“La souffrance des animaux sauvages n’est pas une fatalité”

Chevaux sauvages de l'Arizona

L’association antispéciste suisse PEA (Pour l’Egalité Animale) a donné hier la parole, dans le cadre d’un cycle de conférences, à Axelle Playoust-Braure.
Axelle Playoust-Braure, qui a suivi un Master en sociologie et théories féministes à Montréal, est inspirée par l’altruisme efficace. Co-rédactrice en chef de la revue contre le spécisme l’Amorce, elle est aussi co-auteur de Pour une solidarité animale, co-écrit avec Yves Bonnardel, qui devrait sortir en juin.

Nous avons suivi sa conférence, très inspirante, et comme pour celle de Cédric Stolz puis de Valéry Giroux nous publions nos notes prises sur le vif… Même si mieux vaut aller voir directement la vidéo mise en ligne par PEA !

Introduction

Axelle Playoust-Braure débute sa conférence en rappelant deux dénominations possibles du courant de pensée qui souhaite réduire la souffrance des animaux et améliorer leurs expériences positives : Reducing Wild Animal Suffering ou Wild Animal Welfare. Elle utilisera le premier acronyme (RWAS).

Cette conférence n’a pas pour but d’examiner le pourquoi mais bien le comment de la réduction de la souffrance chez les animaux sauvages. Elle considère donc pour acquise la nécessité de porter assistance aux animaux sauvages, tout comme nous en avons la volonté pour les animaux d’élevage.

Or la principale critique adressée aux RWAS est celle de l’infaisabilité supposée d’une telle assistance. Axelle Playoust-Braure va s’attacher à défaire ce mythe de l’infaisabilité.

De quoi parle-t-on ?

L’approche RWAS s’intéresse aux animaux sauvages comme autant d’individus sentients (qui ressentent des expériences subjectives).
L’unité de base ici est l’individu en tant que patient moral.

Une remarque : lorsqu’on pense à un animal sauvage on se représente un mammifère adulte sain (lion, éléphant) alors que les plus nombreux sont de petite taille et peut-être moins “charismatiques” (rongeurs, poissons, oiseaux…).
Nous avons une vision approximative des animaux sauvages : difficile de répondre à “combien sont-ils ? ” Combien sont sentients ? Quelles sont leurs expériences de vie, leurs source de souffrance, de plaisir ?

Si on prend l’angle de l’individu, l’immense majorité des animaux sur cette terre sont des animaux sauvages. Pourtant, certaines infographies nous informent que la biomasse des mammifères sauvage est bien moins importante que celle des humains et des animaux d’élevage. Mais la biomasse ne représente pas les individus ! Si on prend comme unité l’individu, il y a bien plus d’animaux sauvages que d’élevage ; l’ordre de grandeur n’est pas du tout le même.
La biomasse est un mauvais indicateur du nombre d’individus : par exemple, la biomasse des baleines est supérieure à celle de tous les mammifères terrestres réunis… Or on sait bien qu’il y a moins de baleines que de mammifères sauvages sur terre.

A propos de la sentience : elle reste incertaine chez les insectes (les abeilles, certaines mouches à fruits, pourraient peut-être être sentientes). En revanche, les mammifères, poissons, oiseaux, céphalopodes etc… le sont, nous en avons des preuves très solides.
Pour résumer, cette conférence va traiter d’individus très nombreux ; sentients ou peut-être sentients.

La vie sauvage, un paradis ?

La littérature animaliste se pose souvent la question suivante : “la vie animale sauvage vaut-elle la peine d’être vécue ?”
Pour Axelle Playoust-Braure, on n’a pas besoin de se demander si la souffrance prédomine pour que sa réduction soit un enjeu moral.

L’idée que la vie sauvage n’est pas un paradis est contre-intuitive. Pourtant, si l’on creuse, on se rend compte que l’harmonie n’est qu’apparente. La biologie et les sciences de l’évolution nous apprennent que la vie est faite de compromis, de dysfonctionnements, de processus d’essais et d’erreurs. La sélection naturelle est un processus d’élimination. La nature est parfaitement indifférente au ressenti des individus qui la peuplent.

La régularité du vivant se paie au prix d’un vaste cimetière.

Guillaume Lecointre

Il faut se rendre compte que notre perception de la nature est biaisée : nous ne voyons pas par exemple les animaux morts de faim peu après leur naissance…
Elle est aussi biaisée par un amalgame fréquent entre le fitness (le bien-être reproductif d’une population) et le bien-être des individus.

Pour aller plus loin, la stabilité d’une population dans la nature implique la mort d’un grand nombre d’individus. Voir à ce sujet les stratégies de reproduction d’un grand nombre d’animaux, notamment des amphibiens et des poissons. Certains pondent des milliers d’œufs au cours de leur vie ; pourtant, si leur population est stable, c’est qu’un seul petit par parent survit en moyenne… L’écrasante majorité des individus meurt jeune, en général de faim, après peu ou pas d’expériences positives.

Parmi les expériences négatives vécues par les animaux, on compte par exemple : maladies, parasitisme, intempéries, sécheresse, incendie, inondation, blessures, famine, faim, relations antagonistes, stress psychologique (deuil, détresse)… Les animaux n’y sont pas immunisés comme par magie ! ! Dans la nature, un animal peut mettre des jours à mourir sans aucune prise en charge de sa souffrance.
Les oies et les canards, comme les éléphants et les primates, ressentent des émotions négatives lorsqu’un congénère meurt. Le stress post-traumatique après une attaque de prédateur est probablement la norme dans la nature : c’est la conclusion d’une étude parue dans Scientific Reports en 2019

Sans nier la coopération et l’entraide, toujours possible au sein des groupes d’individus animaux, cela donne un aperçu de ce que vit l’immense majorité des animaux sauvages.

Aider les animaux sauvages

La conclusion est que les animaux sauvages sont, en terme de nombre, ceux qui souffrent le plus sur Terre. Et la question de leur aide se heurte souvent à l’idée de sa résolution.

Or, nous les aidons déjà ! Nous portons assistance à des animaux en difficulté croisés dans un jardin ou en forêt !
Il est fréquent que des groupes humains aident des animaux en proie à des problèmes naturels. Un exemple parmi beaucoup : au Kenya, des villageois ont mis trois jours à sortir un éléphant pris au piège d’une mare de boue asséchée…
Un peu partout dans le monde, des centres de réhabilitation aident depuis longtemps des animaux dans le besoin.

On a aussi des exemples d’interventions plus substantielles, dans la gestion de population cette fois (et non plus dans l’aide individuelle).
Une association de l’Arizona, et ce n’est pas la seule dans ce cas, promeut l’aide aux chevaux sauvages : elle distribue de la nourriture, soigne les blessures, contrôle la fertilité pour qu’il y ait moins de tension autour des ressources.

Cette assistance aux animaux sauvages est donc déjà effective, efficace, contrôlée, mais reste limitée. L’objectif du mouvement RWAS est de trouver des solutions plus ambitieuses pour aider un plus grand nombre d’individus. Mais on se heurte alors à des défis spécifiques, et surtout à une plus grande difficulté à évaluer les résultats.

Depuis peu, le mouvement RWAS commence à s’institutionnaliser et à prendre de l’ampleur. En 2018, une étude a évalué ses ressources globales à $250 000 ; et elles ont été évaluées récemment à 1 million de dollars.
Le champ RWAS est donc de moins en moins négligé… mais toujours sous-financé.

Les acteurs actuels du mouvement

  • Animal Ethics, association antispéciste qui produit beaucoup de contenus en ligne ;
  • Wild Animal Initiative, qui se dédie plutôt à l’augmentation de la recherche académique sur le sujet ;
  • Rethink Priorities, qui ne s’intéresse pas seulement à l’animalisme mais qui contribue beaucoup à la cause RWAS, notamment grâce à ses recherches sur la sentience des invertébrés.

Reconnaître les incertitudes

Pour Axelle Playoust-Braure, le mouvement RWAS n’est pas du tout dans le déni de ses incertitudes : incertitudes concernant les sources de souffrance des animaux, et concernant les solutions qu’on pourrait y apporter.
Reconnaître le haut niveau de complexité reste la meilleure posture à avoir si nous voulons être dans la meilleure position pour faire plus de bien que de mal.

Un exemple : une campagne de déparasitage massif va augmenter la population d’animaux traités (car la mortalité va diminuer). Les écosystèmes vont alors forcément être impactés ; mais il est impossible d’évaluer si cela va générer un effet positif ou négatif sur le long terme.

Le risque de causer plus de mal que de bien aux animaux que l’on souhaite aider est réel : cela risque aussi de nuire à la réputation du mouvement RWAS et donc de ne plus lui permettre de porter assistance, un jour, aux animaux sauvages.
C’est pourquoi les principales associations RWAS ne recommandent pas à ce jour d’intervenir

Mais il faut continuer à y réfléchir !
C’est le propre de la recherche scientifique de ne pas percevoir les incertitudes comme des freins irrémédiables mais comme des points de départ pour mieux formuler des hypothèses, des protocoles

Que faire alors de ces incertitudes ? Il est possible de les contourner, de faire avec, ou mieux de les réduire…

Contourner l’incertitude

Dans les cas où nous intervenons déjà, il n’est plus temps de se demander si l’on met en place une nouvelle intervention ou pas, mais plutôt d’améliorer celle existante. On s’affranchit ainsi du principal problème.

Par exemple, il peut s’agir d’étudier les effets des pesticides pour les rendre moins nocifs, moins générateurs de souffrance chez les animaux.
Ou encore, de passer d’une gestion létale des populations d’animaux liminaires en milieu urbain à une gestion contraceptive.

On peut aussi vouloir s’adapter à ces incertitudes en procédant à des interventions dont on s’assure qu’elles sont partiellement ou totalement réversibles.

Faire avec l’incertitude

Une autre piste très intéressante mais qui n’a pas encore fait l’objet d’une application concrète : privilégier, lorsqu’on les aménage de façon anthropique, des écosystèmes qui contiennent moins de souffrance que les autres.

Il faut garder à l’esprit qu’incertain ne signifie pas insoluble !

Réduire l’incertitude

La biologie du bien-être

Ce nouveau champ de recherche a pour but de lutter contre le cercle vicieux suivant : on ne trouve pas de solutions pour une assistance ambitieuse et maîtrisée aux animaux sauvages, donc les gens se désintéressent de cette cause, donc on ne trouve pas de solutions…

Il s’agit ici de bâtir une communauté scientifique interdisciplinaire autour de cette question. L’idée est d’en savoir plus pour aider mieux.

On est à l’an 0 de la biologie du bien-être, tout reste à faire ! La biologie du bien-être est ainsi devenue la priorité du mouvement RWAS.
L’ancrage académique de ce nouveau champ de recherche est requise non seulement pour aider directement les animaux mais également pour influencer les politiques, l’opinion… et être institutionnalisé.
Généralement, la recherche indépendante n’a pas le même impact que la recherche académique…

Enfin, Maria Salazar remarque que les chercheurs universitaires académiques possèdent des ressources mises à leur disposition (infrastructures, matériel, financements, publications, protocoles…) qui facilitent les recherches en elles-même, leur partage à la communauté scientifique, leur enseignement, leur reproduction.

Il faut savoir que l’apparition de nouveaux champs de recherche est possible. Les gender studies, les sciences du climat etc en sont de bons exemples, récemment apparus.
Faire apparaître et reconnaître la biologie du bien-être en tant que nouveau champ de recherche universitaire n’en reste pas moins un projet ambitieux.

Pour préparer le terrain, l’association Animal Ethics a mené il y a peu une recherche quantitative et qualitative destinée à connaître l’opinion des chercheurs sur cette biologie du bien-être.

Cultiver la collaboration

En France on a tendance à exagérer l’opposition entre environnementalistes et antispécistes.
En effet, de nombreux environnementalistes, bien que non vegans, sont sincèrement préoccupés par le bien-être des animaux sauvages.
De plus, leur expertise est indispensable si nous voulons en savoir plus sur les programmes d’assistance susceptibles de fonctionner : nous avons besoin d’eux !
Enfin, nous n’avons pas besoin d’un alignement parfait entre environnementalistes et antispécistes pour collaborer avec les premiers, pour créer des synergies. Et heureusement ! Il y a un langage académique commun, il est possible d’adapter leurs outils à la biologie du bien-être, qu’il y ait ou non une adhésion aux mêmes valeurs.

En résumé, il faut se positionner dans une logique d’alliance plutôt que d’opposition.

Conclusion : quelques principes fondamentaux pour l’avenir du mouvement RWAS

  • La nature n’est pas un paradis, et les souffrances d’origine naturelle ne font pas moins mal que les autres.
  • Nous manquons de nombreuses données pour agir contre ces souffrances en étant assurés d’avoir amélioré le sort des animaux sur le long terme… mais incertain ne veut pas dire insoluble.
  • En attendant, stratégiquement, concentrons-nous sur les gains faciles ! Et faisons en sorte qu’une dynamique positive autour de la biologie du bien-être se mette en place.
  • Ne faisons pas comme s’il s’agissait d’une question simple. Nous avons besoin d’humilité et de prudence. Le bien-être des animaux sauvages est un problème complexe qui demande des réponses nuancées.
  • Il serait contre-productif de faire du sujet RWAS un sujet polémique ou hautement spéculatif.

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

Abonnez-vous, c'est gratuit !

Ne soyez pas carencé·e en actualité vegan, recevez chaque week-end l'essentiel de Vegactu !