“La caricature de Dieu” : le recueil de nouvelles qui se soucie des animaux

Méryl Pinque, c’est LA nouvelle auteure à suivre. Parce qu’elle est aussi douée en tant qu’essayiste — “Bêtes humaines ? Pour une révolution végane », préfacé par Michel Onfray — qu’en tant que nouvelliste — “La caricature de Dieu », présélectionné il y a quelque temps pour le Goncourt des nouvelles.

Elle a été porte-parole de l’association Vegan.fr pour la promotion du véganisme abolitionniste. Et elle a collaboré à plusieurs revues littéraires et universitaires.

Méryl Pinque
Méryl Pinque

“La caricature de Dieu”

La caricature de Dieu », publié aux éditions du Rocher, est un recueil de nouvelles qui devrait figurer en bonne place dans la bibliothèque de tout végane, et d’ailleurs dans celle de tout amateur de belles lettres.

CouvIl est difficile de trouver par où commencer lorsqu’on veut décrire ce livre foisonnant, à l’écriture jubilatoire, qui se transforme d’une nouvelle à l’autre : épurée et incisive dans la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage, elle devient langue de la rue, argotique et gouailleuse, dans « Cœur révélateur », qui donne la parole à un marginal, vivant dans la rue par refus de la société. Elle est accusatrice et ensorcelante dans “Mille et une nuits ». Dans “Vice caché », très littéraire et dense, elle m’a fait penser à G.-O. Châteaureynaud — lauréat du Goncourt des Nouvelles 2005, tiens.

La nouvelle que je préfère, c’est la toute première, et aussi la plus courte : la nouvelle éponyme. Méryl Pinque y reprend le début de la Genèse, l’arrête au quatrième jour de la Création et prend la relève. Vous ne verrez jamais plus Lucifer de la même façon ! C’est un récit intelligent et drôle, plus inventif que tout ce que j’ai lu ces dernières années.

Mais je vais plutôt vous parler ici des nouvelles qui évoquent plus spécifiquement les droits des animaux…

“Cœur révélateur”

Bonjour m’sieurs-dames, je me présente : Aurèle pour vous servir. Drôle de blase que vous me direz, surtout quand comme moi on crèche dans la rue…

Adolescent, Aurèle a fugué parce qu’il ne supportait plus que son père batte Lulu, la chienne :

J’avais pas fini l’école, alors j’ai trouvé du boulot, mais marner ça a jamais été mon truc. C’est pas que j’aime pas l’effort remarquez, mais le taf ça oblige à se fixer, et qui dit fixer dit ennuis en perspective. Moi, je veux être libre et rendre de comptes à personne, surtout pas à cette fichue société qu’on se demande bien qui a pu l’inventer, tellement qu’elle tourne à l’envers. (…) Franchement, je préfère dormir dans le caniveau avec mes potes et mon clébard, il y a plus de chaleur humaine.”

Aurèle nous donne sa vision de la vie, et tout le monde en prend pour son grade : les réacs, les femmes antiféministes, la télévision, ceux qui se se prennent au sérieux, les hommes politiques, la religion :

Dieu, s’il voyait ses fans, sans blague il prendrait peur. C’est peut-être pour ça qu’on l’entend jamais, allez savoir. Les religions, ça lui fait pas une bonne pub, ça non, et je comprends qu’il soit vexé.

Un jour, dans la rue, il tombe sur des militants “pour les bêtes ». Je ne vous décrirai pas leur rencontre pour laisser votre plaisir intact si vous décidez de lire ce recueil. C’est un moment parmi d’autres dans la vie d’Aurèle, une rencontre parmi d’autres qu’il raconte avec sa verve et son regard sans concession — je vous laisse deviner qui, entre les véganes et les carnistes, en prend pour son grade…!

Cette nouvelle est définitivement mon second coup de cœur.

Homeless

“Mille et une nuits”

Ce texte est difficile à lire, parce qu’il raconte à la première personne les tourments d’une très jeune fille élevée en France mais renvoyée dans le pays de ses parents pour y subir un mariage forcé, et pire encore lorsque elle ne donne pas d’enfant à son mari. Mais c’est un texte qu’il faut lire précisément à cause de cela, parce que nous ne devons pas détourner le regard — si c’est difficile à lire, qu’est-ce à vivre ?

Des thèmes douloureux sont évoqués, les tragiques variations des violences faites aux femmes. Un parallèle est fait avec les violences, tout aussi innombrables, faites aux animaux, autres victimes silencieuses de la cruauté humaine que la narratrice aperçoit sur les marchés et les étals :

N’as-tu jamais aperçu, ô mon lecteur, ces petits cochons roses à l’entrée des boucheries, ces petits agneaux, ces petites vaches en cartons, toutes joyeuses d’offrir leurs tripes à l’étalage ? (…) C’est la fête des assassins, tous les jours que Dieu fait ! C’est la fête des assassins, et Dieu meurt un peu plus à chaque foi, jusqu’à ce qu’il n’en reste rien.

Une nouvelle dont on ne sort pas tout à fait indemne.

Sang

“Rose Prophecy”

RoseLa rose est le fil conducteur de cette nouvelle, qui esquisse le portrait d’une famille : le père, homme d’affaire et onzième fortune au classement Forbes ; la mère, qui a cessé de chercher un sens à sa vie ; le fils aîné qui s’apprête à reprendre les affaires paternelles ; le fils cadet, “fervent partisan du véganisme éthique de Gary Lawrence Francione »… et aussi Rose Bale, la jeune starlette, dernière conquête du milliardaire.

“L’alibi”

Un artiste sans morale, habitué des œuvres-performances trash, cherche encore et toujours à “exciter le plus blasé des amateurs », à “épater le bourgeois ». Quoi de mieux à présent que de revendiquer le droit à la cruauté, en montant en spectacle… la mort ? Dernière étape d’une société avilie et d’un art qui recherche le buzz.

“Du pain et des jeux”

En quatre pages, plongée dans les tréfonds les plus sombres de l’âme humaine, chez les “braves gens” les plus communs, “lâches, vaporeux et fuyants ». Ces gens qui regardent passer avec indifférence des wagons plein de bestiaux, et célèbrent le jour du Seigneur en famille autour du cadavre d’un animal.

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“Vice caché”

Réflexion sur l’homo sapiens, “à l’origine de tous ses maux, des guerres qu’il déclenche aux maladies qu’il génère impunément », les “seigneurs bipèdes », chasseurs, pêcheurs, prompts à qualifier l’animal de “nuisible” dès qu’il prend trop de place :

Cependant, l’Homme en est sûr : il viendra à bout du monde entier et finira seul, régnant seul sur un vaste charnier où il pourra enfin s’épanouir, telle une fleur de fumier.

Un livre à (vous) offrir.

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…ou chez votre libraire préféré bien sûr.

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A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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