MAD MAX : FURY ROAD – Comment verrions-nous le monde si nous étions des animaux échappés d’un abattoir ?

On peut penser beaucoup de choses de Mad Max : Fury Road – entre autres, que c’est beau, qu’on n’avait pas vu ça depuis Lone Ranger, que c’est anticapitaliste, que c’est féministe. Ecrire que c’est l’un des plus beaux films animalistes jamais tournés coule un peu moins de source, pourtant le réalisateur, George Miller, a quand même au moins quatre films à son compteur où les animaux sont doués de personnalité et militent pour leur reconnaissance (les deux Babe, les deux Happy Feet).

Mad Max 4, la pure dystopie écologiste

Mad Max 4 se passe dans le désert : a priori, pas d’animaux à l’horizon. On est ici, en effet, dans la pure dystopie écologiste, dans la représentation d’un monde tout entier rendu aux puissances industrielles, très semblable à celui que représentait Darren Aronofsky dans Noé avant de montrer comment Noé sauvait les animaux et laissait crever les humains.

La parabole, ici, n’est ni anticapitaliste, ni féministe. Elle est toute entière tournée vers la représentation de la condition animale aujourd’hui. Le premier plan du film – un animal, un homme qui le tue, puis qui le mange – donne la clé du film avec la subtilité d’un camion-citerne en train de faire des loopings.

L’histoire est moins celle de Max que de Furiosa, une femme arrachée à un monde verdoyant, enfermée et mutilée dans l’industrie dominée par un mâle blanc hétérosexuel carniste et obèse, auquel elle tente d’échapper pour retourner dans la nature dont elle vient. Ça ressemble à un pitch de film féministe, ça, d’après vous ?

Comme dans Babe, comme dans Happy Feet, les héros de Mad Max 4 sont des animaux, à commencer par Max. Celui-ci ne parle pas : il grogne. Il est capturé comme un veau de rodéo, puis enfermé dans une cage comme un porc dans une unité de confinement. D’ailleurs, tout un tas d’hommes blancs sont addicts à ce que produit son corps – un sang aussi important pour eux que de la viande pour un carniste. Max est donc enfermé, et muselé. Il passera une bonne partie du film à essayer de se débarrasser du masque qui l’entrave, on croirait voir un animal essayer de ronger le piège qui le retient, c’est vrai, c’est très beau.

Mad Max Fury Road

Des humains traités comme on traite, aujourd’hui, France, 2015, les animaux

Max parvient à s’échapper, brave petit cochon. Autour de lui galopent d’autres humains traités comme on traite, aujourd’hui, France, 2015, les animaux. Des femmes aux seins énormes sont prisonnières de trayeuses automatiques – on dirait l’un des cartoons antispécistes de Vegan Sidekick en train de mettre en lumière l’absurdité qui consiste à trouver normal sur une vache ce que l’on trouverait immédiatement choquant sur une humaine.

Et après Jupiter Ascending, c’est la deuxième fois cette année qu’une femme est appelée « pondeuse ». Car Mad Max 4 raconte l’histoire de la fuite des « pondeuses » du roi, soit cinq belles jeunes femmes inséminées par lui – violées, si on se range de leur point de vue. Or tout est là : Miller se range du point de vue des exploités. Et pas de ceux que l’on exploite comme des esclaves en les forçant à travailler : de ceux que l’on exploite comme des animaux, c’est-à-dire pour leur chair, pour leur corps, pour ce qu’ils produisent du simple fait de leur existence. Du sang, du lait, des bébés. A partir du moment où l’on regarde le film en ayant à l’esprit les inévitables modalités de la production commerciale de viande et de lait, la métaphore crève les yeux et prend aux tripes. Il faut entendre ce roi hurler « my property !! » en parlant du bébé que sa « pondeuse » est en train de lui ravir en s’enfuyant… Tellement, tellement familier.

« no unnecessary killing ! »

Cette animalité des personnages traqués, c’est aussi Nux, un « demi-vie » élevé dans le culte de la violence et l’obéissance à son roi ; intellectuellement inférieur à la jeune femme qui le prend sous son aile (la pondeuse, l’aile… bon, c’est vaguement fait exprès). Cette jeune femme est rousse, très intelligente, et se prend d’affection pour ce « demi-vie » comme on se prend d’affection pour un petit animal. Ici, l’humanité est du côté de ceux qui éprouvent de la compassion, ce qui n’a rien de nouveau – mais de la compassion pour quelque chose qui ne leur ressemble pas et qu’ils pourraient détruire en un clin d’œil. Le « demi-vie », lui, passe pour un être contaminé par la violence spéciste : lorsqu’il découvre un scarabée se promenant sur son doigt, il l’observe, et George Miller laisse le temps au spectateur de trouver beau cet insecte particulier… qui finit comme on l’imagine entre les mains du spéciste mal élevé. Véganes, ces « pondeuses » le sont quant à elles clairement, supérieures à la masse des mâles ultra-violents qui les entourent : « no unnecessary killing ! » s’écrie la rousse lorsque le « demi-vie » est sur le point d’être abattu par Max ; « je croyais que vous étiez au-dessus de tout ça », fait remarquer l’une d’elles à une ancienne, la « gardienne des graines » qui raconte qu’elle défend son territoire en tuant ses assaillants – peu après avoir raconté qu’elle regrette le temps où elle ne se nourrissait que des graines, de plantes et de fruits.

Quand il faut y aller, il faut y aller

Le charme infini de Mad Max 4 tient à sa violence extrême, et à l’attitude de ces héros-animaux face à celle-ci : qu’il s’agisse de Max le cochon, de Furiosa qui aimerait retrouver son environnement naturel, ou des pondeuses conscientes d’avoir été inséminées par un taré, ces personnages se comportent au milieu d’un monde devenu complètement fou sans s’en étonner outre-mesure ; et surtout contre-attaquent, en permanence, blasés, à peine choqués par la bêtise et la laideur qui leur mène la chasse. On m’a fait remarquer l’autre jour, pour provoquer un peu, que les végétariens passaient leur temps à râler. J’ai répondu que chaque matin, la plupart des gens se réveillaient dans un pays en paix, où régnait (au moins officiellement) la justice. Et que chaque jour, les végétariens se réveillaient avec, quelque part à l’esprit, l’idée qu’avant le coucher du soleil, des millions d’animaux seraient mis à mort par des machines, pour le plaisir de ces humains en paix. Mad Max 4, c’est le monde tel qu’il est vu par les animaux et par les végétariens aussi, qui évoluent et se battent dans un monde qu’ils savent dégueulasse, mais refusent d’abandonner. « Si tu ne peux pas réparer ce qui est brisé, alors tu deviens fou » ; « ce ne sera pas un moment agréable à passer », fait remarquer Max – mais quand il faut y aller, il faut y aller : toute une civilisation spéciste à démonter, à libérer de ses croyances violentes.

« Get it out ! », hurle le roi, parlant à ce moment-là du bébé dans le ventre de sa pondeuse. L’homme chargé d’extraire le bébé, mythologie Mad Max oblige, n’est pas un chirurgien mais un mécanicien. Car la femme n’est ici qu’une machine, de la même manière que les animaux sont des machines dans l’industrie de la viande – et cela nous paraît obscène, mais le mécanicien remballe le cordon ombilical du bébé mort-né comme un vulgaire morceau d’équipement, de la même manière que les mécaniciens traitent les bébés naissant de truies, de vaches, de brebis, dans l’industrie de la viande. C’est comme ça tout le temps et tous les jours : les œufs, le veau, les lardons, viennent de là, de ce « GET IT OUT » proféré jour après jour par le portefeuille de milliards de consommateurs ignorants : faites sortir cette chose (mon œuf, mon veau, mon lardon mon jambon mes saucisses) de cette matrice à œufs, à veaux, à lardons…

Alors oui, le féminisme, le corps, la vitesse. Présents dans le film, moins centraux cependant que la révélation douloureuse de la condition animale. George Miller est végétarien depuis longtemps, et ce n’est pas pour des raisons religieuses. Il l’est parce que lui aussi, chaque matin, se réveille dans un monde où la paix repose sur l’extermination des plus faibles, des moins « intelligents » – des plus bêtes. Il sait ce que la société Coca-MacDo-Essence fait endurer aux animaux. Et quand il filme des femmes pondeuses, ça n’est certainement pas pour dénoncer Boko Haram – ça, c’est bon pour le discours Miss France. Il filme des animaux.

Découvrir l’individualité derrière les grognements

Disons que Boko Haram fait partie de l’imaginaire en 2015, mais que cela ne saurait être l’horizon rhétorique du film. Le discours féministe n’est ici qu’un « avantage collatéral » du discours animaliste. Puisqu’il est absolument indéniable que les femmes souffrent encore partout sur Terre de harcèlement, de viols, d’inégalités, un film peut difficilement s’en tenir à la révélation de l’enfer sexiste ; aussi Mad Max 4 ne montre-t-il rien de tout ça – ni harcèlement, ni viol, ni inégalités. Juste l’oppression pure et simple : la chasse. Pas sexiste : spéciste. Miller ne raconte pas une histoire de femmes mais une histoire de femelles. De pondeuses, de « demi-vie », de « sacs à sang », dont on découvre petit à petit l’individualité derrière les grognements. Or quelle est la différence entre une femme et une femelle ? La femelle peut appartenir à une autre espèce. Dès que l’on fait entrer les animaux dans le champ de notre considération, morale ou esthétique, l’horizon s’élargit. Soudain Mad Max 4 se met à dire quelque chose de plus que « girl power ». Il dit ce que les gens ne veulent ni entendre ni voir ; il dit l’oppression animale. Et il le fait en racontant l’histoire de femelles opprimées parce que ce qu’insulte l’industrie de l’exploitation animale avant tout, c’est la maternité – c’est idiot, mais rappelons-le : chaque animal exploité puis consommé a été arraché à sa mère, à tous les sens du terme.

Chose étrange, et plutôt rare, le film se termine sur un exergue. Tiens, tiens ? Miller voudrait-il inciter à la réflexion après avoir montré son film ? Mais réfléchir sur quoi : la vitesse, le corps, la parité… ?

Cette citation dit en substance : « A présent, où devons-nous aller pour être plus justes ? »

Le croirez-vous ? Miller fait semblant de ne pas connaître la réponse – mais il l’a trouvée, vous pouvez me croire.

mad-max-fury-road-official-2k-ultra-hd-trailer[1]

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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