Des chercheurs expliquent que ce n’est pas l’ignorance qui nuit à la science, mais les biais de confirmation…

Le journal en ligne Science Alert a cherché à décortiquer le mécanisme des fake news, ces allégations sans fondement scientifique mais qui se répandent allègrement dans la population. Exemples de fake news : la Terre est plate ; la viande est nécessaire pour être en bonne santé.
Les chercheurs ont appelé ce phénomène l’ “anti-enlightenment movement”1, qu’on pourrait traduire en français par le mouvement contre les Lumières, ou encore le mouvement obscurantiste.

Science Alert rapporte les conclusions d’une équipe de chercheurs en psychologie : ces chercheurs ont identifié quelques uns des facteurs clés qui peuvent amener les gens à rejeter la science, quel que soit leur niveau d’intelligence ou d’éducation.

Vous avez dit carnisme ?

Si vous êtes vegan, cet article vous rappellera furieusement quelque chose… Il vous rappellera les innombrables occasions où, tout autour de vous, des gens instruits et d’ordinaire pertinents ont tout à coup cessé de l’être lorsque vous leur avez touché deux mots à propos des impacts de la consommation de viande.

Vous avez par exemple cité le rapport des Nations Unies établissant que la contribution de l’élevage dans les émissions de gaz à effet de serre est plus importante que le secteur des transports2 ; l’étude scientifique qui a montré que les émissions d’ammoniac sont à 95% d’origine agricole, dont 80% proviennent de l’élevage3 ; le rapport de la FAO expliquant que l’élevage est un gaspillage de ressources en partie responsable de la faim dans le monde4 ; cité l’OMS5, l’ANSES6 et autres études7 qui prouvent les liens entre viande rouge et cancer du colon, maladies cardio-vasculaires, obésité ou diabète de type 2…
Et pourtant votre interlocuteur a balayé ces arguments sourcés, ces études et méta-études et les centaines de chercheurs qui en sont les auteurs avec des phrases comme “moi je n’y crois pas trop”, “l’essentiel c’est de ne pas en abuser” et autres “si c’était vrai ça se saurait”.

Science Alert détaille les rouages mentaux qui rendent cela possible.

Picorage mental

Selon ces chercheurs, les personnes qui rejettent le consensus scientifique sur un sujet (comme le réchauffement climatique, suggère Science Alert ; comme les effets néfastes de la consommation de viande, vous dites-vous) picorent délibérément le sujet en question pour en retenir uniquement les bribes qui vont dans le sens de qu’elles pensent déjà. Quitte à ignorer pour cela des centaines d’études.

Par exemple, si quelqu’un ne souhaite pas que l’humanité endosse sa part de responsabilité dans le réchauffement climatique, elle va ignorer les énormes méta-études qui mettent en évidence cette responsabilité, pour se focaliser sur la seule petite étude qui laisse planer un doute sur le sujet. En d’autre terme, elle va mettre sur le même plan deux choses qui ne sont absolument pas comparables.

Dans le contexte des alimentations carniste et vegan, cela donne par exemple le livre-débat Faut-il arrêter de manger de la viande ?, que nous avions décrypté pour vous en 20158. Elodie Vieille Blanchard argumentait ses propos avec des sources conséquentes (l’Association Américaine de Diététique, le site agriculture.gouv, la primatologue Jane Goodall, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture…) ; en face d’elle, René Laporte, ancien directeur des organisations professionnelles du commerce du bétail et de l’industrie de la viande, niait le gaspillage alimentaire engendré par la consommation carnée avec en guise de bibliographie le site boulangerie.net…

Le désastreux biais de confirmation

Les chercheurs rapportés par Science Alert expliquent que ce “picorage mental” est depuis longtemps connu sous l’expression biais cognitif, auquel ce webzine scientifique avait déjà consacré un article entier9.
Troy Campbell, de l’université de l’Oregon, est l’un de ces chercheurs ; il a expliqué au journal en ligne Phys.org10 :

Nous avons découvert que les gens vont avoir tendance à prendre des libertés avec les faits afin de protéger toutes leurs croyances, y compris leurs croyances religieuses et politiques, mais aussi leurs simples croyances personnelles.

Les gens considèrent un fait comme pertinent lorsqu’il vient appuyer leur opinion préconçue. Lorsque les faits sont contre leurs opinions, ils ne vont pas forcément nier ces faits, mais ils vont dire qu’il sont moins significatifs.

En d’autres termes, selon Science Alert, les gens vont spontanément se comporter davantage comme des avocats que comme des scientifiques, sélectionnant soigneusement parmi les faits et les études scientifiques ce qui concorde le mieux avec leurs propres idées initiales, et ce parfois au mépris de la vérité.

Ce que cela implique pour le véganisme

Si vous avez reconnu dans la démonstration ci-dessus certains des blocages psychologiques qui ont fait déraper les discussions que vous avez eu dans votre vie pour tenter de promouvoir l’alimentation végétale, c’est probablement à cause du carnisme. Mélanie Joy, professeure de psychologie sociale à l’université du Massachusetts, a forgé ce terme pour qualifier l’idéologie justifiant la consommation de viande, donc l’élevage et les abattoirs, alors même que cette consommation ne constitue pas une nécessité111213.
Il faut comprendre que c’est une idéologie très prégnante, à la fois parce que nous y baignons dès le berceau, et aussi parce qu’elle est banalisée à force de se pratiquer à chaque repas.
Dès lors, la grande majorité des gens sera réticente face aux arguments — et ils sont nombreux ! — qui plaident en faveur du passage à une alimentation vegan.

Effet de serre, déforestation, souffrance animale, faim dans le monde, gaspillage et pollution de l’eau, risques pour la santé : les études scientifiques, dont beaucoup servent de base aux rapports de l’ONU, constituent un réquisitoire implacable contre la consommation de viande. Nous vous en avons listé quelques unes dans les sources de cet article.
Au contraire, de multiples études ont montré les bienfaits d’une alimentation végétale : citons notamment l’étude réalisée sur 92.000 personnes qui a démontré que les végétaliens vivent entre 9 ans de plus pour les hommes et 6 ans de plus pour les femmes14, celle qui a prouvé que le régime végétarien fait mieux que les médicaments pour traiter l’hypertension15… Sans oublier la plus grande Association de Diététique Américaine (ADA), forte de ses 72000 médecins membres, qui a approuvé les régimes végétarien et végétalien y compris pour les enfants, femmes enceintes, grands sportifs, personnes âgées16

Et pourtant, picorage mental et biais cognitif oblige, bien souvent votre interlocuteur essaiera maladroitement d’avoir le dernier mot et de vous prendre en défaut.

Et sur Vegactu ?

Nous espérons que cet article vous a intéressé autant que l’étude sur le biais cognitif nous a éclairés. Depuis les débuts de Vegactu, nous nous efforçons le plus possible de nous appuyer sur des études scientifiques quel que soit le sujet que nous traitons, d’analyser celles qui sont dignes de confiance, et enfin de sourcer nos dires par des notes de bas de page afin que vous puissiez vérifier la moindre de nos assertions…

Merci de nous lire et de nous faire confiance.

Précisions :

  1. Anti-enlightenment movement []
  2. Rapport de l’ONU de 2014 []
  3. Portejoie S., Martinez J., Landmann G., 2002. “L’ammoniac d’origine agricole : impacts sur la santé humaine et animale et sur le milieu naturel”, INRA Productions animales 15 (3), 151-160 []
  4. Mottet A. et al., 2017 Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate []
  5. OMS – Cancer et viande rouge []
  6. ANSES – Rapport de 2017 []
  7. Pan, An, Qi Sun, Adam M. Bernstein, Matthias B. Schulze, JoAnn E. Manson, Meir J. Stampfer, Walter C. Willett, et Frank B. Hu. 2012. « Red Meat Consumption and Mortality: Results from 2 Prospective Cohort Studies ». Archives of Internal Medicine 172 (7): 555‑63. []
  8. Vegactu – “Faut-il arrêter de manger de la viande ?” : un livre-débat gêné par les lobbies de la bidoche []
  9. Science Alert – Biais cognitif []
  10. Phys.org – Facts, beliefs, and identity: The seeds of science skepticism []
  11. Dictionnaire Cordial – Carnisme []
  12. Mélanie Joy : “Introduction au carnisme” sur Amazon []
  13. Conférence de Mélanie Joy sur le carnisme []
  14. Les végétariens et végétaliens vivent plus vieux ! []
  15. Le régime végétarien meilleur que les médicaments pour lutter contre l’hypertension []
  16. Position of the American Dietetic Association and Dietitians of Canada: Vegetarian diets PDF []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.
  • Police des sophismes

    Tout cela m’a évoqué l’émission La Tronche en Biais que j’avais déjà évoqué il me semble sur ces pages (1), j’ai même retrouvé des expressions utilisées sur les premières émissions, comme l’idée que nous nous comportons davantage comme des avocats que comme des scientifiques.

    Mais si je parle de l’émission, c’est évidemment pour inviter ceux qui veulent en savoir bien plus à la visionner (posologie : pas plus d’une vidéo par jour, prenez le temps de digérer les informations). Car être végane ne protège pas des biais cognitifs, il s’agit d’un héritage de notre évolution que nous avons tous en commun, nous homo sapiens sapiens, or on peut avoir raison, mais pour de mauvaises raisons. Ce qui n’est pas forcément très pratique pour défendre et faire partager notre point de vue, mais aussi pourrait nous amener sur un nouveau malentendu à changer d’avis, à tort si j’ose dire.

    Qui plus est, comme il est dit dans l’article, la connaissance de ces biais nous permet aussi de mieux comprendre notre prochain, et de réfléchir plus efficacement à la meilleure stratégie pour convaincre (en plus de nous assurer que nous avons bien raison de penser ce qu’on pense, comme disait l’autre). Ce qui me donne l’occasion d’expliquer pourquoi j’ai disparu de ces pages. Déjà, par manque de temps, mais surtout parce que j’expérimente avec un certain succès une autre approche IRL que pour le moment je n’envisage pas de pratiquer sur un forum public où l’échange avec une seule personne à la fois est le plus souvent “parasité”.

    Cette méthode, c’est l’entretien épistémologique. Pour faire court, mais au travers de la chaîne Youtube sus-mentionnée vous pourrez en apprendre plus, au lieu d’avancer nos propres preuves face à celles de notre interlocuteur, nous l’interrogeons sur sa méthodologie pour démêler le vrai du faux, ce qu’on appelle pompeusement l’épistémologie. Ainsi, le dialogue est plus apaisé, plus constructif, et si effectivement il raisonne de manière incorrecte et qu’il en prend conscience, il pourra faire le reste du chemin tout seul, sans confrontation inutile. (Attention, mettre en cause l’épistémologie d’autrui peut être reçu par celui-ci comme très violent, et donc cette approche n’exonère pas de faire preuve de la plus grande bienveillance, même si ce terme est très galvaudé de nos jours)

    (1) https://www.youtube.com/playlist?list=PLceYkF8JBqYTREZFAndpNCXbEt8e4CYXG

  • Balika

    Pourrait-on aller jusqu’à dire que les “carnistes” obtus seraient victimes du fonctionnement même de leur cerveau et des biais cognitifs ?

    • Julot

      Je dirais plutot du fonctionnement même de leur intestins et de leur flore bactérienne et ce qu’ils y mettent sachant a quel point les intestins de par leur fonctionnement peuvent être nommé le deuxième cerveau~

Vegactu utilise des cookies (vegan) pour améliorer votre expérience chez nous. L'approbation est automatique si vous faites défiler la page. +

L'utilisation de cookies (vegan bien sûr) permet d'améliorer le contenu affiché sur Vegactu. Pour continuer vous devez donc accepter l'utilisation de cookies.

Fermer