La motion Aebischer, ou quand la Suisse est à deux doigts d’abolir le foie gras

Matthias Aebischer, homme politique Suisse

Aux Estivales de la Question Animale de Marlhes, du 21 au 27 juillet dernier, il y avait d’excellentes conférences (Tiphaine Lagarde, Yves Bonnardel, le Parti Animaliste…), et aussi d’excellentes personnes dans le public. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion d’échanger avec Jérôme Dumarty, de Stop Gavage Suisse.

Alors, voilà le topo, tel qu’on le retrouve sur la page de l’association : “malgré l’interdiction de la pratique du gavage dans la loi fédérale, la Suisse importe 300 tonnes de foie gras chaque année“. 95% de ce foie gras vient de France, 5% de Hongrie. Autant dire qu’il ne vient pas d’oiseaux ayant pu mener leur vie dans des conditions franchement conformes à ce cher article L214 du Code Rural français.

Interdire l’importation de produits provenant d’animaux ayant subi de mauvais traitements

Seulement voilà : à l’automne prochain, une motion visant à “interdire l’importation de produits provenant d’animaux ayant subi de mauvais traitements” sera soumise au Conseil des états suisse. Si cette motion passe, c’est une révolution – et un coup de massue aux producteurs français. Cette motion porte le nom du Conseiller national qui l’a proposée, un journaliste de formation de 49 ans, père de trois enfants, chargé de cours à l’Université de Fribourg, élu dans le canton de Berne pour le Parti Socialiste depuis 2011 : Matthias Aebischer. Cette mention fatidique s’appelle donc : la motion Aebischer. Jusqu’ici, pas vraiment de surprise.

Et pas de surprise non plus du côté du destin qui l’attend. Alors qu’en juin dernier, le Conseil national adopta la motion Aebischer à 97 voix contre 77, le Conseil des états qui l’examinera cet automne pourrait la retoquer.

On ignore si Aebischer est végétarien – son argumentaire ne repose d’ailleurs pas tant sur l’éthique (qui présida pourtant à l’interdiction du gavage en Suisse) que sur l’économie, la “logique“, comme il le dit lui-même : puisque le gavage est interdit en Suisse, les producteurs suisses de foie gras “non issu du gavage” (si si, ça existe…) sont pénalisés par la concurrence étrangère.

Peu importe, bien sûr, et vous pouvez signer cette pétition pour soutenir la motion Aebischer même si le texte ne propose pas l’abolition du foie gras, mais simplement son remplacement basé sur les cycles naturels des oiseaux. Le lien est ici, et le succès de cette pétition aidera Stop Gavage Suisse et l’Alliance Animale Suisse à mettre des bâtons dans les roues des commerçants d’organes français et hongrois.

L’abattage, un mauvais traitement ?

Or la motion Aebischer ne permettrait pas seulement d’interdire l’importation de foie gras. S’opposant à tout produit issu d’un animal “ayant subi de mauvais traitement“, elle vise également le cuir, la fourrure, les cuisses de grenouille… Mais attention, pas la viande, il ne faut pas exagérer : les “mauvais traitements” que souhaite boycotter la motion Aebischer correspondent à ce que la loi de protection animale suisse considère comme des mauvais traitement : les élevages de poules en batterie, la viande aux hormones d’Amérique du Sud… Mais l’abattage n’en fait pas partie. Pour citer du soda : hey, what did you expect ?

Comme tant d’autres pays, la Suisse est tiraillée entre son envie de bien faire et son envie de faire comme papa. D’où quelques incohérences juridiques… Et si Aebischer en appelle à la logique, c’est que les lois en vigueur reposent déjà sur des fondements illogiques, qui ne sont autres que les fondements illogiques du spécisme : si l’importation de la fourrure de phoque est interdite, il est encore totalement possible de zigouiller toutes les vaches, les moutons, les agneaux et tous les cochons possible pour en faire des machins décoratifs vendus aux touristes sous couvert de se la jouer artisanat du XIXe siècle. Les fourrures de visons, de lapins, de chiens viverrins, de renards, y sont encore autorisées, comme partout ailleurs, quoiqu’un peu plus réglementées… C’est cela que la motion Aebischer pourrait changer.

Sauf que, coup de théâtre : si la motion Aebischer risque de capoter cet automne en dépit de son succès au mois de juin, c’est qu’il ne suffirait que de cinq conseillers récalcitrants pour sceller son destin. Or ces cinq conseillers pourraient justement être… Cinq conseillers du PS. Le parti d’Aebischer, oui.

Ceux-ci ont pour nom Christian Levrat, Liliane Maury Pasquier, Claude Hêche, Didier Berberat et Géraldine Savary. A l’exception de Claude Hêche, on peut facilement les contacter via Facebook. Si vous vous sentez l’âme d’un diplomate et la plume d’un essayiste, fendez-vous donc d’un petit message : ça ne mange pas de pain.

La méfiance de Stop Gavage Suisse à leur égard repose sur deux textes.

Le premier est un article du journal Blick publié en 2015, dans lequel le PS prenait déjà position contre l’idée d’Aebischer : “Le foie gras est une partie vraiment centrale de notre gastronomie” , déclarait Géraldine Savary, qui trouvait une interdiction “incompréhensible“.

#Funfact : en haut de l’article du Blick, un sondage demande au lecteur s’il mange encore du foie gras ou non. Résultat ? “Oui, sans souci” à 46,9%, “Non, même du bon” à 43% et “Je ne mange pas d’animaux” à 10%. Vu d’Internet, la Suisse se prononce à 53% pour l’abolition pure et simple du foie gras…

Mieux : la région germanophone de la Suisse (la Suisse alémanique) représente les deux tiers du pays. Là-bas, explique Jérôme Demarty, personne ou presque ne consomme de foie gras – dont la plus grande partie est consommée en Romandie… C’est-à-dire là où l’on parle français. Ça pour une surprise !

Nouveau coup de théâtre : alors même que les Suisses savent que le gavage est interdit dans leur pays, un grand nombre de consommateurs ignore que le foie gras est importé. Et s’imagine donc consommer des foies obtenus gentiment, dans le respect de l’oiseau. Si vous en connaissez, n’hésitez pas à leur glisser cet article, hein.

La seconde chose qui n’inspire pas vraiment confiance à Stop Gavage Suisse est un “PositionPapier” du PS issu en 2016, une sorte de profession de foi avec une belle citation de Gandhi en exergue (“la grandeur d’une nation se mesure à la façon dont elle traite les animaux”),  et d’un welfarisme à faire douter les plus fervents défenseurs d’Okja. En clair, le PS y soutient “une déclaration et étiquetage, autant sur les emballages que sur les menu des restaurants, pour tous les produits importés qui ne répondent pas au standard de la loi suisse“, plus de transparence auprès des consommateurs, et de “ne pas les élever ou de tuer les animaux uniquement pour leur peau ou leur fourrure“. Si interdiction d’import il y a, elle ne concerne que les peaux de reptiles, de phoque, et de quelques fourrures.

Des contre-arguments dignes d’un repas de famille

Pour l’instant, l’automne s’annonce donc mal. Les arguments opposés à Aebischer par le Conseil Fédéral (ni le conseil national, ni le conseil des états, encore autre chose!) sont vieux comme le monde, on les trouvera tous sur le site de parlement suisse :

  • Une interdiction générale d’importer des produits provenant d’animaux ayant subi de mauvais traitements ne permettrait pas de résoudre le problème” (aka “Être végétarien c’est bien, mais ça ne suffira pas à résoudre tous les problèmes du monde, donc laisse-moi continuer de manger ma viande!”)
  • Il faudrait ensuite, pour appliquer l’interdiction, être en mesure de déterminer comment certains produits étrangers ont été réellement obtenus, ce qui pourrait se révéler difficile, voire impossible” (aka “Trop la flemme d’aller en France pour contrôler, c’est bon c’est jamais que des oiseaux!”).
  • Une interdiction aussi générale que celle que réclame la présente motion pourrait se révéler incompatible avec le droit international” (aka “ok, pour les peaux de phoque on a fait une exception, mais c’est parce qu’ils étaient mignons!”)
  • Les actuelles dispositions […] restent, aux yeux du Conseil fédéral, des instruments appropriés qui permettent au consommateur de s’informer et donc de faire un choix en toute connaissance de cause lorsqu’il achète un produit.” (aka “la morale est subjective, chacun fait ce qu’il veut!”). A un détail près : il s’agit d’un énorme mensonge. “Il n’est pas mis sur les emballages de foie gras que les oiseaux sont gavés, ou que les grenouilles sont coupées en deux encore vivantes”, précise Jérôme Dumarty.

Pour les gourmand.e.s, on trouvera encore plus d’arguments opposés à la motion Aebischer sur le site du parlement Suisse. On constatera à quel point les arguments sont les mêmes dans les cercles politiques suisses qu’aux tables de famille.

Ah, et sinon, si vous voulez écrire à Matthias Aebischer pour le féliciter, lui dire que vous le soutenez, lui apporter votre aide, c’est possible aussi, il y a des chances pour qu’il en ait besoin: matthias.aebischer@parl.ch

A propos de Camille Brunel

Je suis critique de cinéma et journaliste pour le magazine Usbek&Rica. Mon premier roman, Vie imaginaire de Lautréamont, est paru aux éditions Gallimard en 2011, et j'en prépare actuellement un nouveau autour du militantisme antispéciste.

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