La Ritournelle : Tout ça pour un morceau de barbaque

La Ritournelle n’inspirait pas la confiance. Vu de l’affiche, le film ressemblait à une production française très française, et les Charolaises floues annonçaient même un parfum de bonne vieille cuisine à base d’abattoirs. Quant à Darroussin, on se souvient de sa prestation pour Jean Becker dans Dialogues avec mon jardinier, où le mot « végétarien » est employé comme une insulte. Pas de surprise : Darroussin joue un bon vieil éleveur. Surprise quand même : ce choix de casting est la preuve du recul pris par le réalisateur vis-à-vis de son sujet.

L’alimentation carnée est la pomme de discorde qui sépare la femme-bergère du mari-éleveur

L’histoire elle-même est celle d’une prise de distance. Isabelle Huppert joue Brigitte, femme de l’éleveur joué par Darroussin, quelque part dans le pays de Caux (Normandie). Ils se sont rencontrés au lycée agricole, mais elle voulait devenir bergère : comme elle le dit à un moment donné, « je n’aime pas voir les bêtes mourir ». Cette différence entre elle et son mari est plus important qu’il n’y paraît, et donne très tôt dans le film une scène assez touchante où Brigitte prépare à son mari et l’un de ses employés des croq’tofu à la place du gigot. Forcément, le mari râle un peu, et puis on ne peut pas franchement dire qu’elle les ait cuisinés comme il faut, ses croq’tofu ; mais l’idée est là : chez Marc Fitoussi, l’alimentation carnée est la pomme de discorde qui sépare la femme-bergère du mari-éleveur, et par là même, elle annonce le fossé qui se creuse entre eux tout au long du film. Lui, il est très attaché à sa vie et à ses habitudes (donc à sa viande aussi), elle, elle rêve de changement, de nouveauté (et se sent prête à se soucier des animaux et à manger végétarien). En clair, la placide Brigitte et le troupeau de Charolaises sont prisonnières du même petit mec. Si ce n’est pas antispéciste, ça…

le film ne repose pas sur l’opposition mauvaise viande/bonne viande, comme on aurait pu l’attendre.

La fugue de Brigitte est déclenchée par l’arrivée d’un trentenaire, joué par Pio Marmaï, qui se met à la draguer sévère. Celui-ci se révèle être un salaud. Une fois les masques tombés, comment Marc Fitoussi le souligne-t-il ? On retrouve le goujat à la terrasse d’un Mac Donald’s. Puis, suite à sa déconvenue, Brigitte noie son chagrin dans un kebab : les lettres rouges HALAL qui parcourent la vitrine semblent signer son échec généralisé, pour elle qui tentait quelques minutes plus tôt de se mettre au croq’tofu. A chaque fois, le lieu est moins porteur de sens que la viande que l’on y mange. Ceci étant dit – et c’est une nouvelle surprise – le film ne repose pas sur l’opposition mauvaise viande/bonne viande, comme on aurait pu l’attendre. A l’exception de la scène du kebab, fin fond de la déchéance du personnage, Marc Fitoussi ne filme jamais son héroïne en train de manger quoi que ce soit de carné, et lorsqu’elle se rend dans un restaurant plutôt chic en compagnie de son mari, elle se contente de coquilles Saint-Jacques (preuve qu’elle a, au moins, rayé de son alimentation mammifères et oiseaux). Son mari, lui, réclame un tournedos… et revoilà la pomme de discorde. Scandale : le spécialiste qu’il est repère qu’on lui a servi du rumsteck. Et la scène de s’étirer en longueur, l’éleveur réclamant à voir le chef, puis menaçant tout le monde, jusqu’à cette réplique fatidique de Brigitte : « Tout ça pour un bout de morbaque ! »

Ce genre de réplique s’entend à peine. Et l’on peut facilement considérer que le cœur du film est ailleurs. Mais, à l’instar de Barbecue, sorti le 30 avril dernier, La Ritournelle se contente de raconter une histoire bien connue dont la variante seule fait tout le sel, et cette variante, c’est la question de la viande, c’est celle du rapport de l’homme à l’animal.

Or les réacs dans son genre, attachés à leur morbaque, sont également assimilés dans le film aux gens pour qui le cirque se limite au dressage, aux clowns et aux acrobates

Parallèlement à l’itinéraire personnel de Brigitte se déploie donc celui du mari. Sauf que – et c’est là l’intelligence du scénario de Fitoussi, qui ne se contente pas de taper sur les carnistes, ce qui n’a jamais convaincu personne – ce mari ne reste pas enfermé dans ses certitudes : ce n’est pas un idiot borné, ce n’est pas le « méchant » du film. « Je suis un vieux con », reconnaît-il d’ailleurs volontiers. Or les réacs dans son genre, attachés à leur morbaque, sont également assimilés dans le film aux gens pour qui le cirque se limite au dressage, aux clowns et aux acrobates : une femme se moque, à un moment donné, du désir de leur fils d’être allé étudier le cirque. Eh bien le mari, lui, fait l’effort d’aller découvrir ce qu’est ce « nouveau cirque », et en ressort ému aux larmes. Ce changement dans son rapport à la modernité s’accompagne d’un changement de son rapport aux animaux. Alors qu’on le voit réclamer son bout de gigot en râlant au début du film, alors qu’on le voit plonger le bras dans le sexe d’une vache puis en extraire un veau avec une sorte de treuil, on le voit finir par s’identifier à un bœuf, sur lequel il plaque sa propre dépression, reconnaissant – même si ce n’est pas explicite – la capacité des animaux à être malheureux dans les conditions d’élevage qu’il leur impose. Son cheminement est également particulièrement visible dans sa perception d’un litige qui l’oppose à un client auquel il a vendu un « bœuf reproducteur » s’étant avéré stérile. Au début du film, l’argument est clairement spéciste, le bœuf n’est guère plus qu’une plante : « Quand on achète une plante et qu’elle ne fait pas de graines, on retourne pas emmerder le fleuriste ! » Même conversation à la fin du film, car le client insiste… mais la comparaison a radicalement changé : « un bœuf, c’est pas une machine à laver ! on peut pas le changer comme ça ! » L’animal, d’égal à la plante (donc consommable et cultivable à merci), finit dissocié du lave-linge, c’est-à-dire du bien meuble… On progresse !

Entre temps, le personnage de Darroussin marche seul dans Paris et y découvre moins la vérité sur la liberté de sa femme, qu’il découvre au bras d’un Danois, que la vérité sur ce qu’il advient de ses jolies vaches, lors de son passage devant une vitrine où un boucher découpe une tranche de gigot rouge vif. Si bien qu’à la fin, l’homme accepte d’engager dans son élevage Apu, jeune indien potentiellement clandestin recueilli par Brigitte : si le film se trompe en imaginant encore que l’Inde est le pays du respect de la vache (c’est le plus gros exportateur mondial de viande bovine1 ), il se sert clairement du personnage de l’Indien pour signifier que l’élevage s’ouvre à une nouvelle forme de respect de l’animal. Il est loin, Jean Becker…

Ce qui est très réussi, dans La Ritournelle, c’est la façon dont le discours végétariste, et antispéciste – dont le réalisateur ne se réclame peut-être même pas ! – s’infiltre, dans le sous-texte. Lorsque l’on assiste au spectacle ridicule d’un chat dressé dans un cabaret, le chat finit par se casser la figure, et le spectateur par ressentir un certain malaise (« pauvre chat ! », puis : « qu’on foute la paix à ce chat ! »). Lors d’une scène d’apéritif où les hôtes apportent sur table des apéricubes et des biscuits, quelqu’un s’écrie : « Qu’est-ce qu’il manque ? » On s’attend à une remarque sur du saucisson, au minimum… Mais non ! « Qu’est-ce qui manque ? – Du vin blanc ! » – et l’apéritif de se dérouler sans consommation de viande. De la même manière, dans la scène du croq’tofu, au début, le saucisson est caché en bas du cadre, sous un monceau d’assiettes de légumes… Et au supermarché, le rayon boucherie est au fond du plan, très flou – on n’y met pas les pieds. Enfin, le voyage en Israël, qui conclut le film, s’il passe momentanément par la visite d’un élevage de bovins, n’est pas seulement là à titre de cadeau offert à Darroussin, tout ému de voir la prouesse technologique que représente une telle infrastructure en plein désert ; c’est, encore une fois, une charge discrète, une scène à laquelle il suffit d’ajouter une toute petite question pour prendre la mesure de l’absurdité qu’elle décrit : combien ça consomme ? Combien d’électricité et combien d’eau requiert un élevage de vaches en plein désert ? L’éleveur s’en émerveille : « Regarde tous les ventilateurs ! ». Mais Brigitte (pour « Bardot » ?) ne dit rien. Et le spectateur, qui n’en pensait rien, de quitter la salle en se disant que, « pour un morceau de barbaque », l’homme se donne quand même une peine qui frise le ridicule.

  1. Le paradoxe indien, premier pays végétarien du monde, et premier exportateur de viande bovine []

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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