Envoyé Spécial sur les véganes : biais de confirmation

Envoyé spécial a diffusé ce jeudi une émission sur le thème “Peut-on vivre sans animaux ?  », sous-entendu sans les tuer pour notre plaisir.

C’est donc un reporter qui a fait le choix, durant 45 jours, de se passer totalement des animaux. Il fait un bilan sanguin avant, et en fera un après.

Et là, ça commence !

Gare aux carences !

Ça commence par le choix du médecin : celui du coin de la rue, qui ne connait a priori pas grand-chose au sujet. Les conseils qu’il donne au journaliste s’en ressentent fortement.

Rien, par exemple, sur la complémentation en vitamine B12. Et que croyez-vous qu’il se passera à la fin du reportage ? Une carence en B12, bien sûr !

Certes, son mauvais cholestérol et son poids auront baissé, mais au prix d’une carence… qui n’est due qu’à l’ignorance. Celle de la nécessité de se complémenter en B12, tout simplement. Ce qu’aurait pu lui dire n’importe quel médecin ayant un minimum de connaissances sur le sujet !

Pire, le docteur Cocaul n’est pas très net au sujet de la B12 : il paraît bien improbable qu’un humain puisse être carencé en B12 en seulement 45 jours. Que sa B12 ait baissé, pourquoi pas, mais de là à être déjà au-dessous du seuil bas… Qui peut y croire ?
Ce médecin ne cite d’ailleurs pas le chiffre de départ, ni celui à l’issue des 45 jours, alors qu’il cite le taux exact avant/après pour le cholestérol…

Le docteur Cocaul
Le docteur Cocaul

Le végane, ce puritain qui s’interdit tout

Le choix est important : la végane filmée pour les besoins du reportage n’est là que pour bannir — enfin mettre en cartons le temps de l’expérience — tout ce qui contient des composants animaux.

Nourriture, bonbons (gélatine animale), produits d’entretien (savon, cire)… Tout y passe.

Et l’image du véganisme avec : tout végane n’est finalement qu’un janséniste qui a fait de l’élimination des produits animaux sa concupiscence. Le végane fait donc passer Benoît XVI pour un sybarite digne des Borgia. Voilà l’image que l’on en retiendra, merci au montage.

Il aurait tout de même été plus intéressant de s’entretenir un peu avec la végane. Tout d’abord pour prendre des conseils que le médecin n’a pas été en mesure de donner, notamment sur les sources de vitamine B12, ou encore de calcium ou de fer (tout deux  très abondant dans les végétaux).

Mais aussi pour comprendre la logique de la démarche végane : pourquoi est-il par exemple légitime de manger tel ou tel animal, avec les conditions atroces d’élevage que l’on sait, plutôt que du chat, du chien voire de l’homme ? Jamais le mot carnisme n’a été prononcé !

L'ouvrage phare de Mélanie Joy, qui a théorisé le système carniste
L’ouvrage phare de Mélanie Joy, qui a théorisé le système carniste

Ecologie, j’écris ton nom

L’élevage est responsable de 15% des émissions de gaz à effet de serre.

Voilà une information importante ! Mais elle est donné comme ça, brutalement et sans contextualisation. On se demande donc où est le travail du journaliste !

Il aurait par exemple été important de rappeler qu’il s’agit du premier émetteur de gaz à effet de serre, devant l’énergie et les transports. Autrement dit, l’élevage pollue plus que les centrales à charbon !

Rien non plus sur les OGM qui nourrissent massivement le bétail, ni sur la déforestation causée par l’élevage ou les ressources d’eau douce colossales qu’engloutit la viande. Rappeler que l’on rase les puits à carbone que sont les forêts pour pouvoir émettre toujours plus de gaz à effet de serre, cela aurait eu son petit effet, non ?

Effet de serre

Un vegan, ça ne mange pas que de la salade, ouf ?!

Paradoxalement, l’alimentation est le parent pauvre du reportage.

Paris ne manque tout de même pas de restaurants végétariens, voire végétaliens, mais nous n’en saurons rien.

Même chose pour Un Monde Vegan : ça n’existe pas ! Il aurait pourtant pu y trouver un large choix de bonbons sans gélatine, sans parler du reste, à commencer par la B12 !

Les seules fois où l’on voit le journaliste manger, c’est :

– dans l’avion, où il doit écarter de son plateau repas tout ce qui n’est pas végane. Il ne mange donc que les légumes : vive le cliché !

– au Viêt-Nam : juste des légumes, alors que le soja y est consommé depuis des siècles. Les religieux bouddhistes peuvent parfois être végétariens, voire végétaliens, et curieusement, ne s’en portent pas plus mal.

Curieux voyage gastronomique donc, dans un pays où le tofu, le lait de coco et bien d’autres aliments intéressants sont pourtant monnaie courante. Pour s’en convaincre, inutile d’y aller. Il suffit de se rendre dans un vrai restaurant viêtnamien, qui propose comme il se doit des plats végétaliens à sa carte : entrées, plats et desserts.

Bo Bun Nem indonésien
Bo Bun Nem viêtnamien (Bistrot Indochine)

Au Viêtnam, mais pas pour le tofu !

Le journaliste ne part au Viêtnam que pour se renseigner sur les élevages de pythons et de crocodiles, destinés à la maroquinerie de luxe.

Dès son arrivée, il est entre les mains d’un guide officiel, qui ne lui montre que ce qu’il doit voir. Puis, prétextant être malade, il va rentrer à son hôtel et se séparer de son guide. Libre, il va enquêter lui-même, et voir des choses effectivement peu ragoutantes.

Effet de distance, culture différente ou que sais-je ?

Il n’y a en effet qu’au Viêtnam qu’on le laisse filmer la mise à mort des animaux. En France, les vidéos comme celle de L214 sur le broyage des poussins sont réalisées par infiltration clandestine.

Quand le journaliste se rend dans un abattoir en France, curieusement, on voit la vache vivante, puis la découpe –soigneuse — du cadavre. Entre les deux ? rien. Comment passe-t-on de la vache à son cadavre ? Demandez donc à Houdini !

Là encore, le journaliste montre la superficialité de son étude.

Rien sur les révélations récentes autour des abattoirs français :

Selon un classement de l’Organisation mondiale de la santé animale, la France se situait au 97e rang mondial en nombre d’animaux suivis par un vétérinaire, derrière l’Iran et le Costa Rica. On a perdu 66 places en sept ans alors qu’on est le 5e exportateur mondial de produits agricoles et agroalimentaires.

Des problèmes qui, bien sûr, ne datent pas d’aujourd’hui, comme le rappelle le livre glaçant de Jean-Luc Daub, “Ces bêtes qu’on abat“. Mais qui ne sont qu’effleurés par Envoyé Spécial.

Journal d'un enquêteur dans les abattoirs français
Journal d’un enquêteur dans les abattoirs français

En parlant livres…

Il aurait peut-être été intéressant de se documenter un peu, de discuter avec des philosophes sur la question. S’entretenir avec la rédaction des Cahiers antispécistes ou avec Andonia Dimitrijevic, qui a fondé la première collection de livres vegane francophone.

Cette dernière aurait par exemple pu nous parler de Gary Francione qui rappelle que cuir, viande ou corrida reviennent au même : il s’agit de tuer des animaux uniquement pour le plaisir que l’on en tire.

Gary Francione
Gary Francione

Un bilan mensonger

Le journaliste fait d’ailleurs le bilan des animaux qu’il a indirectement tué au cours de sa vie, dans le seul et unique but d’en tirer un plaisir alimentaire. Et bien sûr, on ne parle que de viande. Quid des veaux tués pour le lait qu’il a bu, et des vaches dites de réforme ? Combien de poussins mâles ont été tués, le plus souvent gazés ou broyés, pour qu’il mange des œufs ? Même chose pour le sort effroyable des poules pondeuses, envoyées à l’abattoir dès que leur productivité baisse, dans le bio comme dans les cages ! Quant au cuir ou à la gélatine, passons cela par pertes et profits !

L214 oeufs

Le pire reste à venir

Certes, les conditions d’élevage sont atroces. Alors, autant opter pour un welfarisme bon teint, et se rendre chez un boucher qui se soucie du bien-être animal.

Bien sûr, il faut y mettre le prix. Les millions de pauvres apprécieront.

Il se pointe donc chez le boucher, et lui explique sa démarche (45 jours sans manger de viande) .

Et là, pan, dans le mille !

C’est pour ça que vous êtes tout blanc” lui dit le boucher.

Ha! Ha ! Ha ! Quel sens de l’humour !

Pour ma part, c’est plutôt le prix des cadavres qu’il vend qui me rend blanc.

Le reportage se termine donc sur notre journaliste savourant une côte de bœuf, mais attention, welfariste hein, tandis que le boucher lui explique qu’il ne mange de la viande que deux fois par semaine.

Welfariste ? Voir ici.
Welfariste ? Voir ici.

Morale de la fable : soyez flexitariens et welfaristes.

Ainsi, vous soulagerez votre conscience, limiterez le réchauffement climatique, et surtout, vous éviterez d’être carencé en B12.

A propos de Olivier

Olivier
Bibliothécaire spécialisé dans le multimédia, les livres sont ma grande passion. Véganisme, philo, histoire, SF, polars, romans, nouvelles… je suis un vrai readaholic, inconditionnel de Gary Francione. Je suis passé du végétarisme au véganisme à la lecture du livre de Charles Patterson, "Un éternel Treblinka".

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