Le Monde du Silence, du commandant Cousteau : les Racines de l’Enfer

Le Monde du Silence, de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle. 1955

Vendu par TF1 Vidéo comme “une véritable aventure humaine », avec “les merveilles de la nature” et leur “spectacle grandiose et émouvant », on s’imagine quelque chose comme le grand-père d’Océans, le documentaire sous-marin absolu, filmé par Jacques Perrin et sorti début 2010. Filmé en 4/3, avec un grain d’image moins précis, des travellings plus vagues. Or la technique n’est pas la seule chose à avoir évolué depuis 1955 : les mentalités ont radicalement changé. A un tel point que ce qui semblait un merveilleux documentaire m’apparaît aujourd’hui comme le documentaire le plus stupide et le plus répugnant jamais réalisé.

1955, c’est aussi la date de sortie du 20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer. Une scène m’y avait particulièrement dérangé, celle du rapt des tortues luth, et j’en avais simplement conclu qu’à l’époque, on ne se rendait pas compte, et qu’il serait absurde de s’arrêter sur la confrontation de deux regards datés : celui de 1955, irresponsable vis-à-vis de l’écologie, et celui de 2011, hyper-culpabilisé (Deep Water Horizon, Fukushima, ce genre de broutilles).

André Bazin s’émerveillait devant la beauté des images : Le Monde du Silence était le premier véritable documentaire sous-marin. On n’avait jamais vu les dauphins nager sous la surface. Bazin se demandait si, un jour, les animaux ne pouvant pas être plus beaux, on ne se lasserait pas un jour de ce type de reportage, voué à toujours filmer la même chose. Bluffé par la prouesse technologique représentée par le film, il ne pouvait pas savoir combien les images du film de Cousteau et Malle sont laides – et je ne dis pas ça à cause de la technique, qui est ce qu’elle est, mais bien à propos de ce qui est montré.
Le Monde du Silence N’EST PAS un “spectacle grandiose et émouvant ». C’est un documentaire sur la connerie qui fut celle des hommes pendant trop longtemps, et qui fait que les océans vivent aujourd’hui leurs dernières décennies de vie et les hommes, leurs derniers siècles. Le Monde du Silence montre des humains plus que des animaux ; les animaux y sont maltraités comme on maltraite des humains tandis que les humains s’y comportent bestialement. Le Monde du Silence est à l’écologie ce que Tintin au Congo est au racisme. On continue de le vendre aujourd’hui de manière anodine, alors qu’un avertissement au lecteur (généralement très jeune) serait la moindre des choses.le_monde_du_silence01Que voit-on de si terrible dans Le Monde du Silence ? Qu’est-ce qui émerveillait en 1955 et choque profondément en 2011 ?

– Ce n’est pas Jacques-Yves Cousteau, 45 ans, en slip de bain. On essaierait de ne pas cadrer le paquet du commandant de nos jours mais quoi, à ce stade, on peut encore détourner le regard. Et puis Le Monde du Silence est un film sur les hommes dans l’eau, avant tout. Sur la stupéfaction du public devant les premiers plongeurs. Soit…
Le temps qui est le mien m’a aussi appris les conséquences de la cigarette, tandis qu’en 1955, c’était encore l’artefact sexy et viril par excellence. Aussi Cousteau ne voit-il sans doute pas d’inconvénient à arborer, dans certains plans de son soi-disant hymne à la nature, une large clope à son bec. Où vont les mégots ?

Le titre est le premier mensonge. A peine arrivés dans le monde du silence, les hommes n’ont qu’une préoccupation : faire du bruit. Ce bruit est le cœur même du film : jamais il ne serait venu à l’idée de Malle ou de Cousteau de cacher l’infâme vacarme importé de force sous la surface, comme de cacher la bêtise crasse des marins. Océans est un film silencieux. La musique de Bruno Coulais compose avec les silences. Le Monde du Silence est un bordel sonore. Que, dans 2Fast 2Furious, John Singleton mette du rap dès qu’une voiture apparaît à l’écran, passe encore, c’est le principe. Que Malle balance de la musique dès qu’on est sous l’eau énerve. Le silence sous-marin, on ne l’entend pas.
Je reconnais un instant de silence, moment de grâce : lorsqu’un plongeur approche d’une épave. Mais c’est pour mieux faire ressortir l’explosion qui suit : ayant trouvé la cloche de l’épave, cet abruti de plongeur ne trouve rien de mieux à faire que de taper dessus comme un bourrin avec son couteau. Après, évidemment, la musique recommence.

Et sur le pont du bateau, vas-y que je te hurle dessus, que je te sonne la cloche, que je te joue du violoncelle comme un porc… N’importe quoi, n’importe quoi pour couvrir le silence, retrouver le confortable ramdam des villes.

La cerise sur le gâteau, c’est la séquence dédiée aux scooters des mers. Je ne sais pas si c’était le cas en 1955, mais en 2011, l’idée de scooter est à l’opposée total de celle de silence. Et connote la ville, justement. Eh bien, Le Monde du Silence a jugé bon de consacrer dix minutes à deux imbéciles dotés de “scooters sous-marins”, traînant leur vrombissement péteux dans les profondeurs. Insupportable. Et la voix-off est fière d’apporter sa pourriture de citadin dans le grand bleu : “nous garons nos scooters sur le fond comme on gare sa moto sur le trottoir ». Tas de cons !

– Le Monde du Silence, le titre fait rêver… Au calme absolu de l’immersion… Au tohu-bohu du monde étouffé par le liquide amniotique. BAM ! Les marins du commandant Cousteau viennent de faire sauter une charge de dynamite dans une barrière de corail. C’est le seul moyen, explique la voix-off, paternaliste, de recenser à coup sûr tous les poissons “qui y vivent”. Qui y vivent ? What the fuck ? Ils sont tous morts ! Le seul intérêt scientifique de l’expérience – et là encore, le film n’a même pas la pudeur de le cacher ! – consiste à remarquer qu’après la mort, 10% des poissons flottent alors que les autres restent au fond. COOL !

Dynamitage
Dynamitage d’un récif corallien

Séquence suivante : un type brise des morceaux de corail à coup de marteau. C’est le seul moyen ! C’est le seul moyen ! En 2050, la Grand Barrière de Corail aura disparu. Et tout ce qui y vit. Et de tout ce qui en vit. C’est un fait avéré, scientifique, inéluctable. Sachant ça, je suis désolé mais, ce type avec son marteau, je lui fais porter la responsabilité de la fin du monde. Ah ! C’est le seul moyen !
Tenez, c’est marrant, pour localiser des épaves, l’équipage utilise comme bouées des barils verts. Dessus, deux lettres : BP. Vu de 2011, cela s’appelle un signe du destin. Le pétrole ! C’est le seul moyen ! C’est le seul moyen !

– Quel intérêt portent-ils vraiment aux animaux, ces chercheurs ? L’anthropomorphisme est omniprésent. Ce ne sont pas des poissons qu’ils cherchent, ce sont des humains avec des têtes de poisson. Un peu comme si Pixar avait prétendu que Nemo constituait une représentation exacte du comportement des poissons clown. Je me demande si les scientifiques n’ont pas délibérément choisi de prendre le public de 1955 pour des cons. Les poissons sont “jaloux », “curieux », “gourmands »
Et les requins sont des monstres. Et si ce sont des monstres, ma foi… Vous n’avez jamais vu autant d’animaux se faire massacrer, en toute bonne conscience, que dans Le Monde du Silence.

– Le traitement infligé aux tortues de mer dans 20 000 lieues sous les mers n’est rien. Celle qui croise le sillage des marins de Cousteau se retrouve à traîner un abruti accroché à sa carapace pendant un quart d’heure. “Notre nouvelle monture a malheureusement besoin de respirer », commente la voix-off. Malheureusement ? Malheureusement ? Toute la cruauté aveugle du film tient à ce “malheureusement ». Quel malheur y a-t-il à constater qu’un animal a besoin de respirer ? Ben, vous voyez ma bonne dame, le plongeur ne peut plus s’amuser au fond de l’eau. Le Monde du Silence est un film de touristes. Il ne vient même pas à l’idée du plongeur de lâcher l’animal épuisé, à bout de souffle, dans sa remontée vers la surface. Et même pas de le lâcher après ! Mais c’est le plongeur qu’il faut plaindre !

– Voici venu le moment où le dégoût devient insoutenable. J’ai eu moins de mal à garder les yeux ouverts devant Hostel II.

Voilà, donc, les cachalots.

Cela commence par un hurlement, évidemment : “baleines ! baleines ! » Oui, oui, on a vu.
La Calypso (le bateau) entreprend de les suivre.
L’un des marins, Saout, est pêcheur de père en fils. Alors, vous comprenez, il ne trouve rien de mieux à faire que de se jeter sur un harpon et de le balancer sur le dos d’une bête montée respirer. Le harpon rebondit… L’homme est frustré. Il aura sa revanche, ma bonne dame, ne vous en faites pas.

Le bateau continue sa course derrière les cachalots.
Il en heurte un. Le con.
Plutôt que de faire demi-tour, mort de honte, l’équipage s’émerveille des “cris de souris » poussés par le cétacé blessé.
Merveille des merveilles : des dizaines d’autres cachalots viennent rejoindre celui qui avait lancé des appels au secours.
Les hommes alors, vont-ils faire demi-tour ? Vous rêvez.
Ils se comportent comme des beaufs à un festin gratuit. Devant le don de la nature, ils se comportent en goinfres.
Et puis, ça devait arriver : un bébé cachalot est passé sous la coque, ils l’ont charcuté avec les hélices. Tout cela est mis-en-scène par le film, montré, monté, mis en musique, commenté… What the fuck ?! What the fuck ??!

Bébé cachalot blessé par l'hélice
Bébé cachalot lacéré par l’hélice

Le petit déverse des litres de sang et trace un sillage écarlate que les marins entreprennent de suivre, bien-sûr. Le martyre ne fait que commencer.
Le bon gros Saout, vous vous souvenez ? Il est de retour, avec son harpon. Il a trouvé un adversaire à sa taille. Il lui plante son harpon dans le dos. Exulte.
Les hommes ne savent plus trop quoi foutre, là. Ils commencent à se sentir cons. On dirait que le petit a mal.
Arrive le commandant, avec un fusil.
Gros plan sur le crâne du cachalot qui éclate.
C’était le seul moyen.
Mais le martyre n’est pas fini. L’insoutenable viol de la nature par cet équipée de mâles en rut, n’est pas fini.

– Vous savez aussi bien que moi ce qui se produit quand un animal verse du sang dans les mers chaudes. Le Monde du Silence, lui, ne le sait pas, et s’étonne de voir surgir une meute de requins. S’en étonne, pour mieux amorcer cette diabolisation de l’animal, qui apparaît comme magiquement partout où il y a du sang.
Allez, les requins…
Je vous restitue le commentaire, textuellement : TOUS LES MARINS DU MONDE DÉTESTENT LES REQUINS. LES PLONGEURS SONT DECHAINÉS. RIEN NE PEUT RETENIR UNE HAINE ANCESTRALE. CHACUN CHERCHE UNE ARME, N’IMPORTE QUOI POUR COGNER, CROCHER, HISSER.

Requins

Elle est là, la racine de la fin du monde. Dans cette haine de la nature. Je ne comprends pas comment, même en 1955, on a pu l’admettre. Mais on avait appris aux hommes à haïr les requins… L’apprentissage de la haine, voilà qui aurait dû tirer la sonnette d’alarme, a fortiori en 1955…
Dans Les Seigneurs de la mer, documentaire de Rob Stewart sorti en 2008, il est expliqué que les requins, en plus d’être beaucoup moins meurtriers que les crocodiles, les éléphants, les chiens d’attaque et les hommes, sont essentiels à la survie de l’écosystème sous-marin. Comme tout ce qui s’y trouve. Et que diaboliser les requins ne sert à qu’à légitimer leur massacre, qui ne sert quant à lui qu’à enrichir les mafias japonaises, profitant du commerce d’ailerons, dont sont friands les touristes abrutis qui veulent goûter pour voir.
Mais nous sommes en 1955, et les requins sont de sales bêtes (soit dit en passant : il faut foutre la paix aux Dents de la Mer, vous voyez bien que Spielberg n’a rien inventé).
Les mâchoires se jettent sur la viande du cachalot, musique de film d’horreur à l’appui. Le petit cachalot avait été trois fois déchiqueté par les hommes, hélices, harpon, fusil, et on ose encore faire croire au public que ce sont les requins les monstres, qui viennent se nourrir.

Un raisonnement basique aurait déjoué cette pitoyable mise-en-scène. Or le film est de Louis Malle. Et Louis Malle a réalisé Au revoir les enfants, qui parle de la Shoah. On a peine à croire qu’un homme pareil ait voulu montrer, même dans un documentaire animalier, une telle tuerie sans le moindre second degré.
Il est passionnant de constater le gouffre qui séparait alors, même chez les meilleurs artistes, la considération de la vie humaine et la considération de la vie animale.

Je ne vous ai toujours pas dit ce qui arrivait aux requins, mais vous avez deviné ; ce que vous ne savez peut-être pas, c’est la façon dont le film le montre.
Plein cadre. Et pendant cinq longues minutes.
Ces vieux cons en slip, la clope au bec, plantent leurs harpons dans la gueule des bêtes venues se nourrir, et les arrachent de l’eau, déformant la perfection de leur traits. Cinq, dix, quinze requins sont massacrés. Une fois sur le pont, un marin entreprend d’asséner des coups de hache sur l’un d’eux. L’animal tressaille, s’asphyxie sous les coups haineux de la connerie en short, meurt sous la musique qui en fait un monstre sur lequel est projetée une haine qui ne vient pas de lui.

Requin

– La Passion du petit cachalot, le martyre des requins, sont achevés. Joyeuses Pâques ! Mais les prêtres pharisiens n’ont pas achevé leur ministère. Ils ont découvert une île déserte. Et la connerie s’exporte…
Une fleur ? Qu’elle est jolie. Un type la cueille. Pourquoi ? Ben, pour la sentir. Il ne pouvait pas la sentir en s’agenouillant, simplement ? C’était trop demander ?

Malheur… Ils ont trouvé des tortues géantes.

Ces bêtes, parmi les plus douces et les plus pacifiques du monde, ne savent trop comment réagir devant les envahisseurs. Un imbécile en bonnet rouge s’approche de l’une d’elle, en train de paître. Que va-t-il faire. J’ai peur.

Il pose ses mains sur sa carapace ! Pèse de tout son poids ! La tortue veut s’enfuir mais sa carapace pèse trop lourd pour aller assez vite ! L’imbécile lui monte dessus ! Lui saute dessus ! Un plan large révèle une plaine recouverte de tortues. Là, tous les marins arrivent et sautent de tortue en tortue. L’un d’eux s’est fait attelage, une carapace mouvante sous chaque pied.
Ils se sont assis sur elles. Pourquoi ? S’allumer une cigarette.
Il y en a une qui essaie de fuir. Comme c’est cocasse, le fumeur qui l’occupait perd son équilibre ! Puis le retrouve. La tortue, épuisée, s’immobilise.”L’exploration d’un monde plein de beauté et de mystère” ? “L’esthétique de l’exploration ou, si l’on préfère, sa poésie” ? … What the fuck ???

Tortue3

– Je passe sur l’indigène qui parle petit-nègre pour expliquer la ponte des tortues de mer. Voilà l’épilogue : les marins s’imaginent avoir “apprivoisé » un mérou, qu’ils appellent Jojo. Le poisson a en réalité senti les morceaux de viande qui doivent servir d’appât. Connerie. Plutôt que de plonger sans les appâts, on enferme le mérou dans la cage aux requins. Comme c’est cocasse ! Jojo est en prison parce qu’il était trop gourmand ! On se croirait dans les Pieds Nickelés, ce serait effectivement amusant si on ne sentait pas un certain mépris de l’homme pour l’animal, mépris changé en respect profond dans un film comme Océans.
Ce mépris, s’il n’était pas présent chez les marins, est transmis par le montage. Voix-off : “Nous le quittons à regret ». A l’image, un plongeur donne un coup de pied au mérou pour lui faire quitter la cage plus vite. Je vous jure.

Voilà le final grotesque à ce qui, quand la barrière de corail aura disparu, quand les mérous n’existeront plus, quand nous crèverons de faim dans des villes surpeuplées et bruyantes, quand les océans seront vides, quand les pêcheurs seront devenus pirates faute de quoi vivre, quand la bio-diversité ne sera plus qu’un mot désignant ce que notre siècle aura détruit…
Voilà le final grotesque au film qui nous fera honte.

Et nos larmes pour pleurer seront tout ce qui restera d’eau salée encore pure sur la Terre.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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