“Faut-il arrêter de manger de la viande ?” : un livre-débat gêné par les lobbies de la bidoche

Nous avons lu pour vous “Faut-il arrêter de manger de la viande ? », paru dans la collection “Choc des idées” des éditions Le Muscadier. Un ouvrage dont le titre nous rappelle par sa forme interrogative le bien connu “Faut-il manger les animaux ?” de Jonathan Safran Foer.

Il se présente sous la forme d’un débat entre René Laporte, ancien directeur des organisations professionnelles du commerce du bétail et de l’industrie de la viande, et Elodie Vieille Blanchard1, docteure en science sociale et présidente de l’Association Végétarienne de France.

Couv

La mafia de la viande

Précisons d’emblée que nous sommes un peu choqués de voir, dans le rôle du défenseur de la bidoche, quelqu’un qui présente un conflit d’intérêt patent. Monsieur Laporte et ses amis ont tout intérêt à voir le commerce de la viande se perpétuer avec le moins d’entraves possible : c’est leur business.
En revanche, un végétarien ou un végétalien militant ne défend pas ses intérêts propres, uniquement ceux des animaux (on peut être végé dans le but d’augmenter son espérance de vie2 et son capital santé3, certes, mais si l’on fait en plus la démarche de vouloir convaincre ses congénères du bien-fondé de l’alimentation végétale, c’est bien au bénéfice d’autrui — les animaux.)

Viande, mensonges et propagandes

Pour résumer : René Laporte enchaîne, pendant 38 pages, les mensonges et les contre-vérités. Citons, parmi ses perles les plus odieuses, celles-ci :

  • Monsieur Laporte tente maladroitement de nier le fait que l’alimentation carnée est un “entonnoir à calories”, source de gaspillage alimentaire et donc responsable en grande partie de la faim dans le monde4,5
    Pour nier ce fait avéré (et mathématique), Monsieur Laporte invente l’idée selon laquelle le bétail consommerait seulement des céréales de qualité inférieure, dont l’homme ne veut pas. Ses sources scientifiques ? “Boulangerie.net ». Je n’invente rien, c’est bien la note bibliographique qu’il présente pour étayer son propos.
Pour de véritables sources chiffrées : www.viande.info
Pour de véritables sources chiffrées : www.viande.info
  • Monsieur Laporte fantasme ensuite sur le fait que la viande ne constituerait pas non plus un gigantesque gaspillage d’eau — pourtant, 13.500 litres d’eau sont nécessaire pour 1 kg de viande de bœuf selon Futura-Sciences6 . Son argument massue n’est pas bien intelligible : une élucubration mal formulée à propos des eaux de pluie, dont les sols cultivés du monde entier seraient gorgés. Ses sources ? L’Institut de l’élevage, et l’éleveur Simon Fairlie. Vous avez dit conflit d’intérêt ?

Une vérité qui dérange

Dans la seconde partie de l’ouvrage, intitulée “Sortons du modèle carniste », Elodie Vieille Blanchard est impeccable. Claire, précise, concise… et étayant chacun des propos qu’elle avance de sources bibliographiques conséquentes (citons entre autres l’Association Américaine de Diététique, le site agriculture.gouv, Jane Goodall, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture…)

Le livre vaut surtout pour les pages rédigées sous sa plume, éclairantes et inspirantes.

Elodie Vieille Blanchard
Elodie Vieille Blanchard

Un médiateur sur la réserve

Le cœur de l’ouvrage est encadré par la préface et la conclusion d’Eric Birlouez, le médiateur de ce débat : cet agronome et sociologue de profession, donc parfaitement qualifié pour le rôle, écrit également très bien, mais cherche à tout prix à ménager la chèvre et le chou.

La collection “Le choc des idées” a visiblement décidé de ne pas prendre parti, et de mettre thèse et antithèse à égalité. C’est une position fort entendable sur des sujets comme “Les réseaux sociaux sont-ils nos amis” (autre ouvrage de la collection), sujets qui n’appellent pas une réponse unique mais un ensemble de conclusions nuancées.
Sur le sujet qui nous occupe, ce n’est guère possible. La “troisième voie” plaidée par Eric Birlouez (à savoir, de façon assez classique, une consommation modérée de viande), ne concilie qu’en apparence les deux intervenants en présence. Une simple baisse de la consommation carnée ne répond pas du tout, en effet, aux arguments de la présidente de l’AVF sur la souffrance ou la conscience animale.

Le médiateur, tel l'âne de Buridan...
Le médiateur, tel l’âne de Buridan…

Drôle de débat

Pourquoi ce débat peine-t-il à en être un ? D’abord parce qu’on ne met pas en confrontation, sur le même plan, une personne qui ment éhontément et une personne qui respecte la vérité des faits, des chiffres et des connaissances scientifiques.

Il ne s’agit pas d’un débat télévisé : les propos de René Laporte ont été rédigés, envoyés à la maison d’édition, qui les a lus avant de donner son feu vert à la publication de l’ouvrage. A la place de l’éditeur, j’aurais renvoyé ces propos à l’envoyeur, en exigeant de lui davantage d’honnêteté intellectuelle, et en lui réclamant des propos crédibles et sensés. Il est pénible, pour toute personne soucieuse de logique, de voir les délires de ce monsieur couchés sur le papier.

Livre

Dernier point, un débat consiste plutôt en un dialogue où les deux parties en présence se répondent mutuellement, point par point. Ici nous avons un grand bloc de texte de la part de l’auteur A, assez fourni pour constituer un petit livre ou fascicule à lui tout seul, suivi d’un grand bloc de texte de la part de l’auteur B (idem). Au lecteur néophyte de se rappeler de chaque point de l’argumentation de A pour se repérer dans celle de B, et pour comprendre quel raisonnement de B répond à telle parole de A.
Le fait que A soir une personne de mauvaise foi vendue depuis des lustres à l’industrie agro-alimentaire n’arrange évidemment pas les chose.

Fiction militante

Pour conclure, je vais quant à moi prendre parti, ce que ne parvient pas à faire cet ouvrage (malgré son titre qui annonce une intention — bien réelle, j’en suis sûre — de faire avancer la cause animale).

Les éditions Le Muscadier ont publié récemment des œuvres de fiction de grande qualité dédiées à la cause animales : deux recueils de nouvelles de Christophe Léon7, un autre de Michel Piquemal8, et un roman9. J’en ai d’ailleurs dit le plus grand bien il y a peu.

Muscadier logo

Concernant “Faut-il arrêter de manger de la viande ? », leur essai argumenté qui interroge la consommation de chair animale, force est de constater que l’objectif est louable, mais l’avancée encore timide.

Espérons que les futurs ouvrages de la collection “Le choc des idées » gagneront en assurance, tout en continuant à promouvoir, avec plus de force, un monde meilleur.

>> Acheter “Faut-il arrêter de manger de la viande ? » (et sauter directement à la seconde moitié, rédigée par Elodie Vieille Blanchard !)

Précisions :

  1. Une vidéo pour découvrir Elodie Vieille Blanchard. []
  2. Plusieurs études successives ont montré que les végétariens vivent plus longtemps que les non-végétariens9,5 ans d’espérance de vie en plus pour les hommes, 6,1 ans d’espérance de vie en plus pour les femmes. []
  3. La consommation de fer d’origine animale augmenterait par exemple les risques de contracter un cancer, et jouerait un rôle dans la maladie d’Alzheimer, le diabète de type 2, les maladies cardiovasculaires, les accidents cérébro-vasculaires, l’arthrite rhumatoïde, la cataracte… Voir ici. []
  4.  Le bétail consommant beaucoup de végétaux, c’est en moyenne 10kg de protéines végétales qui sont utilisées pour produire 1kg de protéines animales. Plus de détails ici []
  5. Voir aussi à ce sujet le discours édifiant de Philip Wollen : “Les pays pauvres vendent leurs céréales à l’Ouest, tandis que leurs propres enfants meurent de faim dans leurs bras. Et nous en nourrissons le bétail. Donc, nous pouvons manger un steak ? Suis-je le seul à voir cela comme un crime ? Chaque morceau de viande que nous mangeons frappe le visage baigné de larmes d’un enfant affamé.Vous pouvez le visionner sur Vegactu. []
  6. Le site Futura-Sciences explique le principe d’eau virtuelle. []
  7. Pense-bêtes” et “Bêtes de pensée  », voir notre article. []
  8. Et si demain…  », Michel Piquemal []
  9. Badalona  », Patrick Joquel []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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