Ma Nuit Debout devant un abattoir

Une nuit debout parmi d’autres

A l’abattoir Socopa du Neubourg, au sud de Rouen, la nuit a été plutôt calme. Nous étions une trentaine, réunis vers 18h, et séparés de l’abattoir par un centre de loisirs où des gosses se changeaient en rentrant du cours de foot, sur le terrain d’à coté.

On pouvait juste approcher des grillages en marchant deux minutes, regarder cet espèce de bâtiment en tôle, dont l’architecture rappelle terriblement les verrues métalliques des zones industrielles, Fly, Casa, ElectroDépôt et compagnie. Quelque chose d’extrêmement banal. La France a l’art d’aseptiser la mort : dans nos cimetières les tombes sont lisses et froides, entourées de cailloux ; nos abattoirs ressemblent déjà à des magasins, entourés de parkings.

A droite du hangar, trois énormes cuves d’épuration fonctionnent en continu, brassant une eau brune chargée des excréments des bêtes tuées ici ces dernières 24 heures – vaches et cochons, principalement. Ici se préparent les tranches de jambon, les saucissons, les lardons et les steaks des omnivores. L’abattoir Socopa déplore environs 130 000 morts par an.

Enfin, “déplore” : disons que nous les déplorons pour lui, que nous sommes même venus pour ça.

Il y a une maison devant l’abattoir, avec un poulailler vide. Autour, des petits lapins se promènent. Fuyez, pauvres fous ! Un canard est venu mourir juste devant les grilles, et je m’étonne de cette coïncidence. Tout est très calme. On m’avait annoncé une odeur pestilentielle, mais il n’en est rien, ça sent à peine les égouts, quoi.

Les gendarmes sont très nombreux, quatre véhicules, un peu plus d’une dizaine d’agents. Cela n’a cependant rien à voir avec la menace que représente la manifestation dont 269Life Libération Animale, qui organise, a bien précisé qu’elle devait être pacifique : les éleveurs ont prévu une contre-manifestation, et nous sommes assez contents d’avoir la gendarmerie pour surveiller le conciliabule de bourrins qui s’annonce.

L214 devenu mainstream, 269Life Libération Animale joue désormais le rôle de branche radicale du mouvement. Ce n’est vraiment pas plus mal, les deux associations étant réellement complémentaires : d’abord parce que les militants sont globalement les mêmes (je retrouve les gens rencontrés à la session de tractage pour les poulets), ensuite parce que, là où L214 s’adresse avant tout aux consommateurs, 269Life Libération Animale amène les militants à se confronter aux producteurs. C’est important aussi.

Pas question pour autant d’aller taper la discute avec les bourrins sus-mentionnés. L’année dernière, ils étaient venus avec un ballot de foin et des fanes de carottes en guise de provocation (telle est, pour eux, la nourriture végane) ; il avait donc bien fallu aller échanger pour désamorcer la situation, mais l’ambiance était mauvaise. Le reportage de France 3 Normandie se conclut sur la mention de l’absence de dialogue entre les deux camps, comme si ce constat d’échec était ce qui résume le mieux l’action, mais ils prennent mal la mesure de l’impossibilité à faire comprendre aux gens qui en vivent que les abattoirs doivent fermer.

Pour un éleveur qui se donnera la peine de se reconvertir, combien s’ébroueront sans complexe dans la végéphobie primaire ? Il y a certainement du monde entre ces extrêmes, mais, devinez quoi : ce ne sont pas ceux-là qui se donnent la peine de venir planter leur barbecue sous le nez des militants du 26 septembre. L’objectif n’est d’ailleurs pas de parler avec les éleveurs, mais aux médias. Et là, il y avait du monde (trois journalistes… mais les photos partagées par nous sur Twitter & Facebook comptent aussi).

Entre les deux camps, sur le parking, se trouvait donc un véritable no man’s land, traversé une seule fois par un éleveur venu regarder nos pancartes, l’air badin, les mains dans les poches. Sans doute s’imaginait-il venir en curieux, droit dans ses bottes, sûr de son droit, mais je suis prêt à parier que les textes des pancartes finiront par le faire réfléchir malgré lui. On ne peut pas nier le bon sens très longtemps. La logique porte les animalistes comme un courant, tandis que les carnistes doivent ramer. Ils fatigueront avant nous !

Quelques militantes sont debout sur le terre plein entre les deux voies pour adresser les pancartes aux automobilistes. Ils ralentissent et regardent parfois. A heures fixes, Christelle, la référente de l’association, nous enjoint à observer une minute de silence. Nous nous rassemblons autour des bougies et pensons aux victimes. Les éleveurs se montrent étonnamment respectueux de ces moments-là. On les entend toujours rire grassement, mais cela ne semble pas directement dirigé contre la minute de silence.

L’odeur des merguez finit par arriver, plutôt incommodante ; mais c’est tout. On entend un type inviter un gendarme à “venir manger un morceau, allez!” (les gendarmes déclinent). Au Neubourg, on n’aura pas eu beaucoup de désagréments, vraiment. Pas d’odeur de sang ou de merde, pas de pluie, pas de confrontation avec les éleveurs (qui partent sans dire au revoir, tant mieux, vers 23h), pas d’animaux hurlants comme à l’abattoir Bigard de StPol.

Passé minuit, on commence juste à avoir froid. Vers deux heures du matin, quatre camions Socopa, sans doute remplis de carcasses, partent approvisionner les restaurants. Le monstre est à côté, on en voit passer les poux énormes, mais il se cache. Non, les abattoirs n’ont pas des murs en verre1, et ils se cachent pour tuer au fin fond des campagnes. Notre présence ici est une forme de harcèlement, ne nous mentons pas ; mais un harcèlement qui pourrait bien aboutir sur la fin d’un massacre d’animaux aux proportions inimaginables. Voilà qui vaut toujours mieux que la politesse des bourreaux (et il ne fait aucun doute que le directeur de cet abattoir est quelqu’un de très poli).

A trois heures j’essaie de dormir un peu. Je m’allonge sur une bâche, ma capuche rabattue sur la tête, et ramène la bâche sur moi pour faire une couverture. Je suis à quelques mètres de la route, il ne reste plus que deux gendarmes à quelques mètres du groupe, qui bavarde tranquillement. L’année dernière, ils avaient essayé de dissuader les militants de rester. En vain, bien sûr.

Quatre heures du matin : la brume s’est levée. Nous rangeons les pancartes et les bougies, il est temps de marcher vers la grille du site, que nous redécorons à notre façon. Celle-ci est fermée par une chaîne, censée nous empêcher d’entrer ; mais la bonne nouvelle c’est que cette chaîne interdit aussi aux employés de l’abattoir de passer par là. Nous commençons à les voir arriver au compte-goutte, en Twingo, en scooter, en utilitaire ; parfois les gendarmes doivent leur faire signe de changer de route avec leur torche.

Mon préféré, c’est ce boucher qui arrive en camion. Il s’engage sur la voie menant à la grille sans freiner, avec la petite menace du halo jaune de ses phares dans le brouillard qui déboule dans notre direction. Mais il doit bien s’arrêter, le kiki. Sa tête quand les gendarmes lui expliquent que non non, il faut repartir monsieur, prendre l’autre chemin. Sa tête quand il comprend que non non, il n’aura pas le plaisir de voir les gendarmes nous déloger comme des malpropres, pour le laisser passer comme un gros prince.

Nous ne verrons pas passer de bétaillères, justement pour cette raison-là : grilles fermées jusqu’au départ des militants. La conséquence directe de ça, c’est que nous aurons retardé le début du massacre quotidien. Pareil pour le boucher, qui retourne attendre notre départ sur le parking où nous étions au début de la nuit. C’est dérisoire, évidemment, mais ce n’est pas rien. Notre action est parfaitement légale, parfaitement pacifique, et elle contribue à agir sur la perception du monde de ces éleveurs qui s’imaginaient jusque là tout permis : elle leur apprend à rester misérablement planqués derrière leur barbecue puant, elle leur apprend surtout que dans un état de droit, où la justice doit primer, la gendarmerie peut nous défendre, oui – et pourrait très bien, un beau jour, défendre les animaux qui attendent à l’heure qu’il est dans des bétaillères planquées on ne sait où.

A cinq heures pile, nous repartons. Je m’endors dans la voiture des militants qui me ramènent chez moi (que je remercie encore!). Quelques minutes plus tard, me voilà dans mon lit, oreillers, couette, chaleur… Carrément mieux que la bâche.

Je repense à cette dame qui, quand on a tracté pour les poulets, disait que le véganisme était une lubie de pays riches. Oui madame, bien sûr et justement. Je repense, surtout, aux gens qui passent toutes leurs nuit dehors allongés sur une bâche ; aux employés de l’abattoir dont les journées de travail commencent à quatre heures du matin, et se déroulent au milieu du sang et des cris ; je repense aux animaux qui se feront égorger par eux.

Et je me dis que oui, avec mon lit douillet, mon appartement chauffé, mon eau courante et mes droits de l’Homme, la moindre des choses est de faire au moins le sacrifice de la viande et du fromage – j’ai suffisamment de confort par ailleurs. Plus, ce serait trop. Plus, ce serait obscène.

>> Lien vers l’album photo officiel

Précisions :

  1. McCartney: “Si les abattoirs avaient des murs en verre, tout le monde serait végétarien” []

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai aussi écrit La Guérilla des Animaux, qui sortira le 16 août 2018. Autour du militantisme antispéciste (comme promis).

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