“Jocelyne, vache à lait” : album pour enfant, propagande pour l’industrie laitière

Sur la première page, un fermier souriant, avec une casquette très cliché campagnard sur la tête, appelle ses vaches : “Marguerite, Clochette, Jocelyne, c’est l’heure !”

Page 2, toujours tout sourire, il ajoute : “Allez, mes belles !”
Le texte explique que “chaque soir, à l’heure de la traite, Jocelyne et les autres vaches offrent au P’tit Raymond un véritable nectar : du bon lait frais ! »
L’illustration nous présente une file de vaches dont chacune a les pis dans la machine à traire, en train de se nourrir de foin jaune vif.
A ce stade, le lecteur averti se demandera pourquoi diable un fermier, réel ou fictionnel, dépenserait ses sous dans du foin alors que ses vaches, à la page précédente, pâturaient tranquillement dans de vastes prairies, mais passons.

Traite

Péripéties et propagande

Je vous la fais courte pour la suite de l’histoire : deux méchants messieurs se pointent à la ferme et font une proposition au P’tit Raymond qui “attrape Jocelyne par la queue” (en parfait contradiction avec ses agréables manières du début) et la livre à ces messieurs moyennant un gros chèque.

Voici Jocelyne emmenée dans un immense hangar, suspendue au plafond par un harnais et trempée dans d’immenses cuves : “Dès lors, Jocelyne, transformée en usine, produit des gigalitres ! »

A ce stade du récit, rappelons à l’auteur qu’effectivement les vaches laitières d’aujourd’hui, après des siècles de sélections, peuvent donner 28 litres de lait par jour1 alors qu’une vache élevée pour sa viande produirait naturellement environ 4 litres de lait2 (ce que nécessiterait son veau), mais que ce rendement accru vaut autant pour le ruminant de la petite exploitation que pour celui de la ferme des Mille Vaches.

Voici la suite de l’album : la vache Jocelyne ayant quitté son gentil petit éleveur pour une exploitation plus industrielle se voit forcée de produire artificiellement du jus d’orange, de l’eau minérale, du milk-shake à la banane, du sirop de grenadine et j’en passe.

Harnais

Daniel Pennac avait émis une idée du même genre, mais beaucoup plus drôle, dans Kamo et moi : “Imagine si les vaches produisaient du café… Tous ces percolateurs en liberté dans les champs !”

L’album enchaîne avec une double page dénonçant les publicités qui apparaissent partout pour promouvoir les produits de Jocelyne, histoire de flatter les parents du jeune lecteur dans le sens (consensuel) du poil en critiquant la société de consommation et le marketing. Quelle bien-pensance ! Quelle démagogie ! Quelle hypocrisie dans un album qui fait l’apologie du lait !

Une morale douteuse et mensongère

Fin de l’histoire : Jocelyne, qui “tourne à plein régime” a les cornes molles, le poil et les yeux ternes, et ses produits deviennent très mauvais.
Dans la vraie vie, elle finirait avec les autres vaches de réforme dans un steak haché.

Maman, il est trop gentil le fermier
Maman, il est trop gentil le fermier

Dans cet album qui a dû ravir les lobbies laitiers (s’ils n’ont pas directement contribué à l’éditer), le fermier la ramène au pré. Sur les bons conseils de Jocelyne elle-même (qui tient absolument, même à l’article de la mort, à ce que les humains se délectent de son lait), le fermier fait goûter une boisson mystère aux vilains industriels, qui la trouvent supérieure aux autres. Coup de théâtre, c’était un verre de lait ! Moralité : le lait, c’est trop bon. Meilleur que le jus d’orange et le chocolat chaud (mon œil, faites choisir un gamin entre un verre de lait et une tasse de chocolat…) Et Jocelyne de se faire traire comme avant.

Aberrations et foutage de gueule

Résumons :

  • Tout est fait pour rendre le soi-disant petit éleveur (on ne saura jamais combien de vaches il a) sympathique : surnom (P’tit Raymond), attitude (affable et souriant), prises de paroles (phrases affectueuses à ses bêtes)…
  • Tout est fait pour rendre la vache sympathique mais soumise, dans le genre esclave dévouée : prénom humain, pacte passé entre elle et son éleveur (je te donne mon lait, tu me donnes mon foin), émotions humaines (p.18 : “le troupeau scandalisé”)… Et après, on dit que ce sont les végés qui anthropomorphisent les animaux ! Il ne lui manque que la parole… Ah non, page 19 : “Jocelyne chuchote quelque chose au P’tit Raymond”.
  • Tout est fait pour donner au lait une image gourmande et attractive : il est “bon”, il est “frais”, “tout chaud”, c’est du “nectar”… La palme revenant aux deux dernières pages, où les méchants industriels réalisent que les gigalitres de boissons trafiquées qu’ils faisaient produire à la vache Jocelyne dans leur usine XXL sont beaucoup moins bons que le “FOR-MI-DABLE” lait, le formidable “breuvage fermier” de Jocelyne : le bon lait chaud, vous comprenez.

Quelques contre-vérités flagrantes et mensonges astronomiques par omission :

  1. Où est le veau de Jocelyne ?? Pour avoir du lait, il faut un veau par an et par vache. Et pour récupérer et vendre le lait, il faut arracher le veau (un bébé, donc) à sa mère, en général dans les 24 heures qui suivent sa naissance3. La plupart sont tués. Ah, on me dit que ça ferait tache dans un album pour enfants…
  2. Pourquoi Jocelyne ne finit-elle pas en steak haché à la fin de l’histoire Les vaches laitières sont généralement réformées (abattues) tôt, après leur troisième lactation en moyenne. A l’état naturel, une vache laitière peut vivre jusqu’à 20 ans4.
  3. Pourquoi tient-elle tant à offrir son lait à l’humain qui l’a trahie et vendue ? Un dévouement inexpliqué, inexplicable, malsain et faux.
Improbable happy end
Improbable happy end

Lobotomisation des jeunes esprits et préparation des de consommateurs à venir

C’est lors d’une visite à la médiathèque qu’un de mes élèves m’a ramené ce livre, qui fait mine de glorifier l’élevage “traditionnel” pour mieux glorifier le lait tout court. Au final, le consommateur, biberonné à ce genre d’images dès le plus jeune âge, n’aura qu’elles en tête lorsqu’il achètera son lait au supermarché.

Mensonges prémédités ou inconscients ?

Les auteurs de ce torchon soigneusement calibré ont-il pêché par bêtise crasse, laissant s’exprimer sur leur papier les clichés les plus primaires, ceux que que l’occidental le moins renseigné sur la question a sur l’élevage ? Ou bien ont-ils un intérêt quelconque à entretenir ces clichés de façon délibérée ?

“Jocelyne, vache à lait” est publié aux éditions du Seuil Jeunesse, a gagné en 2007 le prix des Incorruptibles, catégorie CE1, et a été adapté en pièce de théâtre pour enfants…

La couverture. Rose bonbon, comme le merveilleux monde des vaches laitières bien sûr.
La couverture. Rose bonbon, comme le merveilleux monde des vaches laitières bien sûr.

Vous pouvez écrire à l’éditeur votre façon de penser, ou, mieux, à l’illustrateur, dont voici le visuel du site, très explicite quant à sa représentation des animaux :

Illustrateur

  1. http://blog-agricole.plwm.fr/comment-produire-28-l-de-lait-par-vache-et-par-jour-avec-une-ration-dherbe/, http://www.ciwf.fr/animaux-de-ferme/vaches-laitieres/elevage-standard/ []
  2. http://www.agrociwf.fr/trophees/les-vaches-dor/la-production-standard-intensive-de-lait/ []
  3. http://www.lait-vache.info/chiffres/ []
  4. http://www.ciwf.fr/animaux-de-ferme/vaches-laitieres/elevage-standard/ []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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