“Le respect de la nature nuit aux animaux”

PEA (Pour l’Egalité Animale) est une association de Suisse romande, notamment organisatrice d’événements (comme la Journée Mondiale pour la Fin de la Pêche). Sur son invitation, Cédric Stolz a donné aujourd’hui, dimanche 26 avril 2020, une passionnante conférence virtuelle.

Cédric Stolz est l’auteur de l’ouvrage De l’humanisme à l’antispécisme : le XXIe siècle est celui des animaux, paru aux éditions Ovadia.

Nous avons assisté avec grand intérêt à sa fort intéressante conférence et nous vous livrons ici nos notes, au cas où certains lecteurs souhaiteraient les parcourir, même si nous vous incitons surtout à voir la vidéo lorsqu’elle paraîtra.

Description et déconstruction du processus de naturalisation

Pour Cédric Stolz, la résurgence actuelle de l’idée de nature est héritée de celle du cosmos grec ; elle est mystique, fausse et dangereuse.
Il nomme naturalisation le processus dangereux qui dilue l’individualité animale dans une supposée nature (les animaux apparaissent interchangeables). C’est aussi un processus fondamentalement essentialiste : l’appartenance des animaux à la nature serait inscrite dans leur être même.

Dire que ce qui est naturel est souhaitable n’est pas une bonne idée : c’est un argument fallacieux, relevant de vieilles éthiques (aristotélicienne notamment) qui invitaient à vivre selon de supposées “lois de la nature”.
Or les lois de la nature ne sont pas des lois morales mais des lois physiques. Tout au long de l’histoire des hommes, des projets idéologiques ont profité de cette confusion pour faire appel à l’idée de nature (pour promouvoir le patriarcat, combattre l’homosexualité…)
Aussi, l’aspect naturel d’un phénomène ne donne a priori aucune raison de l’encourager ni de le combattre.

Le marketing utilise souvent l’appel à la nature pour promouvoir ses produits : le naturel est alors amalgamé au bien, et opposé à l’artificiel — qui serait le mal. Or la myopie, les éruptions volcaniques et bien d’autres phénomènes peu souhaitables sont naturels !
De plus, l’opposition même entre naturel et artificiel est floue : le terme “chimique” est souvent employé pour décrier les sodas, mais la maturation d’un fruit est un processus chimique. Il faut se demander si les molécules qui composent un produit sont bonnes pour la santé ou pour l’écologie, non si elles sont naturelles.

De même, lorsqu’on veut améliorer le bien-être des êtres sentients et minimiser leur mal-être, il n’est pas pertinent de se demander si les pratiques pour ce faire sont ou non naturelles. Cette réflexion est à rapprocher du courant utilitariste.

Quant à dire que “tuer est naturel”, cette phrase ne nous dit pas ce qu’il est souhaitable de faire. De même avec “nous sommes naturellement omnivores” par exemple.

L’écologie totalitaire

A ce stade de sa conférence, Cédric Stolz définit ce qu’est un être sentient (au centre d’un champ de perceptions qui lui est propre), pour l’opposer à un être non sentient (que rien ne peut affecter).

La notion d’être sentient appelle celle de valeur propre, à opposer à celle de valeur relative. Un ordinateur n’a de valeur que relative, c’est à dire en l’occurrence une valeur d’usage ou marchande. En revanche, un animal humain ou non humain possède une valeur propre, c’est à dire une valeur pour lui-même.
La nature, les écosystèmes, ne sont pas des entités sentientes : ils n’ont pas d’expériences pour eux-mêmes.

Peuvent être qualifiés de totalitaires tous les systèmes de pensée qui présentent les animaux comme simplement utiles à un système qui les dépasse, utiles à une totalité qui aurait une finalité.
C’est là la vision classique des documentaires, une vision qui fait de l’animal une partie peu importante d’un ensemble, à l’instar d’un caillou ou d’un brin d’herbe. Cette vision ne donne aux animaux, specimens remplaçables à l’intérieur de leur catégorie, qu’une valeur relative.

Or, qu’est-ce que l’espèce ? Une catégorie qui regroupe des individus selon un critère choisi : interfécondité, ancêtre commun proche.
Pour l’idéologie totalitaire, les animaux ne comptent pas, sauf pour préserver leur espèce. On peut ainsi entendre des écologistes parler de “préserver LE bouquetin des Alpes”. Le bouquetin est ici un transporteur de gènes. Cette vision de transporteur de gènes est également celle des parcs zoologiques. On la perçoit enfin dans des expressions telles que “préserver les écosystèmes”, “préserver la nature”.

Une alternative intéressante : l’écologie sentientiste, sentio-centrée. Cette écologie reconnaît que chaque individu existe pour lui-même, indépendamment du fait que ses pairs soient en voie d’extinction ou nombreux.
Elle reconnaît que ce sont les êtres sentients individuels qu’il faut préserver, et non un écosystème, “la nature”, “la terre” etc.
Elle dit enfin que l’accroissement de la biodiversité n’est pas un but en soi : il faut surtout en prendre soin de façon à favoriser les expériences positives des habitants de cette biodiversité.

On voit aussi par là que l’expression “respect du vivant” n’a que peu de sens. Que voudrait dire respecter le brin d’herbe ou l’épi de maïs ? Pourquoi alors ne pas respecter la matière ? Le seul critère pertinent est la sentience, la capacité à éprouver des expériences morales.
La préservation des écosystèmes est ainsi un moyen et non une fin.

La fiction finaliste

Le finalisme et l’essentialisme sont deux notions centrales des mouvements sociaux.
On nomme “fiction finaliste” le procédé qui consiste à expliquer les événements par la référence à un but qui en réalité n’existe pas. Si certains êtres sentients peuvent se fixer des buts, l’univers n’en a pas.

Exemple de fiction finaliste : les plantes ne produisent pas de l’oxygène pour que nous puissions respirer, mais nous avons développé la respiration car nous vivons dans un monde où les plantes produisent de l’oxygène. Il ne pleut pas pour que les fleurs poussent : les plantes utilisent l’eau car on les trouve dans un monde où cette ressource est présente.

De nombreuses personnes ont ainsi tendance à penser que les animaux existent pour que l’on puisse les manger…
Or le destin individuel des animaux ne s’inscrit pas dans un destin global !

En son temps, Aristote a ainsi abondamment utilisé la naturalisation des oppressions pour justifier la domination de l’homme sur la femme, ou encore celle des esclaves, en les faisant passer pour naturels. En réalité ce sont là des rapports sociaux contingents qui auraient pu être autrement, et ont pu heureusement évoluer par la suite.

On voit bien ici que la naturalisation, l’appel à la nature, est aussi à l’œuvre pour justifier l’oppression animale (“c’est dans l’ordre des choses”, “ils sont faits pour ça”…)
Même les réflexions contemporaines sur le bien-être animal sont pensées à l’intérieur d’un cadre qui veut que les animaux, très chosifiés par ailleurs, ne soient pas là pour eux-même mais pour nous servir.

Seule solution : se débarrasser une fois pour toutes de cet appel à la nature.

Réponses de Cédric Stolz à quelques questions du public

Evolution du finalisme

Le finalisme a été présent à toutes les époques car, bien que faux, il est assez intuitif. Nous avons tendance à y recourir spontanément par une sorte de projection anthropomorphique (“la pierre est tombée sur moi”).

Nous aurions dû rompre avec cette vision finaliste dès la révolution scientifique moderne qui explique le monde et la matière par des relations de cause à effet dépourvues de finalité. Par exemple, Darwin a expliqué l’évolution des espèces par la pression de la sélection naturelle : il n’y a pas de créateur.

On peut tout à fait expliquer les phénomènes de la nature sans le finalisme, ce qui est d’ailleurs conforme au principe du rasoir d’Ockam : si l’on peut expliquer les choses en partant de ce qu’on connaît, sans verser dans le déontologiquement douteux (existence d’un Créateur, destin…), cela respecte un principe fondamental en science.

Dans les contextes très réfractaires à la prise en compte des intérêts individuels des animaux (milieu de la recherche en écologie par exemple), il faut continuer à discuter, à tenter de faire valoir la position sentientiste : il faut le voir comme un parcours culturel, qui sera long.

Finalisme et/ou dissonance cognitive ?

Les gens possédant des chiens et chats ne les considèrent pas comme interchangeables. Mais ils pensent autrement des animaux en dehors de leur foyer. Le finalisme l’explique pour beaucoup (les gens ont tendance à penser que les animaux sont utiles, que les espèces doivent être préservées etc).
La dissonance cognitive peut-elle aussi expliquer ce phénomène ? Probablement : la gène ressentie face au traitement que subisse certains animaux est minimisée lorsqu’on pense par espèces.

Le cas des animaux non sentients

Le cas des invertébrés : c’est une catégorie au sein de laquelle on peut parfois légitimement douter de la sentience (par exemple pour les bivalves). C’est bien la sentience qui constitue le critère pertinent de considération morale ; sans sentience, il n’y a pas de nécessité de prendre soin (en tout cas en tant que fin, cela peut rester intéressant en tant que moyen).

Le principe de précaution s’applique bien sûr : si nous avons un doute sur les insectes, mieux vaut s’opposer à leur élevage. Il y a aujourd’hui 16 indices de sentience ; les plantes répondent à zéro de ces critères : nul doute qu’elles ne sont pas sentientes. En revanche, sur les insectes, la recherche continuera sans doute à livrer des éléments dans les années à venir.

Sentientisme et utilitarisme

Le sentientisme prend en compte les expériences vécues, non la valeur intrinsèque des individus. En théorie, on peut donc être sentientiste sans être utilitariste, mais c’est assez rare.

Sentientisme et écologie

Le sentientisme implique une certaine écologie dans la durée : certains écosystèmes sont nécessaires au bien-être des individus sentients.
Préserver les écosystèmes, augmenter la biodiversité est donc un moyen en vue d’une fin, et non l’inverse !
Concrètement, le sentientisme préfère des animaux à la vie plus agréable, y compris au sein d’une biodiversité moindre.

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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