“La Guérilla des animaux”, le roman coup-de-poing de la prochaine rentrée littéraire

La Guérilla des animaux : un titre fort pour un livre qui se moque de déranger.

L’histoire d’un monde qui ressemble si fort au nôtre — le nôtre, maintenant puis dans un futur proche. Un monde où “les humains les plus haïssables et les plus cruels avaient tous le droit de vivre alors que les animaux, même les plus adorables et les plus inoffensifs, pouvaient être tués sans que cela ne soit un crime.

On avait dit tant de mal des animaux, et pendant si longtemps.

Un monde où “l‘activisme écologique est un art. Celui de ne pas finir marginalisé“. Où “le Sierra Club, Greenpeace, le WWF ont décidé de fuir ce ridicule en jouant le jeu adulte de la pub et du marketing.”

On n’avait jamais observé les animaux qu’à travers des barreaux songeait Isaac, qu’ils soient ceux de leurs cages ou ceux de nos regards.

 

Roman d’une destruction

C’est un roman dans la lignée des oeuvres les plus noires de René Barjavel : ce monde ravagé par l’hubris des humains, qui préfèrent chercher le vaccin universel plutôt que de se passer de la chimie, qui continuent à nier envers et contre tout la sentience animale, rappelle des oeuvres comme Ravage ou Une Rose au paradis — mais en version moderne, animaliste et bien sûr dénuée de tout sexisme.
Le style aussi a parfois des accents barjavéliens :

Inconscient des hordes humaines qui traquaient sa corne non magique, le dernier rhinocéros du monde paissait au cœur du Swaziland. Jamais personne n’avait coûté si cher, et la suante nuée des braconniers s’entretuait d’excitation à l’idée de mettre la main sur la dernière pépite d’or vivant du veld.
“Si on le capture, on le fait disparaître”, expliqua Isaac (…) “Protéger le dernier animal sauvage de ce pays, c’est protéger sa liberté.”

Nous sommes les épines, pas la fleur. Très bien.

Au-delà des comparaisons, l’auteur a trouvé son propre style, son propre rythme, et il est de toute façon avec Vincent Message à peu près le seul romancier à délivrer un message animaliste. Avec grand talent.

Activisme et déréliction

Bon, mais de quoi parle-t-on ? D’Isaac Obermann, jeune vegan parisien, possible alter ego de l’auteur dans un monde parallèle. A la question “Pourquoi aimez-vous les animaux ?”, Isaac répond ce que nous devrions tous nous rappeler de répondre :

Je n’aime pas les animaux, bon sang, je m’occupe d’eux, je m’occupe de justice à leur égard.

Isaac, donc, s’occupe des animaux. Et fait le constat suivant :

L’activisme, c’était mignon au XXe siècle. Le XXIe a besoin de quelque chose d’un peu plus efficace.

Le quelque chose un peu plus efficace prendra la forme de la guérilla évoquée dans le titre. Une guérilla froide, raisonnée, bâtie sur la logique la plus pure, sur le constat le plus accablant : l’humanité a eu sa chance et l’a laissée passer. Une guérilla peut-être inspirée par un fait réel : la licence to kill des gardiens du parc tanzanien en 2013, gardiens qui ont eu le droit durant une courte période d’abattre les braconniers. Lorsque cette mesure a été interdite, soixante éléphants ont été braconnés en deux mois à peine

Isaac explique :

J’ai toujours cru à l’agression pour susciter l’altruisme. On ne fait vraiment attention aux autres que lorsqu’on souffre.

Dans une situation aussi sombre que la nôtre, il faut des extrémistes pour reprendre espoir. Les gens rationnels, les gens sages, admettent que tout est foutu.

Contre l’humanité génocidaire

“But they’re not human !”, s’exclama-t-elle.
– Cela fait bien longtemps que ce n’est plus un gage de qualité. C’est même plutôt le contraire.

La Guérilla des animaux nous donne à voir une humanité sans scrupules et sans morale, gênée aux entournures par sa culpabilité envers les animaux, mais surentraînée à la mettre de côté et à l’enfouir sous ses désirs capitalistes ou narcissiques. L’humanité que chaque vegan rencontre aujourd’hui dès qu’il tourne la tête, sort de chez lui, ouvre internet.

Attention, quelques spoilers vont suivre ici. Ne lisez pas la fin de l’article si vous voulez dévorer le roman absolument intact.
Le genre humain, dans le roman de Camille Brunel, se montre un temps sensible aux voix animalistes :

Des voix commençaient à se faire entendre, on assurait ici et là que l’humain n’était peut-être qu’un animal parmi d’autres, que sa capacité à creuser des tunnels dans la terre pour y aménager des conduits électriques n’était pas une preuve de son intelligence, pas plus que ne l’étaient son organisation sociale, ses strates hiérarchiques et ses guerres de l’eau.

L’humanité connectée faisait semblant de découvrir de post en post, que la viande polluait. Les gens acceptaient peu à peu de devenir végétariens.

Las, cela ne durera pas. Les habitudes, l’égoïsme et la malsaine marche du monde ont la vie dure. Et revoilà sur le devant de la scène “des mouvements réactionnaires qui n’avaient jamais été aussi proches de rependre le pouvoir et d’annihiler une décennie de progressisme animaliste“. Pour savoir si cela se produit, pour voir dans l’avenir à travers le prisme du roman, il vous faudra vous procurer le livre !

Un roman bien de son temps

Ce que nous avons apprécié, dans La Guérilla des animaux, c’est son ancrage hyperréaliste dans les mouvements de pensée qui agitent la cause animale et/ou la scène écologiste depuis peu. Les questionnements sur la prédation et avec eux le mouvement RWAS s’aperçoivent en filigrane. L’impératif d’une décroissance volontaire est aussi explicitée :

Nous nous efforçons d’aider les plus pauvres à être plus riches, mais cette richesse est polluante. Destructrice et meurtrière pour les animaux. Il faudrait inventer une nouvelle humanité idéale, une nouvelle richesse non destructrice, non meurtrière. Mais nous en sommes encore à essayer de rafistoler l’ancienne, la destructrice, la meurtrière.

Ou encore l’idée d’un règne animal qui ne retrouvera pas la liberté avant la disparition de l’homme :

Vous savez comme certains extrémistes fantasment une disparition totale de l’humanité, et comme ce fantasme est tabou. Rêver d’une extermination humaine pour remédier au cancer des marées noires et des guerres, c’est se disqualifier auprès du monde.

Ce roman antispéciste se fait aussi pédagogue lorsqu’il le faut, par exemple lorsque le personnage principal, debout face à une foule, tente la voie de la raison pour prôner une alimentation humaine végétale :

Il arrive parfois aux cerfs de manger des œufs tombés des nids. Cela n’a pas l’air de grand-chose, mais c’est fondamental. On se figure un règne animal divisé en grandes catégories, vous savez : herbivores, carnivores, omnivores. Fructivores, insectivores… Et nous serions omnivores. Ces catégories ne sont qu’indicatives.

Vers un monde meilleur ?

Dans ce roman noir, reflet du monde contemporain et pronostic de celui de demain, on trouve aussi une ode à la beauté animale. Le héros, pour la lectrice ou le lecteur, est un chevalier ambivalent, arme à la main et âme d’enfant perdu, rêvant d’ “un océan fourmillant de vie, vaste orgue où chaque animal qui montait respirer venait souffler sa note“.

Vers la fin du roman, une scène magnifique nous montre Isaac blessé, gisant dans une clinique au côté d’un springbok accidenté :

D’un côté et de l’autre de la cloison, les mêmes moniteurs bipaient / bipaient / bipaient — les mêmes électrocardiogrammes s’affichaient, mêmes encéphalogrammes. La respiration faisait le même bruit aussi, remarqua Timmy, et la couleur du sang était identique dans les poches translucides.


Beaucoup de citations, donc, pour vous donner envie de vous procurer, de lire, méditer et assimiler ce roman complexe et foisonnant, qui vous laisse avec de nombreuses interrogations tout à fait personnelles une fois la dernière page refermée. Sous réserve d’être déjà vegan. Si vous ne l’êtes pas, vous pourriez bien alors le devenir.
Retrouvez très bientôt sur Vegactu l’interview de l’auteur !

>> La Guérilla des animaux, 18€, Alma éditeur

Camille Brunel

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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