Mourir pour une métaphore ? Still the Water, de Naomi Kawase

Supervisés ou non par la tristement fameuse American Humane Association, pas franchement connue pour son intransigeance, les animaux sont régulièrement mis à morts au cinéma, et tout le monde n’a pas les moyens, comme Spielberg ou Aronofsky (War Horse, Noé), de s’offrir des images de synthèse pour simuler la douleur ou la mort. Si l’on peut légitimement imaginer que le rat décapité dans le film de Ryan Gosling (Lost River, Un Certain Regard) l’est par un effet de montage (avant l’incision qui lui tranche la tête, la première coupe qui intervient permet sans doute de remplacer le rat vivant par un faux) ; si l’on peut légitimement imaginer que la vache morte qui jonche le champ de bataille du film de Michel Hazanavicius (The Search) est également une fausse ; si l’on tient de source sûre que le chien drogué du Saint Laurent de Bonello est actuellement le plus heureux des bouledogues (et pas junkie pour deux sous) ; la mise à mort de deux chèvres dans le film de Naomi Kawase, Still the water, pose quant à elle réellement problème.

Pattes liées, pendue la tête en bas, elle pousse un bref cri rauque tandis qu’un vieillard lui ouvre grand la gorge avec une lame de rasoir.

Le film, qui médite de façon très vague (c’est le cas de le dire : Kawase n’en finit pas de se prendre pour Hokusai) sur la vie et la mort, s’ouvre sur la saignée d’une chèvre blanche. Pattes liées, pendue la tête en bas, elle pousse un bref cri rauque tandis qu’un vieillard lui ouvre grand la gorge avec une lame de rasoir. La caméra cadre la plaie en gros plan, on voit la chair s’ouvrir, le sang qui la recouvre puis déborde. On reste dessus assez longtemps, suffisamment pour voir évoluer l’aspect de la déchirure, d’abord très nette, puis de plus en plus bouillonnante et confuse entre les lèvres de la plaie. Une foule de questions déferle alors, et ce ne sont probablement pas celle que Kawase, tout à sa méditation philosophique, veut susciter. Pourquoi est-ce accepté ? Pourquoi peut-on symboliser la mort en montrant un homme égorger une chèvre plutôt qu’une femme ? Un enfant ? Qu’est-ce qui sépare une chèvre d’un bébé qui ne parle pas encore ? Pourquoi y a-t-il, dans le public, cette séparation conceptuelle qui lui permet de supporter cela sans vomir ? Comment est-il possible que la simple idée de « c’est une chèvre » suffise à faire la différence entre la plaie sur la gorge d’une chèvre, et celle sur la gorge d’un humain ? Les organes ne sont-ils pas les mêmes ? Le sang n’est-il pas aussi rouge ? En est-on vraiment encore à se raccrocher à la différence morphologique entre le visage d’une chèvre et celui d’un être humain ? J’ai du mal à imaginer qu’on supporte de voir une chèvre mourir parce qu’on se dit : « elle ne se projette pas dans le futur, elle n’a inventé aucun système d’écriture, c’est donc un être inférieur ». Ou alors, ce raisonnement douteux est ancré profondément, très profondément en nous.

On prend alors la mesure du poids des millénaires, de l’influence des siècles passés à se convaincre, de génération en génération, que puisque les animaux se tuent entre eux, l’homme, étant également un animal, peut les tuer aussi. Et que donc, tout va bien. On serre les dents, quoi.

Mieux vaut mettre à mort une chèvre pour les besoins d’un film que pour produire de la garniture à pizza

La caméra fixe la plaie, puis se tourne vers le visage impassible du vieillard. Je le reconnais aisément : mieux vaut mettre à mort une chèvre pour les besoins d’un film que pour produire de la garniture à pizza. Le plaisir esthétique, lui, charge au moins de sens l’exécution de l’animal, contrairement à la mise à mort reproduite des millions de fois, chaque jour, sur terre, dans les abattoirs. N’importe quelle mort vaudra toujours mieux que la mort industrielle. N’empêche.

Une heure plus tard, Kawase en repasse une couche. Cette fois la scène dure plus longtemps. On voit d’abord un homme s’emparer de la chèvre, qui est encore au sol, les pattes libres. Il l’immobilise. Cut : la voilà les quatre pattes liées, pendue au plafond. Pourquoi l’ellipse ? Pourquoi ne pas avoir tout montré, quitte à vouloir jouer le jeu de la réalité regardée en face ? On peut tout à fait se demander si le choix qui préside à cette coupe tient de la question de rythme ou du tabou. C’est sans doute un peu les deux. Montrer l’homme attacher la chèvre, ç’aurait été souligner la violence de ce qui se produisait, représenter l’homme en bourreau, avec toute la fermeté qu’implique l’acte d’attacher un animal pour l’empêcher de bouger quand on l’égorgera. Mais non, la chose se fait en douceur : abracadabra, cut ! La chèvre ne se débat plus, elle a l’air très calme, elle a la tête en bas.

Vous me pendez par les pieds et vous m’égorgez, tout ça pour aider une jeune actrice à faire semblant de découvrir la mort ?

La mère de l’héroïne, une adolescente en train de découvrir l’amour et le sexe, est mourante. Tout ceci est très lié, évidemment (la plaie du début, sur la gorge, serait un avatar de la vulve qu’on ne serait pas surpris, mais on laissera ce genre d’analyse aux freudiens forcenés). Voici donc l’héroïne contemplant cette chèvre à la tête renversée, condamnée, comme sa mère, à mourir. Puisque l’héroïne regarde, Kawase détaille ce qu’elle voit, contrairement à la scène d’ouverture qui se contente de filer droit à la métaphore mortifère. Gros plan, donc, sur le rasoir qui ôte les poils sur le cou de l’animal, à l’endroit où l’on va couper. Cette fois cependant, on ne voit pas la gorge s’ouvrir, simplement le sang qui s’égoutte dans une bassine posée par terre. Ce qu’on voit en revanche, c’est l’animal qui agonise. Beaucoup plus longuement que dans la scène d’ouverture. Cette chèvre là ne se contente pas d’un souffle rauque, elle supplie. Un « mêêêêê » très audible s’échappe de sa gorge à quatre ou cinq reprises, et le public français pourrait très bien l’entendre s’exclamer : « Mais… mais… mais… » Mais qu’est-ce que vous foutez, les mecs ? Vous me pendez par les pieds et vous m’égorgez, tout ça pour aider une jeune actrice à faire semblant de découvrir la mort ? Appelez un médecin bordel, je suis en train de me vider de mon sang !

En 2014, le végétarisme étant encore marginal, la plupart des gens qui se cachent les yeux iront sans rechigner avaler un steak

La scène est interminable. Assez choquante. Choquante d’abord de façon normale, acceptable : pauvre bête. En 2014, le végétarisme étant encore marginal, la plupart des gens qui se cachent les yeux iront sans rechigner avaler un steak (il y a ce restaurant à Cannes, le « steak & shake », sorte de diner, ça vend du rêve, je vous raconte pas). Oubliant totalement que cette mise à mort, qui les répugne, se reproduit des millions de fois chaque jour, que des millions d’animaux sont élevés et mis à mort pour que les Japonais puissent manger un peu de viande à tout moment s’ils ont une petite envie, comme la plupart des riches sur Terre. On se cache les yeux et puis, ça passe. Mais ne devrait-on pas être réellement choqué ? Réellement révulsé à l’idée que l’on considère naturel, légal, montrable en festival, qu’un être vivant ait connu une mort lente et douloureuse face caméra ? Qui sommes-nous ou plutôt que sommes-nous, créatures dont le cerveau bénéficie d’une capacité à se convaincre que la mort est moins la mort quand elle frappe un être d’une espèce différente de la nôtre ?

Le scandale de cette exécution, c’est aussi qu’elle est totalement instrumentalisée, mise au service des atermoiements de l’adolescente. La chèvre est floue, au premier blanc, on voit tout juste sa bouche s’ouvrir pour supplier, la bave qui s’en échappe, tandis que le point est fait sur la gamine qui regarde. C’est elle qui compte. L’humaine, évidemment. La chèvre ? Oh, ne faites pas gaffe, c’est une métaphore. Si vous avez du mal à regarder, c’est normal, c’est parce que la mort est difficile à regarder. Ok, mais en attendant, je ne vois pas l’intérêt d’un film où le bruit du vent et de la mer sature la bande-son dans 80% des plans, pour chanter la gloire de la nature, avant de montrer qu’on peut en faire ce qu’on veut et continuer de buter des animaux sans états d’âme.

Lorsque la chèvre est morte, un filet de sang dessine comme une larme au-dessus de son œil grand ouvert

Là où le film est hypocrite, et là où resurgit la vieille culpabilité du carniste, c’est que, de la même manière que Kawase coupe le moment où l’on ligote la chèvre, elle ne montre jamais le décor en plan large, dès lors que la mise à mort commence. On ne voit jamais la scène pour ce qu’elle est : quatre humains autour d’une chèvre, attachée, égorgée. Les pattes attachées forment un joli triangle, presque un tipi. Le sang est d’un rouge vermeil très seyant à l’image, quand il goutte sur la bassine. L’homme qui rase le poil le fait lentement, religieusement, et on ne voit que la peau rose qui apparaît, on en oublie presque la chèvre complète. Que des gros plans. Comme s’il fallait, d’une certaine manière, continuer de cacher l’ensemble, la vérité de ce qui se passe. Et lorsque la chèvre est morte, un filet de sang dessine comme une larme au-dessus de son œil grand ouvert, que le cadre exclut aussitôt… L’autre facette de cette culpabilité, c’est que le vieillard qui met à mort la chèvre est un horrible cynique, qui tentant par tous les moyens possibles de persuader la jeune fille que quand on meurt, eh ben, on meurt pour de bon. Ayant mis à mort des animaux pendant toute sa vie, l’homme en a perdu sa religion : ce n’est pas rien. Les hommes ayant travaillé dans les abattoirs ne croient plus vraiment au Paradis non plus, sur ce point, Madame Kawase voit juste.

Juste après la mort, un insert sur le bouillon et les morceaux du corps de la chèvre qui flottent dedans achève de donner la nausée. Rien d’étonnant ici : les plans sur la nourriture sont fréquents dans les films japonais, et asiatiques en général. Le film ne manque d’ailleurs pas de représenter quelques scènes de sushis. Ah, les poissons… Les grands oubliés. Il n’empêche : dans les plans sous-marins de la fin, quand les deux ados vont nager ensemble, l’océan est vide. Un poisson noir passe peut-être – ça pourrait être une algue, honnêtement. C’est frappant. Fig.1 : des humains mangent des sushis. Fig.2 : les fonds marins sont employés à titre de métaphore de la mort, et pas un seul poisson n’y évolue. Est-ce conscient ? Il y a de fortes chances pour que Kawase se soit contentée de filmer l’eau pour représenter la mort en se disant que, bon, on était sous l’eau, donc plus vraiment du côté des vivants, et qu’on plongeait, comme on plonge dans la mort. Seulement voilà. Cette mort est celle des océans, celle des poissons. Elle est filmée. Elle est représentée. Elle est le corollaire de ce rapport à la chèvre qui gangrène le film.

Et elle pourrait remporter la palme d’or pour des raisons qui n’auraient rien, mais alors rien à voir du tout, avec l’écologie.

Grandissons un peu. Elevons-nous

Je ne comprends pas. Kawase est une femme. Son film comporte, à plusieurs reprises, des réflexions misogynes (« tu es une femme, tu ne peux pas comprendre ! », etc), aussitôt tournées en ridicule. Kawase a conscience du fait que sa société, depuis toujours, est dirigée par les mâles hétérosexuels. Elle s’insurge forcément contre ça ; étant l’une des seules femmes du festival phallocentré qu’est Cannes, elle a forcément en tête l’idée que cette conception du monde, vieille de plusieurs siècles, doit changer. Et pourtant, elle s’arrête en cours de route. Les siècles donnent tort à la soumission des femmes. Mais ils donneraient raison à l’oppression des animaux ? Allez comprendre. Quand on combat l’oppression, on la combat complètement. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Le mâle hétérosexuel blanc carniste a “donné” des droits aux Noirs. Il est en train d’en “donner” aux femmes, aux homosexuels. Mais les animaux, non. L’oppression des animaux peut continuer sans problème. Je ne comprends pas. Quand on décide d’enlever les mauvaises herbes de son jardin, on ne se contente pas d’en enlever la moitié, avant de considérer qu’on peut laisser celles qui restent parce qu’elles sont différentes de celles qu’on a enlevées en premier. L’oppression, c’est l’oppression. Et aujourd’hui, en 2014, je pense qu’on peut se permettre de refuser d’accepter qu’une chèvre puisse être saignée au nom de l’art, sans passer pour un hippie ridicule. On a assez joué avec la carotide des animaux. Laissons ça aux grands félins, eux, ils sont faits pour ça. Grandissons un peu. Elevons-nous. Dans The Search, les cadavres de Tchétchènes filmés par Hazanavicius ne sont pas des vrais. Eh bien dans Still the water, il faut faire pareil. Kawase veut égorger une chèvre pour sa métaphore ? Elle fait comme tout le monde, elle va chercher une entreprise de maquillage prosthétique, du faux sang, et elle se débrouille avec.

Par ailleurs, le film est beaucoup moins bon que ce à quoi nous avait habitué la réalisatrice.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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