Hollywood animal – ou pourquoi le symbole de la MGM est-il un lion ?

Moi, Cheeta, de James Lever

« Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu’il ne sente pas ? A-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature. »

Voltaire, végétarien et philosophe des Lumières
Voltaire, végétarien et philosophe des Lumières

Dictionnaire philosophique, 1764. Voltaire, philosophe animaliste, on commence à le connaître. La vraie question c’est : qu’aurait-il écrit de nos jours ? S’il revenait en 2015 où l’esclavage, la guerre, la tyrannie, n’ont plus besoin de philosophes pour en dénoncer l’infamie, quelle aurait été sa grande cause ? Quel chantier de l’esprit lui aurait semblé le plus en friche, le plus délabré, le plus urgent ? En 2015, aurait-ce été le droit des femmes ? Des homosexuels ? Des Noirs ?

« Ce livre porte sur la tyrannie que les êtres humains exercent sur les autres animaux. Cette tyrannie a causé et continue à causer aujourd’hui une quantité de douleur et de souffrance qui n’a de comparable que celle que causa la tyrannie que les humains blancs exercèrent des siècles durant sur les humains noirs. Le combat contre cette tyrannie est une cause aussi importante que n’importe lequel des combats moraux ou sociaux menés au cours de ces dernières années. »

Peter Singer, auteur de "La libération animale"
Peter Singer, auteur de “La libération animale”

Ces mots ne sont pas extraits de Moi, Cheeta, texte plein d’humour et de légèreté à l’opposé d’une telle gravité. Ces mots sont les premiers de la Préface à l’édition de 1975 de la Libération Animale, de Peter Singer, un autre philosophe, « le plus influent encore vivant », paraît-il. Moi, Cheeta fait donc beaucoup plus simple, beaucoup plus léger, mais dans le fond, parle de la même chose. Moi, Cheeta donne en effet la parole à un jeune Africain capturé par des hommes blancs, puis enfermé dans un bateau qui traverse l’Atlantique, puis exploité, des années durant, une chaîne autour du cou, sur le continent Américain – traité en inférieur, regardé comme un spectacle, vendu comme un objet. La scène est au début du XXe siècle, cet Africain est un chimpanzé mâle, celui-là même qui jouera la fidèle compagne (femelle !) de Tarzan dans de nombreux films de l’époque : Cheeta. C’est lui qui raconte l’histoire – car James Lever n’est qu’un prête-nom, et peut-être à plus d’un titre (il se murmure ici et là que le satiriste anglais Will Self pourrait se cacher dans les parages…).

James Lever
James Lever

Cheeta découvre le monde des humains et très vite, Hollywood en plein âge d’or, véritable concentré de ce que l’humanité peut avoir d’égoïste, de vaniteux, d’inconscient – une star imbue d’elle-même traitant la planète comme sa chambre d’hôtel, et les océans comme son minibar. Ainsi Cheeta, avec sa méconnaissance des mœurs humaines (tellement hollywoodiennes !), porte-t-il sur celles-là un regard neuf – comment dire ? Un regard ingénu. Un regard candide. Inutile de faire durer le suspense plus longtemps : un regard voltairien.

Moi, Cheeta ne se contente pas d’être l’autobiographie imaginaire du chimpanzé le plus célèbre de l’histoire du cinéma. C’est le dernier conte philosophique du plus célèbre écrivain des Lumières – quoiqu’en réfléchissant bien on pourrait même y voir un peu de Lettres Persanes (pour le point de vue de l’étranger singé par Montesquieu), un peu de Supplément au Voyage de Bougainville (où Diderot démonte le mythe du bon sauvage – ici, c’est le mythe de la « brave bête » qui en prend un coup), un peu aussi, bien-sûr du Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (le roman est quand même un long éloge de la pitié en faveur des animaux, chère à Rousseau). Un véritable texte des Lumières, en somme, avec un chouïa de rails de coke en plus entre les seins de Joan Crawford, et une update délicieuse des périphrases voltairiennes pour décrire la bagatelle (« à propos, tout au long de cette conversation, Marlene et Mercedes étaient en train de stimuler leurs organes sexuels respectifs. Je m’ennuyais passablement en les regardant… »).

Beurk

Bref, ça tape dur. L’ironie arrache. Le livre imite d’abord une parole animale adressée aux humains et à leur spécisme ordinaire, à leur amour spéciste (et parfois un peu violent) des animaux – ensuite, seulement, peut-on y voir les élucubrations d’une star badinant à l’attention d’une poignée de cinéphiles. Les premiers mots sont clairs : « Très chers humains… ». Alors, on peut toujours lire le texte comme un énième portrait d’Hollywood en Babylone et y trouver son compte, comme on peut croire Candide sur parole quand il décrit les geôles de Lisbonne comme « un endroit où l’on n’était jamais dérangé par le soleil ». Mais bon, c’est un peu court… On croirait presque à un hommage lors d’une description des cages comme des « centres de réhabilitation » pour animaux, protégés de la violence extérieure, dispensés d’exercice, de lumière et d’interaction sociale… Cheeta en fait d’ailleurs énormément contre (et donc pour) No Reel Apes, l’association de Jane Goodall opposée au recours à des singes réels au cinéma – comme dans l’extrait suivant (où le « remède » en question s’ingère par le nez, n’est-ce-pas) :

« Constance saupoudra pour moi une petite traînée de son remède dans le creux de ses seins, et commença à rire. […] Et ça, par exemple, vous voulez le refuser aux chimpanzés, n’est-ce-pas, Docteur Goodall ? […] Aucun singe, si votre campagne réussit son pari, n’aura plus jamais l’opportunité d’apprécier une carrière dans le show-business avec tous les plaisirs qui vont avec. Ainsi, vous voulez tuer tout espoir chez ces centaines de milliers de jeunes singes talentueux en les privant de rôles à auditionner ? […] Et vous voulez leur retirer ça et le remplacer par un homme en combinaison couverte de balles de ping-pong lumineuses dont on enregistre les mouvements sur ordinateur avant de les recracher pour dix millions de centimes le pixel ? Vous n’avez pas réfléchi sérieusement, n’est-ce-pas, mes chers amis ? Mais dites-moi : si No Reel Apes (ce jeu de mots : c’est vraiment un putain de coup de génie à la Lubitsch, non ?) devient une réalité grâce à un lobbying parlementaire financé par cette autobiographie, alors qui jouera mon rôle dans le film tiré du bouquin ? Est-ce que vous pensez que cette scène fonctionnera avec Cheeta numériquement intégré sur les tétons de Naomi Watts pointés artificiellement ? Imaginez bien la scène. Que ma fourrure en images de synthèse réussisse parfaitement à capter la lumière vespérale qui commence à filtrer entre les persiennes de la chambre de Constance Bennett, tout le monde s’en fout. Les gens veulent voir des animaux. […] Enfin bon, n’oubliez pas : www.noreelapes.quelquechose! »

Jane Goodall, fondatrice de No Reel Apes
Jane Goodall, fondatrice de No Reel Apes

Chef-d’œuvre aussi, l’introduction du 15e chapitre, intitulé « De grands changements », où Cheeta se réjouit de la disparition des animaux sauvages, parce que la vie sauvage, c’est l’enfer ; tandis que les zoos sont ces « hébergements sécurisés » idéaux : « Le saviez-vous ? Il y a aujourd’hui plus de tigres en Amérique qu’à l’état sauvage. Ne nous félicitons pas trop vite, le boulot n’est qu’à moitié fini. Cela dit, vous pouvez être fiers du boulot accompli. » Bon, on ne va pas citer tout le bouquin, on aurait des problèmes avec le service de presse. Mais tout est là. L’ingénuité au croisement de Candide et de Forrest Gump (pour la myriade de stars !), le double-propos mordant, le style à la fois très châtié et très parlé (beaucoup plus crédible que les expérimentations à la Anthony Burgess de Tristan Garcia, dont le chimpanzé, dans ses Mémoires de la jungle, s’exprimait n’importe comment). Fermement antispéciste, le texte ne l’est jamais frontalement : ici, si l’homme et le singe sont mis sur un pied d’égalité, c’est parce que les stars se comportent n’importe comment, et que les patrons des grands studios sont de véritables « mâles dominants » (on comprend d’ailleurs que ce n’est pas un hasard si le symbole de la MGM est un lion…). Le livre est à lui-même une entreprise de reconsidération des animaux : d’abord et avant tout parce que, justement, ce n’est pas un livre militant pour leurs droits… ce sont bien les mémoires d’un individu, d’une personne, quoi.

Mgm-logo

Comme si, avant d’accorder des droits à tous les animaux ; et avant d’accorder des droits à tous les grands singes ; le livre posait comme une évidence que l’on accorde des droits à un seul grand singe au moins – grand par la célébrité, un grand singe comme on dirait « grand homme » : cette évidence, distillée par le roman, est aussi précieuse que n’importe quel argumentaire, aussi solide soit-il ; et le « Moi, Cheeta » de la star narcissique se confond malicieusement avec le « Moi, Cheeta » de l’animal affirmant son individualité (sur le modèle du I, Robot d’Isaac Asimov).

On voudrait parler aussi de la danse de la pluie, élément de culture simiesque découvert récemment, raconté ici du point de vue du danseur ; des constants croisements homme/animal ; de l’homme décrit comme « un singe au visage blanc, à la robe complexe » ; d’un Cheeta devenant tellement humain qu’il en finit presque un peu condescendant avec les autres animaux ; du laïus sur le progrès humain vu comme une parade nuptiale hypertrophiée et du portrait de Chaplin en vieux lubrique spéciste ; de Cheeta rendu intelligent, mais pas trop – parce qu’après tout, comme il le répète si bien, il est comédien, pas anthropologue – ; de la bromance inter-espèces avec Johnny Weissmüller ; de ce coup de génie qui consiste à imaginer que le cinéma (l’art du faux) est ce qui permet à Cheeta de jouer à nouveau le singe sauvage – c’est-à-dire de redevenir vrai – ; des magnifiques descriptions « ingénues » du cinéma qui s’ensuivent (la séance de King Kong vue à travers les yeux de Cheeta : déjà un classique)…

Mais c’est inutile : vous avez désormais suffisamment envie comme ça de vous ruer sur ce livre, publié ce mois-ci aux Editions du Nouvel Attila – et c’est bien suffisant.

Quant aux machinistes, on les préfère au cinéma, plutôt qu’en philosophie.

Cheeta

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… ou chez votre libraire préféré bien sûr.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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