Dumbo, nouvel Okja ?

© Disney

Sacré timing : à l’heure où One Voice milite pour la libération d’un hippopotame de cirque nommé Jumbo, tous les multiplexes de France proposent l’adaptation ciné de Dumbo, célèbre histoire d’un éléphant de cirque ainsi nommé suite à une coquille déformant le nom de sa malheureuse mère – madame Jumbo.

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Il ne fait absolument aucun pli que le film de Tim Burton s’oppose à la captivité des animaux dans les cirques, ce qui n’était pas le cas de l’original sorti en 1941. De la même manière que l’adaptation du Livre de la Jungle sortie en 2016 réécrivait totalement la fin de son modèle (Mowgli restait avec les animaux au lieu de suivre la petite fille dans le village humain), ce nouveau Dumbo se termine sur un final à la Avatar où le héros et ses oreilles en ailes de papillon survole la jungle indienne, enfin libre et retourné parmi les siens. En 1941, il devenait une star du cirque ; cette fois, le numéro de l’éléphant volant est remplacé par un numéro d’homme-canon déguisé en éléphant. Bon.

De la même manière le méchant, joué par Michael Keaton, est à la tête d’une sorte de Disneyland diabolique car en partie constitué par un zoo. On est censé se rappeler que dans les vrais parcs Disney, aucun animal ne participe aux spectacles (seulement aux menus des restaurants)1. Il faut bien reconnaître que le studio fait de gros efforts pour ne plus exploiter d’animaux dans ses films. Dans Captain Marvel, même le chat était numérique ; ici, pas un seul éléphant réel n’a croisé la caméra de Burton.

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Seulement voilà : à quelques maires rétrogrades près et une petite portion entêtée de la population, plus grand monde aujourd’hui ne songerait sérieusement à défendre la présence de grands animaux dans les cirques, et cette mauvaise tradition tient plus à l’indifférence de la plupart des gens qu’à leur soutien actif. Ce n’est donc pas se mouiller beaucoup que d’adapter Dumbo aujourd’hui sans terminer sur un éléphant exploité, comme en 1941 : Burton donne même à ressentir l’ennui des bêtes contraintes d’effectuer les mêmes numéros stupides, représentation après représentation.

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Cela vire même à l’excès de zèle, tant le film ressemble à la succession monotone de séquences où Dumbo est maltraité, puis vole, puis est maltraité, puis vole, etc. A terme, cela manque d’âme évidemment, mais surtout de conviction. Un peu à l’image d’Okja, de Bong Joon-ho, qui filmait aussi un animal numérique mignon et maltraité, semblait caresser la cause animaliste dans le sens du poil, mais ménageait également son public spéciste en anthropomorphisant à outrance la créature censée représenter les animaux réels. L’empathie pour les animaux et l’empathie pour les animaux parce qu’ils se comportent comme des humains sont deux choses très différentes.

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Comme pour Okja cependant, on aurait tort de pinailler. Les lois humaines sont globalement si rétrogrades que mêmes les artistes se contentant de répéter des évidences devraient rester des alliés. Non, effectivement, comme le braille Danny DeVito face caméra à la fin, aucun animal sauvage ne devrait être enfermé. C’est bien, bravo, un point, merci. On vient de voir Dumbo de retour dans la jungle, on voit alors souris, colombes et singes sortir de leurs cages. Larme à l’œil. Magnifique.

Mais alors c’est dommage : dans le plan d’après, que font les poissons rouges dans le petit aquarium de la femme-sirène ? Et le cheval noir sous les fesses de Colin Farrell ? Pas un plan sur les yeux de la monture, pas un geste à son égard de la part du cavalier. Acte manqué : Burton les néglige totalement. Poissons et cheval restent des objets dont on ne songe même pas à questionner la condition, contrairement à celle de l’éléphant ou du singe. Cela s’appelle du spécisme, et c’est ainsi que s’achève le Dumbo de Tim Burton. Comme on dit sur la page de Politique & Animaux : c’est un film qui “penche en faveur des animaux”. Vu le sujet on pouvait vraiment espérer mieux.

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  1. Erratum : il y a des dauphins séquestrés à Disney World… Pour réclamer leur libération, suivez le lien. Sans oublier les chevaux qui tirent les calèches. []

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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