Flipper, Cheeta, Hedwige, Lassie, Babe et les autres : l’envers du décor

Expo “Bestiale” au Musée du cinéma de Turin : non, une expo sur les animaux n’est pas une expo animaliste (jusqu’au 8 janvier)

On ne va pas se mentir : les photos et les affiches qu’on y découvre par dizaines sont autant de trésors. Il faut juste éviter de lire tous les cartons explicatifs, qui ont parfois tendance à gâcher le plaisir dès lors qu’ils s’aventurent en dehors des anecdotes…

C’est qu’au long du parcours qui s’enroule en spirale le long des parois du somptueux Mole Antonnelliana de Turin, cette synagogue monumentale consacrée Musée du Cinéma (et visible sur les pièces de 5 cents italiennes!), il ne faut pas espérer lire la moindre mention du calvaire de l’âne d’Au Hasard Balthazar – dont on croise pourtant quelques photos – ou en apprendre un peu sur les méthodes de dressage des chevaux et autres primates exploités pendant des décennies.

Le ton de l’ensemble est donc plutôt spéciste ; mais la toute dernière partie, consacrée à la maltraitance animale sur les plateaux, fait honneur du musée. Trois grands panneaux sont alors consacrés à des associations de protection animale, l’un d’entre eux ayant été rédigé par LAV, L’association Anti-Vivisection italienne (qui proposait de signer des pétitions non loin d’un restaurant végane, Coox, quand j’y suis passé).

Cette ultime station sur la souffrance animale est à côté de celle sur l’érotisme. C’est ironique. Deux petites cabines fermées par un rideau rouge protègent le visiteur imprudent des images obscènes : d’un côté le sexe, de l’autre la mort. Evidemment, on a du mal à imaginer que n’importe quelle scène de cul puisse être aussi obscène que l’exécution du cheval blanc dans Le Sang des bêtes, mais s’ils le disent…

En dehors de cela la maltraitance est taboue, et le problème majeur semble être celui de l’anthropomorphisme. L’expo se soucie moins de ce qui se passe chez les animaux que de ce qui ne s’y passe pas, contrairement à ce que font croire les films. Oui RinTinTin a l’air heureux, mais ce n’est pas vraiment du bonheur ! Oui, Tornado accompagne Zorro partout, mais ce n’est pas de l’amitié !… Ok, mais c’est quoi alors ? Mystère et boulette de viande. Et de toute façon, vieux refrain : “quand on filme les animaux, c’est des humains que l’on parle ! (Variation esthétique du refrain écologique et anthropocentrique “en sauvant les animaux, on sauve l’humanité”).

Ceci étant dit, comme je le disais plus haut l’expo regorge d’anecdotes, et il est hors de question de les garder pour moi. Ce qui donne ça :

1/ Le 24 décembre 2011, au Suncoast Primate Sanctuary en Floride, un chimpanzé prénommé Jitts meurt à 50 ans de complications rénales. Depuis des années, il était présenté – à tort – comme l’animal ayant joué Cheeta auprès de Johnny Weissmuller à Hollywood. Supercherie complète : Cheeta a été incarné par des dizaines de chimpanzés, mâles comme femelles, dont on n’a pour la plupart gardé aucune trace… Ni aucune trace de la manière dont on les arracha à leurs familles, en Afrique (cette dernière précision sinistre est de moi et pas de l’expo, évidemment).

2/ Même chose avec Flipper le dauphin, nom porté par sept individus différents, mais sur lesquels on en sait un peu plus quand même : Mitzi (film de 1963), Suzy et Cathy (série de 1964 à 1967), Slim (série de 1995), Jake, Fat Man et McGuyer (film de 1996). Dans les années 60, les ineptes “Patsy Awards” seront cependant remis trois ans de suite à “Flipper”… comme si Suzy et Cathy existaient moins que leur personnage.

3/ Le lion du logo MGM est lui aussi plusieurs individus, cinq pour être exact : Slats, Jackie (le premier dont on entendit le rugissement, à l’heure des premiers films parlants), Tanner, George et Léo, qui est encore celui que l’on voit aujourd’hui (quoiqu’il ait été numérisé pour le nouveau logo avec le zoom arrière depuis l’oeil, tel qu’on le voit depuis Skyfall).

4/ La chouette des Harry Potter, Hedwige : sept personnes aussi. Gizmo (le plus souvent), mais aussi Kasper, Oops, Swoops, Oh Oh, Elmo et Bandit. Hedwige est une femelle, mais n’est incarnée que par des mâles.

5/ Pour Babe, c’est l’inverse : c’est censé être un mâle (il est doublé par un petit garçon) mais il n’est incarné que par des femelles. 48 femelles. Les porcelets (porcelettes?) grossissent extrêmement vite.

6/ Et rebelote avec Lassie. C’est un mâle. Ce qui ne manque pas d’ironie puisque “Lassie” veut dire “jeune fille” en écossais.

7/ Seabiscuit, La Légende de Zorro et War Horse ont un acteur en commun : et c’est un cheval, Finder’s Key.

8/ Rhubarb (1951), L’Homme qui rétrécit (1957) et Diamants sur Canapé (1961) ont eux aussi un acteur en commun : le chat Orangey. Mais dans Rhubarb, par exemple, Orangey ne joue que dans les gros plans et possède 14 doublures pour différentes actions. Autant de doublures tombées dans l’anonymat.

9/ Uggie, le chien de The Artist (2011), a été euthanasié le 7 août 2015, après qu’on lui a diagnostiqué un cancer de la prostate.

10/ Le nom du cheval de John Wayne dans le film qui lui a valu l’Oscar, True Grit (1969), était “Dolor”. Le mot espagnol pour “douleur”.

11/ Le lion de The Circus (1928), de Charlie Chaplin, est un lion de Barbarie. L’espèce est aujourd’hui éteinte : à l’époque de Chaplin, beaucoup de ces lions finissaient dans les cages des cirques. Quand ils restaient libres, ils étaient chassés.

12/ D’ailleurs dans Le Magicien d’Oz (1939), l’acteur qui joue le lion porte une vraie peau de lion.

13/ Dans L’Histoire sans fin (1984), pour la scène où le cheval Artax s’enlise dans les marais, il a fallu dresser un cheval pour lui apprendre à se laisser enliser sans chercher à s’enfuir. Comme le dit l’association OneVoice : “Pour qu’un tigre saute dans un cerceau en feu, il faut que la punition lui fasse plus peur que le cerceau en feu”.

14/ La panthère de L’Impossible Monsieur Bébé (1938), d’Howard Hawks, s’appelait Nissa. Katherine Hepburn l’adorait et la caressait entre les prises. Cary Grant en avait peur.

15/ La vache de La Vache et le Prisonnier (1959) a fini ses jours dans une ferme en Normandie, Henri Verneuil ayant fait en sorte qu’elle ne les finisse pas à l’abattoir, ce qui était initialement prévu.

16/ Hitchcock faisait beaucoup de choses pendant le tournage des Oiseaux (1963) (harceler sexuellement Tippi Hedren en faisait partie), mais il mettait aussi de la viande et des anchois sur ses personnages pour attirer les oiseaux sur eux.

17/ Enfin, l’exposition raconte que dans L’Ours (1988) de Jean-Jacques Annaud, il fallut habituer l’ours mâle à jouer avec un ours en peluche sans le réduire en charpie, pour s’assurer qu’il n’en ferait pas de même avec l’ourson réel qu’il devait rencontrer par la suite… Happy end : la technique fut un succès. Mais à la fin de l’exposition, le panneau rédigé par LAV évoque des chocs électriques qu’aurait subis l’ours en question. C’est embarrassant…

… mais on n’en voudra pas longtemps à la ville de Turin, dont la maire Chiara Appendino (pourtant moins végétarienne qu’on a pu le croire au moment de son élection) fait actuellement en sorte qu’un repas végane par semaine soit servi dans les écoles de la ville

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel

Je suis critique de cinéma et journaliste pour le magazine Usbek&Rica. Mon premier roman, Vie imaginaire de Lautréamont, est paru aux éditions Gallimard en 2011, et j’en prépare actuellement un nouveau autour du militantisme antispéciste.

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