Deux heures de cours de droit animalier à la fac d’Aix-en-Provence

Strasbourg, Brest, Limoges, Aix-en-Provence : il y a deux ans, la France ne comptait aucune université proposant de formations en droit animalier et aujourd’hui, on en compte quatre. Nous restons cependant derrière l’Espagne et les USA, qui proposent à l’Université de Barcelone et au Lewis&Clark College de Portland de réels diplômes dans le domaine de la défense des animaux.

En France, le droit animalier s’inscrit encore comme sous-unité d’enseignement au sein d’un cursus plus large : à Strasbourg, les étudiants doivent rendre des travaux écrits pour valider ce qui n’est qu’une Unité d’Enseignement ; à Aix-en-Provence, c’est un cours d’introduction de 4h qui a été mis en place, à la demande de plusieurs étudiantes de Master 2. Pas le bout du monde, certes, mais bien le début de quelque chose.

J’ai assisté à l’un des cours dispensés à Aix-en-Provence. Les quatre heures étaient réparties sur deux heures le lundi 16 janvier et deux heures le lundi 23, 16h-18h, salle 0038 (bâtiment Portalis, sur votre droite, puis descendez d’un étage) ; le cours était donné par Olivier Le Bot, professeur de droit public.

Si vous voulez vraiment avoir l’impression d’y être allés jeter un œil aussi, imaginez-vous qu’il ressemblait beaucoup à Billy Crudup, d’ailleurs. Regardez sur Google Image, puis imaginez-le en costume, dans une petite salle pas très éclairée (personne n’a pensé à allumer les néons pendant la première heure), entre un tableau velleda sur lequel un cube numérique projette ses slides, et une classe de 14 personnes, moi compris.

Dit comme ça, ce n’est pas très impressionnant, c’est sûr. Ce qui impressionne plus, en revanche, c’est que si ce cours a lieu, c’est à la demande expresse des étudiantes en question (étudiantes, plus qu’étudiants – il n’y a en effet qu’un seul garçon, Renaud, arrivé à la bourre). Au mois de septembre, raconte Clémence pendant la pause, un bon tiers de la promo s’est rendu compte qu’elle comptait s’orienter vers le droit animalier. “On est bien la moitié à être végétariennes, d’ailleurs”, me précise une de ses camarades aux yeux bleus et lunettes rouges.

A l’occasion d’un article sur le cursus de Strasbourg (qui paraîtra dans le prochain numéro de Versus), j’avais découvert que la plupart des élèves du cursus animalier organisé là-bas étaient ouvertement abolitionnistes. Il se pourrait que ce soit la même chose à Aix. Et que des étudiantes, à la fin de leur cursus universitaire, réclament une formation en droit animalier, est particulièrement bon signe : ce n’est peut-être pas la première fois que ça arrivait, mais c’est la première fois qu’on la leur accordait.

Après, il ne faut pas perdre de vue que l’enseignement délivré au cours de ces quatre heures s’adressait à de futures juristes : le contenu était donc un peu technique, et le cours très magistral. Il s’agissait, en fait, d’un cours préparé pour l’université de Barcelone par Olivier Le Bot ; raccourci au format de ces quatre heures. Il y fut question pendant les deux premières de l’histoire du droit animalier et de son vocabulaire (la loi Grammont, les welfaristes, les abolitionnistes, Gary Francione, Steven Wise… rien qu’un lecteur de Vegactu ne connaisse pas déjà par cœur, n’est-ce-pas?) (c’est pas beau de frimer).

Les deux dernières heures, auxquelles j’ai assisté, se penchaient sur des cas particuliers de lois constitutionnelles – les grandes lignes définissant le droit au sein d’un état, si j’ai bien compris – mentionnant les animaux. En gros, seuls six pays (sur pas loin de 200…) ont inscrit aujourd’hui dans leur constitution la nécessité de protéger les animaux. L’Inde (pas étonnant qu’ils aient reconnu les dauphins comme personnes non humaines : la compassion envers les créatures vivantes est un de leurs devoirs fondamentaux, “Article 51a”, même) ; le Brésil, la Suisse, l’Allemagne, le Luxembourg et l’Autriche.

Ha non, pas la France, non.

Le cours s’ouvre sur les raisons pour lesquelles la loi catalane interdisant la corrida finit retoquée et jugée contraire à la constitution – parce que “priorité à la préservation de la culture”, gnagnagna. C’est un peu énervant. Je prends d’ailleurs conscience de l’importance qu’il y avait à empêcher la corrida d’être inscrite au patrimoine immatériel de la France : elle se serait retrouvée protégée par tout un tas de lois.

On évoque ensuite le Népal, qui reconnaît la vache comme animal national, et le lophophorus comme oiseau national, plus quelques autres pays dans la constitution desquels il est question d’animaux.

J’apprends qu’en Suisse, l’abattage rituel est interdit depuis 1893 mais pour de mauvaises raisons (antisémitisme, surtout). Que l’Allemagne est entrée, en 2002, dans le club très fermé des constitutions progressistes, et le tout en trois mots: UND DIE TIERE. “Et les animaux”. Ajoutés à la suite de la phrase: “L’Etat protège l’environnement”… Et les animaux, donc. Cela n’a l’air de rien, mais un pays comme la France ne voit toujours pas la différence entre l’environnement et les animaux, entre un arbre et une belette, un ruisseau et un bouquetin. Ils constituent l’espèce de gros bazar communément intitulé “nature”. C’est embarrassant, hein.

L’idée, c’est qu’en inscrivant dans leur constitution la nécessité de protéger les animaux, ces pays ouvrent la porte à tout un tas de lois permettant de punir les actes de cruauté. Tant que la constitution ne dit rien, autant continuer de gazer des cochons pour Herta. En France, c’est ça l’idée. En Autriche, c’est encore plus parlant: “Die Republik Österreich bekennt sich zum Tierschutz” : la république d’Autriche se doit de protéger les animaux. Je ne dis pas que les abattoirs ont disparu là-bas, loin de là. Juste qu’il va être plus facile de les y attaquer.

Olivier Le Bot parle de la nuance qu’il y a à parler de la dignité de l’animal plutôt que de son intégrité, comme le fait la constitution suisse depuis 1992 ; il rappelle aussi que le canton de Genève a interdit la chasse (et n’a toujours pas été envahi par les lapins et les sangliers, étrange). Et dans le même genre : c’est pour se prémunir contre le mouvement animaliste grandissant que bon nombre d’états américains ont inscrit dans leur constitution, ces dix dernières années, le “droit de chasser”.

Bref, ces deux heures font découvrir l’importance qu’il y a à modifier les constitutions pour permettre aux animalistes de faire avancer les institutions. En attendant, les patrons d’abattoirs auront toujours la loi pour eux, et les militants ne passeront que pour de méchants utopistes tâchant d’attenter aux libertés fondamentales – comprenez : constitutionnelles. Olivier Le Bot le répète : en France, “il n’y a pas de disposition constitutionnelle de protection de l’animal”.

Et si l’une des étudiantes dans la salle (ou Renaud !) faisait partie de celles qui y changeront quelque chose ? Le cours se termine, tout le monde dit merci et quitte la salle. Fin de l’introduction au droit animalier. Juste ce qu’il faut pour rester sur sa faim et exiger plus l’année prochaine. Pour, surtout, avoir envie de réparer ce joyeux bazar qu’est le statut juridique des non-humains en France, et qu’on ne pourra réparer qu’un procès après l’autre, mené par de vaillantes avocates végétariennes ou véganes, de verdicts progressistes en jurisprudences révolutionnaires. Allez, patience.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai aussi écrit La Guérilla des Animaux, qui sortira le 16 août 2018. Autour du militantisme antispéciste (comme promis).

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