Festival International du Film d’Environnement : et le véganisme dans tout ça ?

FIFE 2016 : LES ALEAS DE LA PETITE MELODIE WELFARISTE

Du 5 au 12 avril 2016 se tenait à Paris le 33e Festival International du Film d’Environnement : fictions, documentaires, rencontres avec les réalisateurs, le tout gratuit et porté par une volonté de sensibiliser le public à la débâcle environnementale – le genre de festival qu’on serait mal avisé de critiquer trop vertement (sans mauvais jeu de mots) (bon, ok, avec).

Le film d’ouverture, Ouragan, sortira le 8 juin ; c’est un docu-fiction qui suit l’évolution d’un ouragan, du Sénégal à la Louisiane en passant par Porto Rico ; tourné en 3D au beau milieu des rafales, c’est une merveille ; quant à la voix off, inspirée d’un poème de Victor Hugo et lue par Romane Bohringer, elle fait de la tempête un personnage à part entière et des humains ce qu’ils sont – des petites choses entre les doigts de ce personnage.

Le FIFE, c’est l’occasion de découvrir la vie sur Terre et ce que l’Homme en a fait ; du Brésil au Mexique, du Mozambique à Tchernobyl. C’est l’occasion de découvrir, ou de redécouvrir, la célèbre Naomi Klein, grâce à la projection de This Changes Everything, adapté de son best-seller ; l’occasion du coup de constater son discours étonnamment anthropocentriste : sous couvert d’illuminer la cause écologiste, Klein le fait en effet au détriment d’une véritable considération du monde extra-humain (“je me fous des ours polaires” est une semi-plaisanterie qui encadre le film, par exemple) – ce qu’est, à la base, l’écologie. Tant pis pour elle.

Naomi Klein, hypocrito-écolo, et son livre qui ne change pas grand-chose.
Naomi Klein, hypocrito-écolo, et son livre qui ne change pas grand-chose.

Les nouvelles pratiques alimentaires

Le FIFE, c’est enfin l’occasion de découvrir des documentaires peu visibles par ailleurs, comme par exemple Animal Machine, programmé avec un débat sur, je cite la plaquette: les “nouvelles aspirations” dans le domaine de l’alimentation : “sans gluten, sans lactose, vegan, végétalien, locavore, crudivore…”

Vous avez sans doute grincé des dents en voyant le végétalisme associé au sans gluten et au crudivorisme, qui sont des régimes alimentaires avant tout diététiques (motivés par le bien-être du consommateur), quand le végétalisme est, lui, davantage éthique (motivé par le bien-être des animaux).

Vous avez sans doute aussi remarqué la maladresse qui consiste à faire de “vegan” et “végétalien” deux régimes différents, alors que le premier est un mode de vie qui englobe le régime désigné en second ; mais vous vous êtes sans doute dit, comme moi, que c’était sans importance, et vous avez eu raison.

Seulement, cette pardonnable ignorance de ce qu’est le véganisme suggère un défaut de fabrication plus vaste dans ce beau festival du film d’environnement. Il ne s’agit pas d’un parti pris du Festival, plutôt d’une tendance. Une tendance un peu agaçante. Une tendance welfariste1

"Animal machine", de Bernard Bloch
“Animal machine”, de Bernard Bloch

Welfarisme et cinéma

Si par hasard les personnes présentes au débat lisent ce texte: oui, c’est moi qui me suis exclamé “c’est faux” puis “n’importe quoi” et enfin “pfffffff” quand le réalisateur d’Animal Machine a affirmé que les vaches disparaîtraient si on ne les mangeait pas, et qu’il rendait hommage à la vache lorsqu’il mangeait de la viande. Je n’ai pas pris le micro par la suite car des animalistes, dans la salle, ont très très bien rappelé que les élevages bio (idéalisés par Animal Machine) reposent eux aussi sur la mise à mort des veaux, et que le meilleur moyen d’endiguer l’exploitation animale n’est pas de se montrer vaguement sévère à son égard, mais de la boycotter, purement et simplement. Il n’y avait rien d’autre à ajouter; du moins pas à ce moment-là, pas à l’oral.

Ajoutons plutôt quelque chose maintenant.

Le réalisateur d’Animal Machine s’appelle Bernard Bloch. Il aime les vaches. Vivantes, mortes, peu importe. Il les aime, il les respecte et il les mange, à l’ancienne, quoi. Il les filme donc, droit dans les yeux. En général, dans un film, c’est plutôt bon signe. En bon welfariste, il s’en prend au productivisme forcené ; en bon welfariste, il force un peu le trait, pour faire ressortir, par contraste, à quel point l’élevage bio est pur, sain, en accord avec la nature. Et en bon welfariste, au moment de parler de l’élevage bio, il referme les yeux.

Après avoir déploré la fabrication de génisses dénuées du gène qui les attache à leur progéniture (apparemment ça existe) dans l’industrie, il ne songe pas à rappeler que les vaches de l’élevage bio, elles, ont encore ce gène, et que les veaux leur ont été enlevés.

Après avoir déploré que les vaches soient traites par des machines, avec force plans à la GoPro sur les bras métalliques chargés de s’emparer des pis, il ne montre pas la bonne fermière en train de traire ses vaches à la main, bizarre.

Après avoir expliqué que les vaches laitières sont tuées à 4 ans, c’est-à-dire dans leur prime jeunesse, il ne dit pas comment finissent les vaches de l’élevage bio.

Après avoir montré l’horreur des inséminations artificielles, et les dérives prométhéennes qui s’ensuivent (un seul taureau peut inséminer plus d’un million (sic) de femelles, et continuer d’en inséminer après sa mort, grâce à son sperme congelé), il ne montre pas comment sont inséminées les vaches de l’élevage bio.

Il est quand même décontenançant de voir des gens rappeler qu’Henry Ford, pro-nazis, eut l’idée du taylorisme en observant les abattoirs de Cincinatti, puis se priver de faire le lien entre ces trois termes et conclure en disant que les abattoirs sont nécessaires à la survie des vaches.

C’est ce qu’il y a de franchement agaçant ici: tout ce qui est montré d’atroce dans les élevages industriels des Etats-Unis et du Brésil (jusqu’à un taureau retenu immobile par une grue, à laquelle est reliée la corde qui le tient par l’anneau de ses naseaux…) n’est montré que pour vanter une version atténuée de ces horreurs – pas réclamer leur abolition. Tenir un taureau avec une grue: grands dieux !! Attacher une vache à une barrière pendant qu’on lui enlève son veau… ma foi, pourquoi pas.

Tout ce qui est montré d’atroce à l’intérieur des grands élevages – et pendant une bonne partie du film, on se croirait presque dans Cowspiracy – ne l’est que pour faire ressortir le pseudo-idéal de l’élevage bio qui conclut le film. A ce titre, tout ce que j’ai pu noter de choquant s’avère nul et non avenu : les images étaient manipulées.

J’avais noté que le film était violent par son manque de violence, par la façon badine qu’avait Bloch de cadrer la vache attachée qui venait de se faire saillir par un taureau dont de vilains employés de multinationale voulaient prélever le sperme. Dans n’importe quel documentaire animaliste, ce plan aurait voulu dire que cette vache n’avait pas à vivre ça ; qu’elle était séquestrée. Ici, dans la mesure où les élevages bio recourent à la même technique – l’eugénisme écervelé en moins – le plan de vache ne montrait qu’une vache de plus, mais exploitée par des étrangers, et pas par de bons fermiers bios, la pauvre.

Il y avait bien quelque chose d’intéressant dans tout ce discours sur la façon dont la vache, de machine thermo-dynamique, est désormais traitée comme un ordinateur par la génétique depuis le séquençage du génome des bovins en 2009 : mais le welfariste ne trouve pas choquant qu’on considère la vache comme une machine à produire de la viande ou du lait; il trouve choquant qu’on la considère comme une machine, et qu’on tire toutes les conséquences modernes de ce machinisme – manipulation génétique, clonage… Bloch regrette simplement qu’on ait cessé de traiter les vaches comme des machines du XXe siècle.

Or le problème, c’est que les animaux ne sont pas des machines. Mais ça, évidemment, le film n’en dit rien, à part lors de quelques gros plans pudiques sur des yeux plongés dans l’ombre où l’on sent poindre l’éternel argument spéciste de l’insondable mystère animal, qui justifie qu’on ne cherche pas à le comprendre.

Vache et veau

L’abolition de la viande ne commencera pas là

Au débat d’après, la seule végétarienne sur scène était Chantal Jouanno, proche du député Yves Jégo, qui a milité pour l’introduction d’un menu végétarien dans les cantines. Avec elle, le FIFE avait jugé bon d’inviter une propagandiste de la cause Fleury-Michon, qui aura servi un discours totalement déplacé sur les cochons label “j’aime” (garantis sans antibiotique, sans maltraitance, sans passage à l’abattoir, encore vivants, heureux et non tués même une fois dans votre assiette, un truc comme ça, je n’ai pas très bien écouté) ; tandis qu’une porte-parole de la fondation Nicolas Hulot rappelait que l’humain étant omnivore, il DOIT manger de tout (personne n’a pensé à lui demander ce qui se passerait si par malheur un humain arrêtait la viande et le poisson, mais elle avait sûrement une bonne réponse).
Notons que Nicolas Hulot ayant récemment déclaré vouloir arrêter sa consommation de viande, sa porte-parole a clairement pris du retard sur ce qu’elle est supposée dire…

Chantal Jouanno aura rappelé que, devenue végétarienne “par conscience”, elle aura dû batailler ferme à l’Assemblée pour que le bilan carbone de l’élevage soit – non pas pris en compte – mais simplement effectué en France. Bizarre comme ce genre de proposition saugrenue provient toujours de ceux qui ne se contentent pas d’atténuer le système industriel, mais ont pris sur eux de le changer.

Bizarre aussi que la mention de la sensibilité animale ait été mentionné, encore une fois, par la seule végétarienne du plateau – comme s’il fallait arrêter de manger de la viande pour pouvoir lire la Déclaration de Cambridge. A l’Assemblée, raconte Jouanno, les députés sont très enthousiastes à l’idée de faire entrer les avancées dans le domaine de la zootechnique dans les textes de loi : vaches-hublots, clonage, inséminations in vitro diverses et variées… Mais les avancées scientifiques dans le domaine de l’éthologie, elles, n’ont pas bonne presse.

Chantal Jouanno au Sénat
Chantal Jouanno au Sénat

L’agneau, la carotte, la laitue… et le troll

Alors, non, je ne suis pas intervenu dans la salle. D’ailleurs les interventions du public, en dehors des deux ou trois véganes qui ont vaillamment rappelé des évidences, étaient trustées par les sempiternels trolls : un papy tout fier de dire qu’il était chiche de buter une vache lui-même, et se proclama antispéciste parce qu’il ne faisait pas de différence entre une carotte et un agneau, et mangeait les deux ; et un orateur de bonne volonté qui se retrouva à vanter la consommation de graines et de fruits, “même si ça revient à manger des embryons”. Difficile de passer après tout ça.

Jouanno elle-même aurait pu mieux faire, en évitant de raconter qu’une laitue par jour suffisait à nourrir son homme, et que le soja était souvent OGM (le soja à destination des humains est bio dans l’écrasante majorité des cas, par opposition au soja de viande). Mais elle avait des raisons d’être fatiguée: “Si ce n’est pas basé sur le plaisir, ça ne fonctionne pas”, avoua-t-elle en parlant de la com en nutrition. Pas très optimiste, le FIFE, ce soir-là. Et surtout très gêné.

Heureusement c’est un festival qui sait se faire pardonner : jetez un oeil au Webdocumentaire finlandais From Pen to Plate, de Marika Vaïsänen : faussement naïf, cruellement ludique, il est excellent, et n’a rien à voir avec les yeux demi-fermés des welfaristes.

From pen to plate : comment les porcs et les œufs finissent dans notre assiette.
From pen to plate : comment les porcs et les œufs finissent dans notre assiette.
  1. Welfarisme (de ‘welfare’, bien-être) : Le welfarisme cherche à réduire la souffrance des animaux exploités, mais ne remet pas en question leur exploitation… []

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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