Dissection autorisée, morale bafouée

Les dissections d’animaux vont pouvoir reprendre dans les collèges et les lycées : telle est la décision du Conseil d’État, rendue ce mercredi 6 avril et révélée par l’AFP ce lundi. Un consternant retour en arrière sociétal, allant à l’encontre des progrès récents de la législation en faveur des animaux et de leur considération par la société civile.

Le 28 novembre 2014, la circulaire du ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche résonnait comme un progrès en faveur des animaux et de notre rapport à eux. La circulaire relative à la dissection animale en cours de sciences de la vie et de la Terre et en bio-physiopathologie humaine interdisait en effet les dissections de vertébrés dans l’enseignement secondaire, se basant sur la directive européenne 2010/63/UE relative aux animaux utilisés à des fins scientifiques, qui incite à réduire au maximum le nombre d’animaux utilisés à leur substituer des méthodes sans animaux :

en ce qui concerne l’enseignement secondaire, en lycées et collèges, il existe d’autres alternatives pédagogiques, les travaux pratiques peuvent être réalisés sur des sous-produits animaux au sens du règlement (CE) 1069/2009, issus d’animaux sains ou des denrées alimentaires (poissons, cœur-poumons de moutons), sur des invertébrés (non visés par la réglementation pré-citée), ou par l’intermédiaire de supports vidéo.

Outre les vidéos et les simulations informatiques, il existe aussi des modèles de rats en PVC.

La circulaire autorisait toutefois les dissections sur les invertébrés, à l’exception des céphalopodes, ainsi que sur les vertébrés ou les produits issus de vertébrés lorsqu’ils font l’objet d’une commercialisation destinée à l’alimentation. Elle avait été adressée à l’ensemble des recteurs d’académie.

Mais le Conseil d’État vient de considérer que selon la section 6 du code rural et de la pêche maritime relatifs aux animaux, intitulée “Utilisation d’animaux vivants à des fins scientifiques”, comprenant les articles R. 214-87 à R. 214-137, « dont il n’est pas soutenu qu’ils n’ont pas assuré une transposition complète des dispositions de la directive du 22 septembre 2010, ne fait obstacle à l’élevage d’animaux vertébrés, à leur mise à mort et à l’utilisation de leurs tissus et organes lorsque cette utilisation est destinée à l’enseignement scientifique dans les classes du secondaire. »
Autrement dit, le code rural et de la pêche maritime relatifs aux animaux transpose correctement la directive européenne et ne s’oppose pas à l’utilisation des vertébrés pour les dissections dans l’enseignement secondaire. Aucune raison juridique donc de s’y opposer.

L’aberration législative consiste donc à se trouver face à une directive qui impose d’épargner des animaux lorsque des méthodes sans animaux existent, et un droit qui soutient avoir correctement transposé ladite directive en autorisant des dissections alors que des méthodes d’enseignement sans animaux existent.

Outre la bataille juridique, il s’agit surtout d’une bataille morale, et sur ce terrain, force est de constater que nous ne pouvons pas parler de progrès, ni même de conservatisme mais bien d’archaïsme et de retour en arrière.

C’est le Snes-FSU, premier syndicat des enseignants, qui a initié la procédure auprès du Conseil d’État par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 1er juillet et 9 décembre 2015 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat. Le syndicat salue bien sûr ce lundi 11 avril la décision de celui-ci sur son site “sans défendre les dissections à tout prix », précise-t-il, avant de poursuivre :

Nous soutenons que la confrontation avec le réel est l’un des fondements de notre discipline, dans l’évident respect de la vie animale, et les solutions alternatives actuellement proposées – maquettes en plastique, programmes informatiques… – sont loin de pouvoir remplacer la manipulation du vivant

Nous serions pourtant en droit de nous demander ce que les dissections, moment redouté par tant d’élèves, apportent réellement de plus que toutes les méthodes pédagogiques d’enseignement citées plus haut.
Non seulement l’objection de conscience des élèves rechignant à pratiquer ce type de travaux pratiques est bafouée, ne leur laissant nul autre choix que celui de se plier aux dissections, mais le droit des animaux au respect et à la vie l’est plus encore.
Tuer une souris pour découvrir l’intérieur de son anatomie est-il justifié, alors même que cette anatomie peut être comprise par bien d’autres supports ? Permettez-moi d’en douter.

Pour revenir sur le terrain juridique, sachez que notre droit reconnaît un rongeur domestique comme un être sensible, alors que celui destiné à l’enseignement scientifique est toujours considéré comme un simple matériel. C’est peut-être là une question sur laquelle les physiologistes devraient réfléchir : pourquoi une souris domestique mérite notre respect et non une souris de laboratoire ? Quelle différence anatomique saurait justifier cette différence de traitement ?

S’il y a une certitude que cette décision du Conseil d’État entérine, c’est bien que l’apprentissage du vivant se fait en 2016 en France au détriment de toute morale et de toute empathie. Dire que disséquer permet de se confronter avec le réel est une vision bien pauvre de ce en quoi consiste le monde animal et biologique, c’est le réduire à une conception mécanique, vidée de son intériorité et de sa complexité propre. Et enseigner à des jeunes que tuer par curiosité est légitime, qu’ouvrir le corps d’un animal permet de le comprendre, c’est transmettre une vision déplorable de la condition animale. Il est alors légitime de se demander de quel vivant fait-on l’apprentissage, et pourquoi faut-il si tôt que les élèves intériorisent ce type de rapports mécaniques et dépourvus de toute humanité aux animaux.

Dans ce cas alors, permettez-moi de regretter que notre enseignement secondaire soit encore conduit par une logique héritée des vivisecteurs et de la médecine expérimentale, plutôt que des philosophes et des penseurs qui s’évertuent à inciter notre société à respecter les plus vulnérables et non à les instrumentaliser.

En autorisant la dissection dans les collèges et les lycées, messieurs et mesdames du Snes-FSU, ce n’est pas la connaissance du vivant que vous venez de favoriser, mais notre éthique que vous piétinez. L’éthique est justement une autre manière de connaître le vivant, mais en le respectant.

A propos de Audrey Jougla

Audrey Jougla
Diplômée de Sciences Po Paris, Audrey Jougla a été journaliste avant de reprendre ses études de philosophie. Elle a passé plusieurs années en Argentine et a notamment co-écrit « Nourrir les hommes, un dictionnaire » (Atlande, 2009). Passionnée d’éthique animale, elle obtient les félicitations du jury pour son mémoire de recherche en philosophie sur la question de l’expérimentation animale comme « mal nécessaire ». Elle publie « Profession : animal de laboratoire » (Autrement, 2015) : une enquête inédite, qui est le fruit d’une investigation qu’elle a menée en caméra cachée dans plusieurs laboratoires français et instituts de recherche pendant plus d’un an. Un récit saisissant sur la souffrance infligée aux animaux, où elle interroge notre humanité face à l’absurdité de la violence.

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