“Le véganisme sous attaque”

L’association antispéciste suisse PEA (Pour l’Egalité Animale) a donné aujourd’hui la parole à Valéry Giroux, chercheuse en philosophie québécoise, coordinatrice au poste de recherche en éthique, autrice du Que sais-je sur le véganisme et de celui sur l’antispécisme (à paraître en juin).

Nous avons suivi cette conférence et, comme pour celle de Cédric Stolz il y a quelques jours, nous publions nos notes prises sur le vif en attendant une éventuelle mise en ligne de la vidéo.

Introduction

Le véganisme est parfois perçu comme un simple mode de vie individuel, un lifestyle, ce qui peut détourner l’attention de l’objectif de libération animale. Le recentrage sur l’antispécisme peut alors apparaître comme une solution.

Cependant, au Québec il est flagrant que le véganisme gagne du terrain, plus que toute autre lutte. Il est donc intéressant de le récupérer pour ce qu’il est — politique, et non personnel — tant qu’il est encore temps.

Valéry Giroux se propose d’examiner cinq objections classiques au véganisme.

L’objection de l’inefficacité

Les vegans ont-ils raison de croire qu’ils peuvent faire une différence ?

Certains auteurs soutiennent que l’utilité escomptée d’une action individuelle est égale à l’utilité moyenne de l’ensemble des actions comparables. Aussi, ne pas acheter un produit d’origine animale n’aurait en réalité que peu ou pas d’effet réel.

D’autres auteurs ont rétorqué que les gros systèmes de distribution se sont imposés parce qu’ils sont très efficaces, minimisent le gaspillage au maximum et réagissent très vite à tout changement dans la demande.

Surtout, en terme de causalité il faut aborder le problème autrement : chaque action qui contribue à ce que le seuil soit atteint compte. Nul besoin d’effectuer l’acte qui fait atteindre le point de bascule.

Il faut remplacer la probabilité 1/n de “faire une différence” par la possibilité d’ “aider à ce qu’un bon résultat soit produit”.
Les vegans sont d’ailleurs bien accoutumés à utiliser le marché comme une arène politique.

Attention cependant à ne pas réduire le véganisme à une forme, même politique, de consommation ! Toutes sortes de stratégies sont mobilisées en parallèle pour faire avancer la cause animale (actions publiques, sauvetages d’animaux…).

L’objection de la pureté

Les vegans sont parfois accusés de faire du véganisme une question de pureté personnelle, accusés d’accorder plus d’importance à leur propre vertu qu’à l’efficacité de leurs actions sur les animaux.

Cette critique est le miroir de la première. Pour certains activistes, exiger le véganisme est irréaliste, mieux vaudrait se concentrer sur l’amélioration des conditions de vie des animaux de ferme. Pour d’autres, exiger le véganisme est au contraire insuffisant (voir point 1), il faudrait se concentrer sur les droits des individus animaux et sur la nécessité de changer nos institutions.

En réalité, nous ne savons tout simplement pas quelles stratégies sont les plus efficaces à long terme ! Un discours plus idéaliste peut être rejeté sur le coup mais influencer fortement dans un second temps.
Certains groupes utilitaristes consacrent de l’énergie à comparer l’efficacité de ces stratégies mais nous n’avons pas encore de résultats probants. Pour certains penseurs, mieux vaut donc diversifier au maximum les stratégies utilisées.

Pour Valéry Giroux, l’objection de la pureté est souvent dirigée à l’encontre d’un homme de paille. Il est évident que l’activisme vegan doit se focaliser sur des changements sociétaux et non sur la perfection du style de vie, mais d’après son expérience c’est exactement ce que la plupart des vegans font. Si les vegans s’intéressent aussi aux détails, c’est qu’ils prennent leur mode de vie et les valeurs qui lui sont liées extrêmement au sérieux.

Les vegans qui lisent attentivement les étiquettes, par exemple, veulent montrer qu’il est possible de vivre en minimisant énormément sa contribution à l’exploitation animale, qu’ils refusent d’agir comme si l’exploitation animale était acceptable ; et ils croient qu’il est impossible d’argumenter en étant incohérent dans leur propre quotidien.

Justice et produits animaliers

Valéry Giroux fait référence à l’ouvrage de référence Zoopolis : dans la société idéale dépourvue d’exploitation animale décrite par Donalson et Kymlicka, certains produits d’origine animale seraient toujours autorisés. Il en est ainsi par exemple de la toison des moutons, dont il faudrait continuer à les débarrasser pour leur bien-être.
Cela indique que le véganisme n’est pas exactement défini comme le refus de tous les produits d’origine animale, mais comme l’exclusion des produits et services reposant sur l’exploitation d’êtres sensibles.

De même, si certains animaux ne sont pas sensibles — moules, pétoncles… –, leur exploitation est théoriquement possible (en pratique, mieux vaut cependant être précautionneux pour éviter les risques d’erreur).

Objection : l’impératif universel du véganisme serait injuste

Peut-on l’imposer de façon absolue, impartiale et universelle ?

Pour certaines écoféministes, le végétarisme est un mode de vie de blancs fortunés. D’autres auteurs lui ont répondu que les blancs n’ont pas l’apanage de ce mode de vie (notamment les civilisations orientales).
Par ailleurs, presque tous les groupes ethniques ou religieux incluent des sous-groupes faisant la promotion du véganisme.

De plus, la supposée difficulté d’être vegan est souvent sous-estimée : des aliments comme les pommes de terre se trouvent un peu partout et sont souvent moins chers que la viande.

Considérer le véganisme comme idéal moral permet également une certaine souplesse : là où il serait plus difficile d’être vegan, une certaines compréhension serait de mise.

Objection : personne n’est véritablement vegan

N’est-il pas arbitraire de s’auto-attribuer le statut de vegan dans une société où même les cultures maraîchères utilisent des intrants animaux, où les biens de consommation courants reposent bien souvent sur l’exploitation d’humains ?
N’est-il pas hypocrite de tracer une ligne entre vegan et non-vegan ?
Les étiquettes “cruelty-free” ne sont-elles pas trompeuses ?

Pour Valéry Giroux, nous avons la responsabilité morale de fournir les efforts raisonnables pour éviter les sous-produits d’origine animale.

Lori Gruen et Robert C. Jonees considèrent également le véganisme comme une aspiration : ce n’est pas une vision alimentaire personnelle mais une mise en pratique de la justice sociale au service d’un idéal.

Pour Valéry Giroux le véganisme est aussi et surtout un outil politique destiné à faire bouger nos institutions.

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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