Le coût exorbitant de la viande : un constat accablant dans un ouvrage engagé

Les Allemands, on le sait, ingurgitent une quantité conséquente de viande chaque année : en 2007, un habitant de ce pays consommait 85,41 kg de viande1. Un Français consommait plus encore, avec 88,69 kg de viande la même année2. Il faut noter que cette tendance est en recul dans nos deux pays, avec en 2009 une consommation moyenne de 86.7 kg par Français et de 88.1 kg par Allemand3.

L’Allemand mange en moyenne 1 094 animaux en une seule vie… Disons-le plus franchement : l’Allemand moyen est responsable de la mort de 1 094 animaux, et bien souvent de la vie misérable et de la douloureuse agonie qui l’ont précédée.
Précisons, pour ceux qui ne l’auraient pas entendu, que le Français a une responsabilité tout à fait équivalente.

Nombre d'animaux abattus dans le monde chaque année.
Nombre d’animaux abattus, en million, dans le monde chaque année.

Ce rapport à la viande en Allemagne est au cœur d’un ouvrage fraîchement paru, l’Atlas de la viande. Il s’agit d’une compilation de données et statistiques franco-allemande : elle est publiée conjointement par la fondation politique écologiste Heinrich Böll de Berlin, l’ONG environnementale BUND de Bonn et le prestigieux journal “Le Monde Diplomatique”, basé à Paris.

Selon cet ouvrage extrêmement complet et rigoureux, manger de la viande aujourd’hui est un choix culinaire qui a des conséquences indirectes mais dévastatrices pour les pays du tiers-monde4 .

Bien que nous ayons vu qu’en Allemagne la consommation de viande est en diminution constante, elle avait atteint un niveau si important qu’aujourd’hui encore, dans 85% des ménages allemands, la viande figure quotidiennement sur le menu – et souvent plus d’une fois par jour.

L’Allemand standard mange souvent de la viande au petit-déjeuner, mais peut aussi grignoter une schnitzel en guise de collation l’après-midi, et terminer sa journée par une saucisse dans la soirée. L’Atlas de la viande explique que la majorité des produits carnés sont consommés par des hommes de 19 à 24 ans ainsi que des femmes entre 25 et 34 ans. C’est donc une jeune population qui s’en montre friande.

Autre triste détail, l’ouvrage prouve que l’Allemagne n’a pas l’apanage de la consommation élevée de viande. Le citoyen moyen de l’UE mange pas moins de 93 kg de viande par an… Pire, environ 20% de la viande finirait à la poubelle, que cela se passe à l’abattoir, pendant le transport, dans les magasins ou à la table du dîner.

La quantité au détriment de la qualité

Selon Barbara Unmüßig, membre de la fondation Böll qui est à l’origine du livre :

La publication de l’Atlas de la viande vise à susciter la réflexion sur ce sujet.  Il faut prendre conscience que nous mangeons aux dépens des personnes du tiers monde.

Dans les pays les plus pauvres du monde, on se cantonne à 10 kg de viande par an et par personne. Par ailleurs, la production de produits alimentaires destinés exclusivement aux pays industrialisés est responsable de divers dommages dans les pays pauvres.

Pourtant, l’Atlas de la viande souligne le fait que très peu d’Allemands prennent en compte ces problèmes quand ils font leurs courses, devant des étalages entiers de bœuf haché ou de blanc de poulet, se bornant à comparer les prix, souvent peu élevés.

Hubert Weiger, président de l’ONG qui copublie l’Atlas, un homme qui a reçu de nombreux prix pour son travail sur l’environnement, nous explique :

Ces produits à base de viande, cependant, ne sont que superficiellement bon marché… Les subventions financées par les contribuables réduisent artificiellement le prix de vente et agissent comme une perpétuelle assistance pour les exploitations et les abattoirs. L’organisation écologiste estime qu’en 2012 l’Allemagne a vu 80 millions de dollars partir en fumée dans ces subventions.

On sait qu’il en va de même dans l’Hexagone…

Des milliards d'aide pour l'élevage à travers le monde.
Des milliards d’aide pour l’élevage à travers le monde.

L’ouvrage scientifique examine également l’impact environnemental direct de la production carnée : de la restriction de la variété végétale (tant la production de soja destiné au bétail est importante) à la contamination des nappes phréatiques par les rejets des élevages industriels, en passant par les quantités massives d’antibiotiques administrées aux bêtes et par les émissions de gaz à effet de serre, le bilan fait frémir.

Un chiffre au hasard, donné dans l’Atlas de la viande : environ 25 000 Européens meurent chaque année en raison de résistances aux antibiotiques. Or si les antibiotiques peinent à agir sur l’organisme humain, c’est que celui-ci en a reçu des doses massives à travers la viande. Nos gouvernements ne sont-ils pas criminels de laisser sciemment l’industrie de l’élevage se rendre coupable de cela ? On nous placarde que “les antibiotiques, c’est pas automatique” dans les salles d’attente des médecins, lesquels rechignent parfois à traiter par antibiotiques une véritable maladie (ce qui m’est arrivé pour une douloureuse angine), et pendant ce temps-là, le site  alimentation.gouv.fr, infiltré par les lobbies, évoque “l’importance de consommer du bœuf”5 !

Le gouvernement allemand, tout comme le nôtre, a exprimé peu d’intérêt quant à une réglementation plus stricte contre cet emploi massif d’antibiotiques qui seul rend l’élevage à grande échelle possible.

Selon Hubert Weiger,

Nous pouvons globalement calculer que pour chaque euro que nous dépensons pour la viande, un autre euro doit être mis de côté pour payer les coûts directs et indirects.

Pour payer les maladies liées à la consommation de viande, notamment.

Bio-résistance des bactéries, viande par viande.
Bio-résistance, viande par viande.

Le soja destiné au bétail : conséquences et méfaits

L’organisation environnementale BUND dit s’apercevoir avec une préoccupation croissante que l’Allemagne devient l’un des principaux exportateurs de viande à travers le monde entier. L’Allemagne produit en effet 17 % de viande en excès.

Un problème dont la plupart des gens ne se rendent pas compte : là où l’on élève autant d’animaux, il faut une quantité incroyable de denrées alimentaires qui leur sont destinées. Prenons l’exemple du grain et du fourrage allemands : la production est loin de pouvoir répondre à la demande animale. Près d’un tiers doit être importé – et c’est là, selon l ‘Atlas de la viande, que le bœuf allemand commence à “brouter sur la forêt.”

Rappelons que le soja consommé directement par les humains (sous forme de tofu, par exemple) est extrêmement minoritaire, sans commune mesure avec les quantités astronomiques de soja utilisées pour nourrir le bétail. L’élevage fonctionne en effet comme un « entonnoir » : une calorie de viande bovine a nécessité au moins 9 calories végétales6 . Si l’on s’exprime en quantité, pour obtenir un kilo de bœuf il a fallu fournir à la bête 7 à 10 kg de soja7… Un gaspillage sans aucune justification, quand on sait qu’un plat de quinoa ou de soja fournit une quantité conséquente de protéines89 , ainsi qu’une quantité importante de fer… sans aucun cholestérol.

En plus du gâchis alimentaire que cela représente, à une époque où la faim dans le monde fait toujours des ravages, quelles conséquences cela a-t-il pour l’environnement ?

Le soja est principalement semé au Brésil et en Argentine principalement, rappelle Barbara Unmüßig. Selon elle,

La production de viande est empiriquement responsable de la déforestation de l’Amazonie.

Seule la Chine importe plus de soja que l’UE. Lorsque l’on calcule ces importations en termes d’espace agricole nécessaire pour les produire, l’UE importe un total de 17,5 millions d’hectares. C’est l’équivalent de l’ensemble des terres agricoles allemandes.

Autre mauvaise nouvelle, en Amérique du Sud 90 % du soja utilisé est génétiquement modifié, par exemple pour le rendre résistant à un herbicide appelé glyphosate. En Argentine 200 millions de tonnes de glyphosate sont utilisées chaque année pour supprimer les mauvaises herbes ; il est pulvérisé à partir d’avions volant à basse altitude, un procédé qui a de lourdes conséquences pour les personnes vivant dans ces régions, selon Barbara Unmüßig, en contaminant notamment l’eau qu’ils boivent.

Un autre problème concernant l’eau : le gaspillage de l’or bleu au profit de l’élevage. Pour produire 1 kg de bœuf, il faut plus de 15 400 litres d’eau contre seulement 290 litres pour 1 kg de pommes de terre10 !

L'énorme consommation en eau de la viande.
L’énorme consommation en eau de la viande.

L’appropriation de la terre pour l’alimentation animale : des conséquences sociales désastreuses

Barbara Unmüßig évoque l’agitation sociale dans les pays du tiers-monde :

Celui qui se bat pour les droits environnementaux au Brésil, en Argentine, au Paraguay, au Cambodge ou en Ethiopie est de plus en plus souvent victime de menaces et d’intimidation politique massives, et voit ses droits politiques réduits.

La fondation Böll et l’organisation BUND exigent désormais d’urgents changements de politique agricole :

Débarrassez-vous des subventions qui encouragent la production intensive de viande, essayez plutôt de d’empêcher la réquisition des terres de l’hémisphère sud au profit de l’élevage, essayez de promouvoir l’agriculture à petite échelle. Et enfin, prenez au sérieux le droit à l’alimentation.

BUND s’est engagé à faire avancer les choses. L’organisation fait pression pour que les contraintes environnementales et des droits des animaux aient enfin une place dans les lois européennes en vigueur. Pourtant, toujours d’après l’Atlas de la viande, la partie est loin d’être gagnée : l’Allemagne travaillerait dur dans l’ombre, à Bruxelles, pour s’opposer à cette évolution. Une évolution qui a pourtant été approuvée par la Commission européenne et le Parlement de l’UE.

Tous les graphiques de l’Atlas sont gratuits et disponibles sur le site de Boell.

  1. http://knoema.fr/atlas/Allemagne/topics/S%C3%A9curit%C3%A9-alimentaire/Consommation-en-nourriture/Viande []
  2. http://knoema.fr/atlas/France/topics/S%C3%A9curit%C3%A9-alimentaire/Consommation-en-nourriture/Viande []
  3. http://faostat3.fao.org/faostat-gateway/go/to/download/C/CL/F []
  4. http://www.dw.de/the-high-cost-of-cheap-meat/a-16513500 []
  5. http://alimentation.gouv.fr/consommation-viande-1553 []
  6. http://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/la-planete-ne-digere-pas-notre-consommation-de-viande_850778.html []
  7. http://www.viande.info/elevage-viande-sous-alimentation []
  8. http://www.passeportsante.net/fr/Nutrition/EncyclopedieAliments/Fiche.aspx?doc=quinoa_nu, []
  9. http://www.passeportsante.net/fr/Nutrition/EncyclopedieAliments/Fiche.aspx?doc=soya_nu []
  10. http://www.notre-planete.info/actualites/actu_2202_surconsommation_viande.php []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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