“L’abattoir est considéré comme une personne morale alors que les cochons qui y meurent sont des choses” : Compte-rendu des Conférences internationales animalistes du Luxembourg

International Conferences for Animal Rights d’Esch-sur-Alzette – du 7 au 10 septembre 2017

Tout est beau dans le cochon

JOUR 1

Un proverbe certes difficile à caser dans une conversation, mais néanmoins pertinent, pourrait être le suivant : Marlhes, c’est bien… Esch-sur-Alzette, c’est encore mieux. Vraiment pas facile à caser. Mais ces deux villages, l’un au sud de Saint-Etienne, l’autre au sud de Luxembourg, accueillent chacun l’un de ces rassemblements foisonnants, proposant des heures de conférences autour des thèmes les plus actuels et les plus pertinents de la lutte animaliste. Et si Esch-sur-Alzette, c’est encore mieux, c’est juste que les moyens n’étant pas les mêmes qu’à Marlhes – ici l’inscription coûte 45€ – les intervenants y sont tout simplement plus nombreux. C’est un proverbe de gourmands, oui.

Si vous avez autant de chance que moi en arrivant en ville, vous tomberez sur un jeune multilingue (français, allemand, luxembourgeois, hollandais, portugais, anglais) partant s’entraîner au basket à côté de la Kulturfabrik, qui abrite les salles de conférence, la salle de cinéma, la cantine et les stands de cette International Animal Rights Conference (IARC). Il vous guidera là, vous serrera chaleureusement la main, et vous apercevrez quelques hoodies L214 à l’horizon. Comme à la maison, en somme. Ouf.

Sauf que c’est encore le Luxembourg, pays cosmopolite par excellence. L’International Animal Rights Conference rassemble les militants d’Irlande, d’Autriche, de Roumanie, de France, de Belgique, d’Allemagne, des Etats-Unis, des Pays-Bas, d’Australie… Ce cosmopolitisme vaut aussi pour les branches idéologiques du mouvement de libération animale : altruistes efficaces, libérationnistes nocturnes, néohippies de bonne humeur…

Mieux vaut pourtant ne pas trop se la jouer mystique dans le coin, si l’on veut parvenir à dormir : la Kulturfabrik est un ancien abattoir, fermé dans les années 70. A l’endroit où je vais retirer mon accréditation sont morts des centaines de milliers d’animaux. Il suffit de lever la tête : il reste encore les rails qui servirent longtemps à déplacer les cadavres mutilés d’innombrables vaches, cochons et chevaux. Il reste encore les crochets de boucher aux murs.

A l’heure de ce cinquième paragraphe, c’est encore le premier soir. Arrivé un peu tard, j’ai simplement eu le temps de grapiller la fin d’une discussion sur la meilleure manière de s’adresser aux enfants (surtout ne rien asséner, se contenter de les laisser accoucher des évidences que le système tâche de leur désapprendre). Puis c’est l’heure du repas d’inauguration offert, et de croiser quelques membres de la Veggie Pride, une team L214 soudée, une personne rencontrée à Marlhes, Dominic Hofbauer de chez Gaia Belgique… Un vrai festival, quoi ! Les conférences reprennent demain.

* * *

JOUR 2

Autant dire qu’après une journée passée ici, on a la tête lourde. La quantité de mauvaises nouvelles qu’on se prend en pleine face est hallucinante. Cela confine au vertige, en fait, comme au terme d’une journée passée à fixer le fond d’une crevasse et à se retenir de tomber. J’ai peut-être commis une erreur de débutant en ne m’en tenant pas qu’aux conférences, où l’horreur a l’avantage d’être abstraite. Je déconseille d’enchaîner les vidéos d’abattoir sur une journée entière.

Tout ça commence par un cours de Steven Wise, ce matin. Un bonheur : fondateur du Non Human Rights Projects, partisan de l’attribution de droits fondamentaux aux grands primates de toute urgence (et à un maximum d’espèces ensuite), l’homme est professeur à Stanford et ça s’entend – impossible de cesser de l’écouter quand il parle. Et pourtant, dit-il, il n’a pas dormi depuis 48h (l’ouragan Irma fonce droit sur sa maison en Floride). Il embraye aussitôt sur son cheval de bataille, c’est-à-dire le mur juridique séparant les animaux et les personnes devant la loi.

“Les choses”, explique Wise, “les juges ne peuvent tout simplement pas les voir. Elles ne sont que les esclaves des personnes juridiques”. La conclusion de cela, c’est que l’abattoir de Houdan est considéré par le droit français comme une personne (une “personne morale”), alors que les cochons qui y meurent sont des choses. Ah la France, pays des Lumières. Sébastien Arsac se retrouve donc coupable de violer l’intimité d’un abattoir, mais pas l’abattoir de massacrer des cochons. Voilà – ça donne le vertige : mais il n’était alors que dix heures du matin.

Très bon passage de Wise aussi sur l’habeas corpus, qui consiste à signaler à la justice que quelqu’un est détenu contre son gré, kidnappé, quoi. Il s’agit d’une loi inventée précisément pour les cas où les victimes ne sont pas en mesure d’aller porter plainte elles-mêmes (forcément). Steven Wise se met en scène, feignant la naïveté sur laquelle reposent la plupart des cas défendus par son association : “Un chimpanzé, une orque, un éléphant… est détenu contre son gré!! Ain’t that funny, judge?!!”, et puis : “Monsieur le juge, dites-nous ce à quoi vous accordez de l’importance : nous vous démontrerons que cet animal en est pourvu.”

Wise reste cependant optimiste : les procès perdus par son équipe et lui le sont tous sur des fondements débiles. “Ah… Mais vous avez oublié que votre client n’était tout simplement pas humain !

– Sans blague?!!”

Ces fondements absurdes, dit-il, finiront pas s’effondrer.

La conférence d’après était peut-être le seul moment léger de cette journée – un jeune militant allemand, Nicholas Thun, parlait dans la petite salle B du militantisme de rue. Je vous mets ses conseils ? Ça donne ça :

– Soyez charmants et sérieux

– Visez les gens quand ils sont encore un peu loin de vous ; trop près, ils ont tendance à s’éloigner avant même de décider s’ils ont envie de vous écouter ou non

– Au-delà d’un échange d’une vingtaine de minutes, vous avez plus de chances de finir frustré que satisfait de votre intervention

– Tout le monde déteste l’élevage industriel, c’est un point d’accord fondamental

– Un bon joker : “Que ressentez-vous quand vous voyez un animal se faire maltraiter ?”

– “La viande est naturelle. – La compassion aussi !”

Petit lol dans la salle quand Nicholas raconte que déguisé en vache à Hambourg, il se retrouve à flirter avec une femme accompagnée de son mari : “Ok, vous pensez ne pas pouvoir devenir végane, mais imaginez : vous venez emménager avec moi à Berlin… et tous les soirs je vous cuisine des plats véganes délicieux, tous les soirs…” Et son interlocutrice d’éclater de rire (pas son mari). Charmant et sérieux !

Voilà, c’était la bulle d’air de la journée. A partir de là, c’est l’enfer.

Je découvre ensuite un documentaire, Ireland’s Fur Trade de Laura Broxson, sur les trois fermes à visons d’Irlande. Broxson s’occupe d’une association appelée NARA (pour National Animal Rights Association, mais c’est aussi l’anagramme d’Aran, un archipel irlandais). Les images des visons entassés dans leurs cages sont accablantes, mais aussi celles des passants qui s’imaginent que, parce que c’est pas cher, c’est de la fausse ; et l’on apprend que comme à Houdan, les visons tués sont des juvéniles (six mois) qui finissent gazés – évidemment ça ne marche qu’une fois sur deux et les animaux finissent écorchés vifs.

Mais je pense aussi aux mères. L’exploitation animale est avant tout l’exploitation des mères. Dans l’industrie des œufs et du lait bien sûr, mais partout : chaque animal tué dans l’élevage industriel a été pris à sa mère à un moment ou à un autre, et le plus souvent à un moment qu’elle n’avait pas choisi ; ce qui est valable pour les femelles visons aussi, inséminées à répétition, et dont les petits sont écorchés à six mois.

Je m’égare ensuite brièvement à une conférence trop new age pour moi : l’intervenante milite pour “vegantopia”, nous considère tous comme ses petits-enfants, et rappelle que nous sommes des êtres multidimensionnels pour qui le temps n’opère pas. Ah, et les animaux lui ont dit qu’ils voulaient être libres. J’ai pourtant des doutes sur sa façon d’affirmer que si on ouvre la clôture qui enferme un cheval, celui-ci va s’enfuir et ne jamais revenir : n’est-ce pas une manière de supposer un mécanisme chez le cheval, un instinct, qui lui ferait oublier tout ce qu’il a vécu et rejoindre aveuglément ses ancêtres ? Aux dernières nouvelles, l’antispécisme n’aimait guère les parallèles entre animaux et machines. Et si le cheval aime son pré ? Ou ses proches hominidés ? Les chats reviennent bien, eux.

Et puis, iAnimal360. Disponible au stand de Bite Back Belgique. Je tombe dessus en finissant une part de gâteau-snickers végane (vraiment très bon) (euphémisme). Vous avez peut-être déjà eu l’occasion de l’essayer à un village antispéciste sur Paris : il s’agit de ce casque de réalité virtuelle diffusant trois films différents pouvant être regardés à 360° ; on s’y retrouve dans la peau d’un cochon, d’un veau ou d’un poulet aux mains de l’élevage concentrationnaire humain.

Et c’est un peu comme si la Réalité Virtuelle avait été inventée pour cette expérience-là, pour dire ça, montrer ça. J’ai vu autant de vidéos d’abattoir que vous, mais là c’était une première. D’abord, le casque de réalité virtuelle fait disparaître notre corps : on baisse la tête, on ne voit pas nos mains. C’est extrêmement troublant. En baissant la tête, on voit le sol de l’élevage, ou le sol de l’abattoir, mais pas nos pieds. Nous n’avons plus de corps, nous ne pouvons plus rien faire. Juste regarder, subir. Quelle meilleure métaphore que celle-ci pour nous donner à ressentir profondément, physiquement, ce que c’est que d’être un animal dans ce monde-là, c’est-à-dire d’être une chose, de ne pas s’appartenir ? De ne rien pouvoir faire, et d’être à la merci du film que font défiler les humains, qui nous conduit à la mort ?

Devant nous, derrière nous, nos compagnons d’infortune ; et parfois, en levant la tête – nos tortionnaires géants, car la caméra est à hauteur d’animal – la scène où nous sommes un poussin et où l’on vient nous ramasser est terrifiante. L’illusion d’optique est telle que lorsque les cochons se retrouvent à un moment donné suspendus par le pied et saignés, dans notre dos, on a l’impression qu’ils mesurent chacun quinze mètres de haut. Nous-mêmes suspendus au-dessus d’un bain d’eau bouillante, nous apercevons la lame qui doit nous égorger, et elle paraît mesurer deux mètres, ce qui est probablement le cas si on la rapporte à la taille d’un oiseau.

Les raccords, ensuite, participent de la pression physique exercée par le casque : j’étais en train de regarder derrière moi quand la voix off a annoncé “prochaine étape : l’abattoir”. Le décor change alors, et je n’ai, dans cette nouvelle pièce, plus rien à voir dans mon dos. Je dois donc me retourner. Et je découvre, devant moi, l’allée qui doit me conduire à la mort. Je ne peux rien faire. Je garde les mains dans les poches, je serre les jambes – je me dis que je ne dois pas bouger pour ne pas me ridiculiser, après tout on a toujours l’air un peu idiot avec ce casque – et je me laisse conduire, totalement impuissant, vers les machines. Benjamin Loison, de Bite Back, celui qui m’a mis le casque, me rappelle ensuite que je peux m’estimer heureux : il n’y avait ni les odeurs, ni la chaleur, et le volume n’était pas à fond.

Difficile d’imaginer que cet enfer se reproduit quotidiennement, partout dans le monde, pour nourrir des gens qui n’en ont même pas idée. Mais quelque chose me dit que cela ne durera plus très longtemps. D’ailleurs The End of Meat, le film que je découvre ensuite, de Marc Pierschel, est un peu le premier documentaire végane post-Zoopolis (on y aperçoit Donaldson&Kymlicka), se posant la question de l’après abolition de la viande.

On retrouve le nutritionniste de Cowspiracy (Michael Klaper), il va très bien (il a un peu grossi) ; on y trouve aussi tout un tas de funfacts comme on les aime dans ce genre de documentaires ; mais je retiens surtout le passage sur l’Inde – qui prend cher – et sur les steaks de synthèse, avec ce commentaire savoureux de l’un des ingénieurs chargés de les mettre au point : “Si les véganes et les végétariens se mettent à manger des steaks de synthèse, alors j’aurai complètement raté mon objectif.”. Hé oui, désolé : l’objectif est d’accompagner les omnivores vers une consommation de viande sans exploitation animale, pas de faire revenir les végétariens et les véganes à la consommation de viande.

Et puis, il y a Kangaroo, de Mick McIntyre & Kate McIntyre Clere, dont la sortie est prévue d’ici 2018 en France. Avec un peu de chance, il sortira au cinéma comme les grosses meringues Disney Nature ; au pire, il faudra en organiser des projections au coup par coup en France. Il y a donc un embargo dessus, et Mick nous a demandé de ne rien en dire sur Facebook et Twitter.

Mais il a aussi dit qu’il n’y pourrait rien si on le faisait quand même, et ce n’est de toute façon pas du film, mais de la situation des kangourous en Australie que je voudrais soudain parler (coïncidence : c’est aussi le sujet du film). Les kangourous sont en train d’être exterminés un par un, au fusil. Il n’est pas possible de construire d’élevage, car les clôtures devraient être trop hautes (hé oui, ils sautent, ces bougres).

Toute la viande de kangourou que l’on trouve dans la pâtée pour chiens en Australie, ou dans les restaurants d’Europe et d’Asie, provient donc d’animaux sauvages qui ont été tués au fusil à lunette et découpés dans le bush. C’est d’une violence insoutenable, qui ferait passer le massacre des bébés phoques pour de la guimauve. Le problème, ici, tient évidemment aux bébés que les snipers trouvent dans les poches des femelles abattues.

Cette situation gravissime est encore largement ignorée dans le monde. Le film devrait changer cela et exercer une pression certaine sur les politiques concernés, actuellement aux mains des lobbys. C’est pourquoi il faudra attendre un peu avant de lire une interview de Mick McIntyre sur Vegactu ; mais il est déjà temps de soutenir le film en rejoignant sa page Facebook et en s’abonnant à son fil Twitter.

Une dernière chose : vous connaissez les kangatariens ? Cela consiste à ne manger que de la viande de kangourou. Plus écolo, soit disant, car les kangourous consomment moins d’eau et de céréales que les bœufs et les cochons. Oui, ça existe… Voilà. Tête très lourde. Demain : seulement des conférences.

* * *

JOUR 3

Ce soir, tête plus légère, mais je reviens du concert/DJ Set. Je me serai presque tenu à ma résolution de ne voir que des conférences – avec une exception pour un film, The Last Pig, l’immanquable du festival sur lequel je reviendrai plus bas.

Première conférence de la journée : Tobias Leenaert, aka The Vegan Strategist. Leenaert est connu pour ses positions tenant de “l’altruisme efficace“, qui consistent à faire passer notre perfectionnement personnel après l’impact de nos actions sur ceux qui nous entourent – ce qui signifie en gros que si un végane a le choix, en public, entre offrir à quelqu’un d’omnivore un burger végane dégueulasse et un burger végétarien délicieux, il vaudra toujours mieux prendre le burger végétarien délicieux pour séduire les omnivores alentour, même au prix d’une petite entorse dans notre régime, plutôt que le burger végane qui risque de les dégoûter. Evidemment, c’est une théorie qui prête à la discussion…

Après Tobias Leenaert, Melanie Joy, de Beyond carnism. La Melanie Joy qui a écrit le livre, littéralement écrit le livre qui a conceptualisé le carnisme ! Celle-ci fait toute sa conférence sur les relations entre les véganes et leur entourage. “Derrière nos débats idéologiques, il y a avant tout nos relations avec les gens.” Comme Leenaert, elle fait en sorte de dédramatiser la situation des militants, pour les aider à mieux vivre leur engagement auprès de leurs proches.

Comme le dit une jolie slide avec une petite loutre qui a l’air de prier : ne vous acharnez pas sur les gens que vous êtes appelés à voir le plus souvent – ce sont souvent ceux qui risquent de se braquer le plus. Les relations ne sont pas là pour servir de tribune antispéciste ! Joy donne ainsi ce conseil excellent : focalisez-vous sur la manière dont vous vous exprimez plus que sur le fond de votre pensée. Car c’est la façon dont vous dites les choses qui sera retenue par votre interlocuteur, pas ce que vous avez dit. Il est ainsi hors de question de vouloir faire gagner une idée plutôt qu’une autre – notre but n’étant pas d’avoir raison, mais de faire en sorte d’aboutir à une compréhension mutuelle des points de vue. Le temps fera le reste.

La troisième conférence du jour, de Marloes Boere, a lieu dans la petite salle, et porte elle aussi sur la relation entre animalistes et carnistes : cette jeune philosophe néerlandaise, fille d’éleveurs laitiers, explique que si l’on veut arrêter d’en vouloir aux omnivores, il faut garder en tête qu’on ne peut de toute façon pas prendre la mesure de leur ignorance, et qu’on ne peut pas savoir dans quelle mesure quelqu’un qui mange de la viande est coupable de ne pas s’être informé, et de ne pas se rendre compte de la quantité de violence que sa viande cautionne.

Elle passe alors par l’image du casse-tête pour expliquer pourquoi il est inutile de chercher à intégralement véganiser les gens soi-même : vous voyez ces puzzles qui impliquent de déplacer des petits carrés pour reconstituer une image ? Si un carré bouge, les autres peuvent bouger ensuite, et qui sait quel nouvel assemblage apparaîtra ? Il suffit de laisser la place à un seul carré de bouger pour que tout se reconfigure. Même si son mouvement ne résout pas le casse-tête tout de suite, il permet alors d’autres modifications. C’est ce que j’ai compris, en tout cas.

16h30, rendez-vous au cinéma archicomble pour The Last Pig, documentaire d’Allison Argo sur un éleveur de cochons bios dans le New Jersey, le coup de génie étant d’être allée filmer cet homme au moment où il commençait à envisager de s’arrêter. Sa douceur extrême envers les animaux rend la finalité de son travail plus absurde que jamais. Les cochons sont filmés tout en gros plans comme autant de tableaux de maîtres sur une partie donnée de leur corps. Tout est beau dans le cochon.

Et c’est vrai, on ne les regarde pas assez. Le cercle de leur groin, leurs pieds qui ont l’air de chaussures à talons, leur queue véritablement en tire-bouchon ; leurs yeux de chiens, leurs jambes finalement assez hautes quand le ventre n’est pas trop gras… Je me rappelle d’un plan large dans la forêt où le groupe de cochons s’enfuit vers le fond de l’image au milieu des arbres – c’est vraiment très réussi. La séquence de l’abattoir n’en est que plus immonde, mais elle est très brève, toute en gros plans impressionnistes encore, assez courts, où le son fait tout le travail de suggestion. Les plans sur les cochons de la zone sale attendant que vienne leur tour sont impitoyables, et la réalisatrice fond en larmes lors du débat qui suit la projection. On appelle ça la culpabilité du survivant. Le film est dédié aux cochons (“For the pigs”).

Avant le concert, salle comble pour la première des deux conférences de Lisa Kemmerer, écoféministe américaine, et fer de lance de l’intersectionnalité des luttes. Son cours porte ainsi sur le sexisme au sein même du mouvement animaliste. Hé oui, il faut bien le reconnaître : au terme des interventions, aux IARC, 80% des questions sont posées par des hommes. Et qui plus est par des hommes blancs. Au sein d’un mouvement égalitariste, c’est quand même embarrassant. Kemmerer évoque le sondage en ligne qu’elle a lancé pour recueillir des témoignages et donne quelques conseils limpides. Je ne pense pas qu’il y ait besoin d’ajouter grand chose – si possible, procurez-vous ses bouquins, en anglais seulement, Sister Species et Speaking Up for Animals: an Anthology of Women Voices.

Demain matin, Lisa Kemmerer à nouveau : ce sera sur les poissons. Vous serez demain dans deux lignes, moi j’ai encore toute la nuit à attendre. Il y en a qui ont de la chance.

* * *

JOUR 4

Dimanche, dernier jour. J’apprends que toutes les conférences seront mises en ligne sur YouTube in extenso, et qu’il n’était finalement pas si nécessaire que cela de partager toutes mes notes comme je l’ai fait dans ce compte-rendu ! Rendez-vous sur la chaîne Vegan Kanal de YouTube : les vidéos sont postées là à une cadence étonnante (celles des premiers jours sont déjà disponibles : Steven Wise, Melanie Joy, Nicolas Thun, Tobias Leenaert, Marloes Boere…). N’hésitez pas à vous préparer une petite watchlist et à les partager autant que possible, cela va sans dire.

Ce matin Lisa Kemmerer introduit le second de ses néologismes antispécistes : “fishes”. Toutes les fois où votre prof d’anglais vous a repris parce que vous disiez “fishes” pour le pluriel de “fish”, ce ou cette prof reconduisait sans le savoir un spécisme inhérent au langage qui nie le fait que même plusieurs, les poissons ne constituent pas un ensemble d’individus (des “fishes”) mais bien “du poisson” (“fish”). D’ailleurs tous les petits anglophones prononcent spontanément fishes… Alors on leur désapprend à cesser de considérer les poissons comme des individus.

Funfact supplémentaire : il n’existe aucune association abolitionniste dans le monde qui axe sa communication sur le sort des poissons en tant qu’individus. Aucune. Sea Shepherd s’intéresse plutôt aux cétacés ; elle s’intéresse aussi aux poissons, mais dans une perspective à tendance nettement écologiste (“If the oceans die, we die”). Mais l’équivalent de ce qu’est la LPO pour les oiseaux n’existe pas pour les poissons ; aucune association n’a jamais été fondée spécifiquement pour mettre en avant l’abolition de leur massacre. A bon entendeur…

Et le premier néologisme, d’ailleurs ? Oui, c’était hier : Kemmerer explique que le mot “animal” n’a plus de raison d’être dans le langage antispéciste. Il n’est pas juste d’avoir un mot pour désigner “tout ce qui n’est pas l’humain”, et rien pour désigner tout ce qui n’est pas calmar géant, tout ce qui n’est pas gorille, tout ce qui n’est pas chien… Kemmerer propose donc le mot “anymal” pour désigner toute espèce qui n’appartient pas à celle de la personne qui parle. Evidemment, ce mot ne risque pas d’être employé dans beaucoup de configurations. Mais il n’oblige plus à dire “tous les animaux, humain et non-humain”, et à faire de l’humain le mètre étalon de ce qui existe. Et si l’on parle du rapport de tel perroquet gris du Gabon aux anymaux qui l’entourent, on saura que l’humain est inclus dedans au même titre que les chats, les fourmis et les corbeaux. L’idée est belle, non ?

Dernière conférence extrêmement stimulante : celle de Jessica Postelmans, d’Anvers, fondatrice de l’association Monsieur Gustave. Son idée est de démontrer que l’idée de domination dans la nature est le résultat du même anthropocentrisme que celui qui consiste à imaginer que les chats sont machiavéliques quand ils nous regardent les yeux plissés. En remontant aux racines de l’éthologie, elle explique que l’idée de domination dans la nature vient majoritairement de scientifiques hommes qui plaquèrent, plus ou moins consciemment, des notions qui les arrangeaient bien sur des comportements animaux. Si la domination est dans la nature, alors inutile de lutter contre, en quelque sorte.

Recourant à la neurologie, Postelmans montre bien que si un chien veut le canapé, ce n’est pas pour asseoir sa domination sur la maisonnée, mais simplement parce que c’est l’endroit le plus confortable. Et de la même manière que nous avons du mal à nous comprendre entre humains, et même entre humains qui s’aiment, il est plus que probable que nous ne sachions pas interpréter ce que disent les animaux – voire que nous analysions leurs comportements de travers – à cause de préjugés spécistes.

Voilà, mais là encore, cette conférence de Jessica Postelmans est disponible en ligne. Au fond, écrire sur les IARC, c’est un peu comme écrire sur un festival de cinéma, et y venir est surtout l’occasion de jeter un œil en avant-première à ce qui ne fait que tout juste commencer à tourner, aux idées à venir. Le principal, désormais, est de s’en emparer, de les regarder, et de les faire circuler.

Quelques liens :

>> La chaîne des IARC

>> Toutes les conférences de cette année

>> Steven Wise

>> Nicolas Thun

>> Tobias Leenaert

>> Melanie Joy

>> Marloes Boere

>> Site de Lisa Kemmerer

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel

Je suis critique de cinéma et journaliste pour le magazine Usbek&Rica. Mon premier roman, Vie imaginaire de Lautréamont, est paru aux éditions Gallimard en 2011, et j’en prépare actuellement un nouveau autour du militantisme antispéciste.

  • Nat

    Whaou ça c’est du reportage ! Merci pour ce partage très intéressant

  • Erik

    Excellent!!!

  • Valentin

    Merci pour ce compte rendu!
    Juste une précision sur les propos de Tobias Leenaert sur le burger. Dans sa présentation, l’exemple qu’il utilise n’est pas tout à fait celui décrit dans cet article. Il s’agit du cas où on achète un burger non pas pour soi même mais pour un ami omnivore. D’où l’idée de ne pas le dégouter de la nourriture vegan.

    • Tobias Leenaert

      merci!

      • Camille Brunel

        c’est corrigé, merci. avec mes excuses.

        • Tobias Leenaert

          encore merci, et pas de problème 🙂

  • Vraiment top ce compte-rendu, merci Camille. Je vais vraiment tout faire pour venir l’an prochain 🙂

  • JulyCarotte

    Très déçue de ne pouvoir participer à l’évènement, je suis super contente de retrouver un compte rendu objectif, critique juste comme il faut et très documenté. Merci+++

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