“Grave” : ou comment une vétérinaire végétarienne devient cannibale dans un film spéciste

Grave, de Julia Ducournau : ce qui s’appelle un attrape-végétariens

En lisant le synopsis, vous avez pensé que c’était un film pour vous, et on ne peut pas vous en vouloir. Ce synopsis, le voici, tel qu’il apparaît sur Allociné:

Dans la famille de Justine tout le monde est vétérinaire et végétarien. À 16 ans, elle est une adolescente surdouée sur le point d’intégrer l’école véto où sa sœur aînée est également élève. Mais, à peine installés, le bizutage commence pour les premières années. On force Justine à manger de la viande crue. C’est la première fois de sa vie. Les conséquences ne se font pas attendre. Justine découvre sa vraie nature.

Plus ou moins consciemment, à la lecture de ces quelques lignes, vous vous êtes dit :

1) Génial, les végétariens sont représentés au cinéma

2) Une végétarienne vétérinaire forcée de manger de la viande ? Il va forcément être question de spécisme.

3) Et si le cannibalisme était une façon de mettre sur le même plan viande animale et viande humaine ?

Désillusion

Une fois devant Grave, on se demande où veut en venir Julia Ducournau. Qu’un film mène son spectateur en bateau est souvent une qualité, c’est parfois même le signe d’un twist savoureux à venir. Lors de sa projection au festival de Toronto, il paraît que deux personnes se sont évanouies dans la salle. Bon signe aussi : que le cinéma puisse exercer une telle pression physique sur le spectateur, voilà une expérience dont on se sent naturellement curieux, parce qu’on aime bien les manèges.

Ce qu’il faut savoir, c’est que ce n’est pas que des actrices mangent des faux doigts en gélatine de porc qui dégoûte ; ce n’est pas non plus de les voir manger, lors d’une séquence de bizutage, des foies de lapin crus (peut-être préparés à partir de la viande d’un autre animal, je ne sais pas). Ce qui est profondément dégoûtant – et là, on peut éventuellement commencer à se dire qu’éviter d’acheter sa place est la moindre des choses – c’est la façon dont sont filmés les véritables animaux présents dans le film.

Les carcasses de chiens, sur les tables de dissection, se suivent et se ressemblent. Le cheval qui s’endort, intubé, après une anesthésie face caméra, révèle une faiblesse, une vulnérabilité dont la caméra se moque éperdument. La vache dont l’héroïne trifouille l’utérus n’apparaît même pas en entier à l’écran : elle n’est qu’une croupe dans laquelle on plonge le bras sans aucun état d’âme (le pire, c’est que c’est pensé comme un gag).

Au festival de Strasbourg, ma voisine a demandé à Julia Ducournau si pour elle les animaux n’étaient qu’un décor. Non seulement sa réponse a été oui, mais elle a précisé aussitôt qu’elle en avait assez qu’on dise qu’elle avait réalisé un film végane, que pour elle, le végétarisme n’était qu’un outil scénaristique : pour que le cannibalisme soit le plus gore possible, autant qu’il tombe sur une fille qui était végétarienne, pour qu’on parte du plus loin possible. Why not.

Mais ce végétarisme est triplement bidon, la possibilité de l’existence d’un végétarisme fondé sur des convictions animalistes étant évacué in extremis par le scénario – si twist il y a, c’est même celui-là : dans la famille de l’héroïne, on est végétariens pour éviter de se bouffer les uns les autres, rien d’autre. Les animaux ne comptent pas, et ce n’est pas un hasard si l’histoire se déroule dans une école de vétérinaires, où le végétarisme est assez mal vu pour la bonne raison qu’il redonne une existence aux animaux que l’on apprend justement à traiter comme des objets d’étude, rien d’autre.

Des vétérinaires éthiques ? Ça existe…

Il y a quand même quelque chose d’extraordinaire au fait que Véthique, association de vétérinaires cherchant à “promouvoir la sentience des animaux”, n’ait vu le jour que cette année (avec le soutien d’Antidote Europe, qui travaille sur les alternatives à la vivisection). Vous imaginez ce que ça implique ? On est en 2017 ! Heureusement les choses évoluent, m’assure Sophie Dol, fondatrice de l’association : il y a de plus en plus de végétariens et de véganes en fac de vétérinaire. Aux dernières nouvelles cependant, le président d’honneur de l’ordre des vétos déclarait encore que les élèves végétariens ne devraient pas être vétérinaires. C’est embarrassant…

De toute façon Ducournau se moque de tout ça, elle est avec les bizuteurs : ce que cherche son film, c’est choquer son public autant que possible, soit à peu près l’objectif de tout bizutage qui se respecte. Mieux : dans une interview donnée à Trois Couleurs, elle explique avoir voulu “faire comprendre que les cannibales sont humains” : “à la fin de mon film, l’héroïne a mangé de la chair fraîche, mais je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle est inhumaine”.

Image extraite du film

Qui doutait que les cannibales étaient humains ? On sait que le cannibalisme existe chez d’autres animaux, mais puisqu’on parle de cannibales humains à la base, que peuvent-ils être d’autre qu’humains, justement ? Et si l’objectif est de montrer que les cannibales ne sont pas des “monstres”, au sens où si si, on peut avoir de l’empathie pour eux : qu’est-ce qu’un tel discours vient faire là ? On est en train de se battre pour que les gens aient de l’empathie pour les victimes… Et Ducournau ne trouve rien de mieux à faire qu’un film sur l’empathie pour les bourreaux ?

Oui, les criminels sont humains, et il peut être bon de le rappeler à ceux qui, parce qu’ils s’imaginent humains, se sentent irréprochables. Mais s’attaquer à l’idée de perfection humaine est à double tranchant : rappelez-vous, elle est à la base de l’argument qui consiste à dire qu’il ne sert à rien de devenir végétarien ou végane, puisque de toute façon on ne sera jamais parfait.

Sérieusement : quel est l’intérêt, aujourd’hui, 60 millions d’animaux tués pour leur viande chaque jour rien qu’en France, de “faire comprendre” qu’il n’est pas inhumain de manger de la chair fraîche ? Sinon pour décomplexer le carnisme et contre-attaquer les thèses animalistes ?

Soit Ducournau soutient la réaction, soit elle est égoïste et ne s’est posé aucune question, drapée dans un dandysme d’élève qui a réussi son cursus à la Fémis et se réjouit de pouvoir réaliser un film d’horreur qui ressemble à quelque chose (et c’est le cas : techniquement, c’est du bon travail, très appliqué, minutieux, brillant ; un joli maquillage, en somme). Manque de chance, Grave est sorti dans le monde réel, et dans le monde réel, l’empathie pour les consommateurs de chair fraîche, on en bouffe à chaque station de métro : Bleu Blanc Cœur, Burger King, Charal…

J’ai donc brièvement échangé avec Sophie Dol, qui organise le 21 mars un colloque à destination des vétérinaires. On y écoutera trois grandes oratrices de la cause, soient Brigitte Gothière, Corinne Pelluchon et Catherine Helayel. Sa réponse, lorsque je lui ai dit qu’un film sur fond de végéphobie en fac de vétérinaire sortait au cinéma, est peut-être la meilleure critique possible : “Excusez-moi, mais c’est en effet grave ce qu’elle raconte”.

Vous avez dit spécisme ?

A ce point du texte, ceux qui ont vu le film s’interrogent sûrement sur cette scène de discussion entre l’héroïne et ses amies au sujet de la différence entre un chimpanzé qui se fait violer et une femme qui se fait violer. L’idée sous-jacente est tout bêtement que l’héroïne est déjà sur la voie du cannibalisme en ne différenciant plus le corps des animaux et le corps des humains. Elle est en train de dérailler, c’est tout. Ok, elle a l’air antispéciste. Mais elle est aussi folle. Merci, mais non merci. Peu importe que le viol d’un chimpanzé soit moins “grave” que le viol d’humaine. Le problème, c’est : à quoi sert-il de poser la question ?

Tout ça me rappelle que j’ai oublié de finir de raconter la réponse de Ducournau à ma voisine, à Strasbourg. Après être revenue sur l’histoire du viol de chimpanzé relativement moins grave que le viol d’humaine, elle en est arrivée à la conclusion brillamment obscurantiste suivante : “la conscience, le libre-arbitre et la capacité à faire des choix sont des spécificités humaines”. A ce moment-là, une dame a naturellement quitté la salle, furieuse, lançant : “Les animaux ont une conscience, madame!”

Alors Julia Ducournau a levé le poing, l’air narquois, pas concerné du tout.

C’est quand même dommage. Les chimpanzés ne se font certes pas violer, mais massacrer, et des millions de primates se font disséquer vivants dans les laboratoires. Tant qu’il y restera des gens pour dire que relativement à ce qui arrive aux humains, tout ça n’est pas si grave, et que manger de la chair fraîche, ce n’est pas grave non plus, alors effectivement, on aura du mal à avancer. Et les animaux continueront de souffrir, de mourir, et de servir d’accessoires dans des films d’Halloween.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai aussi écrit La Guérilla des Animaux, qui sortira le 16 août 2018. Autour du militantisme antispéciste (comme promis).

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