Interview de Camille Brunel, auteur de la Guérilla des animaux : “Le problème des carnistes, c’est qu’ils sont contents”

Alors que son dernier ouvrage La Guérilla des animaux vient de paraître, Camille Brunel se confie à Vegactu. De son parcours à la genèse du livre, découvrons un portrait intime de cet auteur atypique passionné de cinéma.

Peux-tu nous présenter ton parcours de végane ?

Mon parcours de végane… Dit comme ça, c’est un peu vertigineux : j’ai l’impression d’un truc qui était là depuis le début et que j’aurai mis 32 ans à accomplir. Mais pourquoi pas. Disons que ça commence sûrement dans les zoos, quand je suis très jeune. Vingt ans de documentaires animaliers et de MacDo plus tard, je tombe sur le bouquin de Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux, je l’achète, je le range soigneusement, sans le lire. Je rencontre une végétarienne, je tombe amoureux, je fais l’effort de lire le bouquin, et j’arrête la viande dans la foulée, le 3 janvier 2014. Pour des raisons écologiques, donc, puisque le livre insiste là-dessus. Très vite cependant, avec la découverte des Cahiers Antispécistes, la dimension éthique du végétarisme prend le dessus : je milite et milite, mon amoureuse devient végane. Je la suis, sans trop savoir exactement à quel moment j’arrête pour de bon de me sentir concerné par les options seulement végétariennes au resto… Il y avait toujours eu Thoreau & Yourcenar dans un coin de ma tête, mais je me mets à lire Singer, Baratay, de Waal, Burgat, Chauvet, et Zoopolis surtout, l’épiphanie. Maintenant l’amoureuse n’est plus là mais je suis resté végane, ouf ! Ça n’était donc pas qu’une histoire de fille.

La genèse du livre : autour de quelles idées, quels concepts, quelles interrogations s’est bâti ce roman ?

Ce roman s’est bâti autour du concept de buter les méchants de façon totalement décomplexée, comme dans Inglourious Basterds ou Django Unchained. Mais le tout dans un cadre extrêmement outré et mis en scène, qui souligne la dimension fantasmatique des passages d’expansion agressive – qu’on ne puisse pas me reprocher d’avoir voulu fournir un manuel, quoi. L’interrogation fondamentale, c’est donc de savoir ce qu’on fait de la violence. Parce qu’elle est omniprésente, en nous comme dans le monde qui nous entoure. Les animaux, surtout, se la prennent en pleine face et partout sur Terre, industriellement, quotidiennement et légalement. Et on demande aux animalistes de rester zen face à ça, de militer à la cool sous peine de discréditer le mouvement. Je me suis un peu inspiré de la bio de Gandhi, tenez (ça explique en partie l’importance de l’Afrique du Sud et de l’Inde dans le bouquin).

L’idée est donc la suivante : la violence faite aux animaux doit se traduire en violence symbolique, faite à soi-même – puisqu’il s’agit de faire le sacrifice de qui on était avant, de ce qu’on mangeait avant, de manger végétarien, puis végane. Symboliquement c’est pas rien ; ça remet en jeu notre chair même, c’est changer la recette de la vie qui est la nôtre. Donc mon bouquin est gorgé de violence physique fictive : pour mettre en perspective, d’un côté, la violence physique réelle exercée sur les animaux ; et de l’autre, pour relativiser la violence symbolique du changement de régime qui s’impose aujourd’hui – qui n’a donc, finalement, rien de si terrible comparé à tout ce bazar.

J’ai aussi voulu faire sentir, vraiment sentir, ce que serait le monde si les animaux disparaissaient. Ce que ça nous ferait à nous en temps que civilisation, psychologiquement. Et qui est, selon moi, pas grand chose au fond, parce qu’on est une espèce de cafards, on s’adapte à tout ; on accepte tout une fois qu’on est persuadés de ne pas avoir le choix. Ça aussi, c’est assez violent.

Combien de temps t’a pris l’écriture de La Guérilla des animaux ?

J’ai lu Les Racines du Ciel de Romain Gary en 2012, juste après avoir sorti mon premier bouquin sur Lautréamont : je voulais voir si ça valait le coup d’écrire un roman sur des chasseurs de braconniers, ou si ça avait vraiment déjà été fait. J’ai adoré le bouquin de Gary évidemment, mais j’ai été assez frustré : les animaux y sont totalement absents, ou presque. Un âne là, deux éléphants ici, mais à peine regardés. C’est un livre sur des humains qui parlent. Ils parlent d’animaux, ok, mais à l’image, il n’y a que des humains. Donc j’ai commencé à écrire en 2012. La première version complète date de fin 2014. Et après je l’ai retravaillée. Pendant quatre ans ! (si j’osais j’insérerais bien le petit emoji Cri de Munch ici mais j’ai promis que j’allais essayer d’arrêter avec les smileys).

Quelles sont les principales différences entre Isaac Obermann et toi ?

La principale différence entre Isaac Obermann et moi est que mon père ne m’a jamais loué d’appartement rue Oberkampf. …Accessoirement, je ne pense pas, contrairement à lui, que l’ultraviolence soit la solution au problème de l’ultraviolence dans les abattoirs. Ceci étant dit, je partage sa stratégie de base : faire déprimer les gens. Le problème des carnistes, c’est qu’ils sont contents quand ils mangent des animaux. Alors que franchement il y a pas de quoi.

Une question qui vient spontanément à l’esprit en te lisant : es-tu plutôt optimiste ou pessimiste quant à l’avenir de la cause animale ?

Je suis optimiste parce que quand on dit aux gens qu’on est pessimiste, on leur sape le moral. Or moi ce sont les carnistes que je veux faire déprimer, pas les animalistes. Je suis aussi optimiste parce que la réalité est un phénomène tellement aléatoire qu’il y a vraiment une chance sur deux pour qu’on finisse par avoir raison rien qu’en ayant été optimiste au hasard. Et optimiste enfin parce que c’est plus agréable. C’est suffisamment difficile comme ça de se dire qu’on vit dans un monde répugnant avec des abattoirs tous les 50km et des espèces entières qui disparaissent à tour de bras – sans parler du sort réservé aux humains évidemment, mais ça au moins c’est une indignité qu’on nous a appris à combattre, et une indignation qu’on n’a pas l’impression d’éprouver dans le vide. Enfin voilà, si par dessus le marché il faut – arbitrairement – se mettre dans le cerveau que ça s’arrêtera jamais, autant tout brûler tout de suite. Bon, c’est ce qui se passe dans le bouquin. Mais comme j’ai dit : c’est pas un manuel.

Qui sont Padmé et Macha, à qui l’ouvrage est dédié ?

Padmé c’est ma chatte adoptive, née le 20 février 2017. Macha, c’était la chatte de l’amoureuse de la question 1 ; elle était devenue la tantine de Padmé quand elles ont vécu ensemble, pendant quelques mois. Elles étaient heureuses, alors ça valait le coup de les réunir une fois pour toutes. Et puis j’ai vraiment écrit le livre pour elles, pour ce qu’elles incarnent dans ma vie : les animaux.

Espères-tu avoir un effet, via ce roman, sur les lecteurs véganes ? Et non véganes ?

Oui, j’aimerais que chacun.e y puise ce dont il ou elle a besoin : de la colère, de l’espoir, de l’énergie, des idées, n’importe quoi. Open bar. Servez-vous. Quant aux non-véganes, si on parle des végétarien.ne.s j’espère que ça leur donnera l’énergie de se dire que le fromage non plus c’est pas fondamental, et que c’est absurde de vouloir garder le fromage dans sa vie alors qu’on est en train de perdre les abeilles, les ours polaires et les hirondelles. Ça a un côté dérisoire, non ? Même si bon, arrêter la viande et le poisson est déjà un pas immense – parce que socialement, c’est le pas qui coûte le plus. Quant aux gens qui mangent encore des animaux, ma foi, j’espère que ça leur donnera l’énergie de se dire que c’est absurde de vouloir garder la viande et le poisson dans sa vie, alors qu’on est en train de perdre les éléphants, les lynxs et les baleines bleues.

 

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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