adam Ewing le notaire aventurier rencontre les aborigènes et va se découvrir abolitionniste ; Luisa Rey la journaliste latino-américaine essaie de faire éclater au grand jour les dangers d’un projet nucléaire porté par les lobbies ; le clone Sonmi~451 cherche la délivrance pour les siens…

Le tout avec un talent dans l’écriture qui force l’admiration : chaque histoire a son propre style qui en fait presque un pastiche du genre (roman d’espionnage, oeuvre épistolaire, ouvrage d’anticipation…), sa propre ambiance, son propre jargon ou vocabulaire. Qu’attend le comité du prix Nobel de littérature pour en décerner un, amplement mérité, à David Mitchell ?

Ce qui est intéressant, c’est la portée antispéciste de ce roman. L’idée omniprésente que les hommes sont tous les mêmes sous le soleil, mais que depuis toujours et pour toujours certains établissent des castes, et séparent arbitrairement les dominés des dominants.
Les aborigènes réduits en esclavage par les blancs ; les désargentés soumis aux caprices des plus fortunés ; les amours homosexuelles qui se vivent cachées, dans l’ombre des amours régulières ; les femmes parfois méprisées par les hommes pour leur simple condition ; les citoyens ordinaires manipulés par les grands groupes industriels et financiers ; nos vieillards infantilisés et mis à l’écart de notre monde moderne ; et ces sous-hommes conçus en laboratoire (hommage assumé au Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley) au service des “vrais humains” qui ont sur eux un droit de vie et de mort.

Intéressante également, la visée écologique, ou du moins la mise en garde de ce qui pourrait advenir de la Terre… si l’on laisse tout simplement le monde d’aujourd’hui glisser sur la même pente. Un exemple avec cet extrait qui fait froid dans le dos :

Nea So Copros succombe à son propre empoisonnement. Ses terres sont polluées ; ses rivières, inertes ; son air, toxichargé ; ses sources de nourriture, génomiquement dévoyées. De ces calamités, l’infériosphère n’a pas les moyens d’acheter les palliatifs. Les ceintures de mélanomes et de malaria remontent vers le nord à la vitesse de quarante kilomètres par an. Les zones de production d’Afrique et d’Indonésie qui approvisionnent les zones de consommation sont désormais inhabitables à plus de soixante pour cent. Les richesse de la Corpocratie – gage de sa légitimité – sont en train de se tarir. […] La seule stratégie restant à la Corpocratie est la même que celle adoptée jadis par les idéologies déçues : le déni.

CLOUD ATLAS

Enfin, certains passages du livre font clairement une analogie entre le traitement réservé aux animaux d’élevage et celui infligé aux castes inférieures de cette Asie futuriste et dévoyée : les serviteurs clonés. Cette analogie est d’ailleurs reprise et renforcée dans le film. Je pense en particulier à la scène où Sonmi~451, le clone en rébellion, découvre la chaîne d’abattage des clones qui ont terminé d’être utiles :

En dessous de nous s’étirait une chaîne d’équarrissage jalonnée de silhouettes maniant des ciseaux, sabres-scies, et autres ustensiles servant à couper, trancher, broyer. Les ouvriers étaient barbouillés de sang des pieds à la tête. “Ouvriers” : des bouchers, en l’occurrence. Ils coupaient les colliers, lacéraient les vêtements, raclaient les follicules, pelaient la peau, tranchaient les mains et les jambes, découpaient la chair, évidaient les corps de leurs entrailles… les drains aspiraient le sang… Le bruit, vous imaginez bien, Archiviste, était assourdissant.

CLOUD ATLAS

Un clin d’œil de l’auteur, peut-être, au beau milieu du roman, dans la partie de Cloud Atlas qui se déroule de nos jours : Timothy Cavendish, ancien éditeur interné de force dans une maison de retraite, y cherche désespérément un livre pour égayer sa réclusion. Il ne trouve guère qu’ “un livre de cuisine intitulé Sans viande, merci ! »

Seule conclusion possible à ma critique : procurez-vous ce livre, lisez-le dès que possible ! Vous tiendrez un chef-d’oeuvre de la littérature contemporaine, de la littérature tout court. Vous trouverez de l’aventure, du suspense et un peu d’amour, de la science-fiction et de l’exotisme, de la tragédie et de la comédie, et surtout une réflexion qui traverse les genres et les époques. Et vous laisse une drôle d’impression quand vous le refermez : de la peur pour les lendemains de l’humanité ?

Timothy Cavendish

Sonmi~451

Cloud_Atlas_Hugh-Grant

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P.S. : Quand la réalité (de l’oppression) rejoint la fiction : en Chine, le film a été censuré de 40 minutes. C’est-à-dire de la romance entre Robert Frobisher (un compositeur de musique joué par Ben Whishaw) et son amant Rufus Sixsmith (James D’Arcy)… au prétexte que l’homosexualité est toujours là-bas un sujet tabou.

Amants

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.
  • bubu

    Je n’ai vu que le film – que j’ai trouvé exceptionnel en effet – et cet article me donne vraiment envie de lire le bouquin ! Merci

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