Nausicaá ou l’optimisme : cette manie des aquariums français de prétendre protéger les poissons en voulant les manger

J’adore les aquariums. Etant gosse, j’ai fait La Rochelle et Océanopolis, puis celui de Barcelone, avec le tunnel qui passe sous les requins. C’est en grande partie parce que je repartais de là-bas avec des cartes postales et des livres que j’ai fini par adorer les océans, et que quand j’ai lu ce qui s’y passait, et compris pour de bon ce que la consommation de poisson nécessitait, j’ai arrêté, purement et simplement, d’en manger. Une fois que j’ai compris, en fait, que plus on pêchait de poisson, moins il y en avait dans l’océan. Cela ne coulait pas de source – la Terre est une sacrée machine – mais l’Humanité est devenue une machine plus forte que la nature, et nous vivons désormais endettés, toujours plus nombreux à réclamer des bouts de poisson dans notre organisme, plus nombreux que prévu par la machine Terre.

Je ne suis donc pas fondamentalement opposé aux aquariums, puisque mon activisme leur est redevable. Ce paradoxe, c’est le bon vieux paradoxe du parc animalier : faut-il enfermer des animaux, si c’est pour alerter les enfants des villes – toujours plus nombreux eux aussi ? S’il est évident que la captivité des mammifères marins leur est cause d’une grande détresse, en va-t-il de même pour les poissons ? La réponse est sans doute que les enfants n’ont qu’à aller au cinéma, que celui-ci fera très bien le boulot de sensibilisation – les écrans numériques sont désormais aussi grands que les vitres d’aquarium, et en HD on voit encore mieux les écailles. Projetez-nous le plan d’un requin en train de nager en IMAX 3D, et nous l’aurons en taille réelle, en relief, et pour peu que l’image dure suffisamment longtemps, nous l’aurons peut-être regardé aussi longtemps que si nous étions allés à l’aquarium – avec, en bonus, les sons marins à la place des cris excités des classes en sortie scolaire.

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En février 2015, j’ai écrit un long mail à l’aquarium de La Rochelle pour leur expliquer une chose très simple : dans un aquarium, les gens passent plus de temps à lire le menu de la cafétéria que les panneaux explicatifs. C’est-à-dire que si tous les jours, dans le même aquarium, un panneau explicatif dit « les océans sont en danger » tandis qu’un menu dit « mangez du poisson si vous voulez », une contradiction se formule dans l’esprit du visiteur, adulte comme enfant – et c’est le menu qui gagne, parce que, comme le dit à peu près la chanson, les poissons valent mieux que la raison. Comment l’océan peut-il être en danger s’il est capable de produire quotidiennement du poisson pour tous les visiteurs de tous les aquariums (en plus des poissonneries, des restaurants, des supermarchés) ? Un peu de maths, pour s’amuser : Nausicaá a ouvert en 1991. Il reçoit 600 000 visiteurs par an, ce qui fait une moyenne de 1500 visiteurs par jour. Imaginons que Nausicaá ait chaque jour de quoi satisfaire la demande de la moitié de ces visiteurs, cela fait 750 poissons par jour. En 24 ans, on tape potentiellement dans les 6 millions et demi de poissons consommés à Nausicaá.

Inutile de préciser que c’est plus de poissons passés par les cuisines de l’aquarium que par ses bassins.

Admettons que je me sois trompé et divisons le résultat par deux, par politesse. Ça fait toujours trois millions de poissons asphyxiés, éventrés et dégustés pour le bon plaisir des amoureux de l’océan transitant par Nausicaá. Combien de phoques, de dauphins, de requins l’océan aurait pu nourrir avec trois millions de poissons ?

J’ai passé deux jours au Festival de l’Image de Mer, parce que je m’intéresse au cinéma et que je voulais voir où on en est, technologiquement, cinématographiquement, de la représentation de l’univers sous-marin qui, je le répète, pourrait à terme être une alternative aux aquariums – ou du moins, pour commencer, à la détention de mammifères marins (ne serait-on pas beaucoup plus heureux si le MarineLand d’Antibes devenait un immense complexe cinématographique, un peu comme le Futuroscope, mais spécialisé dans la projection d’animaux marins ?)

Eh bien, j’ai passé deux jours dans le Royaume du Paradoxe. Cet article ne s’adresse ainsi pas seulement aux véganes et végétariens convaincus, mais à tous les autres, et si seulement un seul directeur d’aquarium pouvait finir par y jeter un œil, alors ce serait merveilleux.

La première chose que j’ai regardée en arrivant a été le menu de la cafétéria. Pour 9,50€, vous pouvez avoir du haddock, certifié « INNOCEA » (je ne sais pas ce que c’est, 95% des visiteurs ne savent pas ce que c’est, mais ça a l’air rassurant, un peu comme si on disait : oui mais c’est des poissons qui sont remplacés automatiquement, pêchés avec des filets garantis sans prises collatérales). Sinon, pour le même prix, vous pouvez avoir des sushis. C’est bon, les sushis.

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Le menu de la cafét’, paradoxal et pas très honnète

Dans le même genre, vous avez aussi le risotto au poulet, la pasta cup bolognaise, ou les lasagnes. Bien sûr, comme on est à l’aquarium, vous avez sur le menu un ou deux petits logos verts (un dans le cas de la pasta cup, deux dans celui des lasagnes bolognaise : faut c’qu’y faut) pour vous garantir que vous ne polluez pas en choisissant ces plats-là, parce que « les produits marqués de ce logo sont 100% garantis gnagnagna système de collecte de recyclage machin ».

Deux logos pour une seule cup de lasagnes bolognaises : vous avez dit marketing ?
Deux logos pour une seule cup de lasagnes bolognaise : vous avez dit marketing ?

Traduction : si vous êtes écolo, vous pouvez manger de la viande, tant que c’est dans du gentil carton. Implicite : c’est l’emballage qui pollue, pas la viande. D’ailleurs, l’aquarium est très fier de son exposition sur le réchauffement climatique – pas un mot n’y est dit sur l’élevage industriel.

Pas. Un. Mot.

#Awkward, comme on dit sur Twitter. Un peu embarrassant.

Vous avez un quizz pour les enfants à la fin, « Que faire pour aider la planète ? », et on suggère sincèrement aux enfants de moins conduire de voiture Diesel et de pas jeter les chewing-gums sur le trottoir. Dans les quatre propositions, aucune ne fait le lien à la viande – ni au poisson, bien entendu. En gros, c’est : Que faire pour épargner la planète ? 1)Moins conduire 2)S’en remettre aux politiques 3)Bien jeter ses chewing-gum 4)Les trois. Et la bonne réponse, c’est la 4… Tenez en parlant du méchant Diesel – difficile de rendre compte de mon étonnement à la découverte d’un livre de Maud Fontenoy à la boutique de Nausicaá, qui se la joue « écologie à contre-courant » alors qu’elle ne fait que dire ce que les gens veulent entendre, c’est-à-dire que les écolos exagèrent – et que le Diesel ça va y a pire. Elle dédramatise même le gaz de schiste ! Maud Fontenoy est à peu près à l’écologie ce que la National Rifle Association est à la sécurité aux Etats-Unis… A la librairie de Nausicaá ça ne choque personne.

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Et ils sont tous là dans l’aquarium, tous les deux pas, tous les deux reportages : oui mais que faire ? Que faire ? Comment changer ? Que faire ? Les gars : commencez par planquer les livres de Maud Fontenoy.

Ce que dit l’expo pourtant c’est : 75% des stocks de poissons sont menacés. 80% de la pollution des océans est d’origine terrestre.

Et ce que dit le menu de la cafétéria c’est : les stocks sont menacés, mais pas les nôtres, nous on a des stocks magiques. 80% de la pollution est d’origine terrestre mais avec un emballage en carton recyclé tout va bien, c’est comme si les animaux en bolognaise que vous mangez n’avaient jamais ni pété ni chié de leur vie. Ah, on est vernis ! Pendant un instant, on a cru qu’il allait falloir changer nos habitudes. Ou alors la proximité du premier port de pêche français à proximité de l’aquarium influence le discours tenu par le menu. On ne sait pas. On n’est pas spécialistes. Deux menus « sushis » s’il-vous-plaît.

A une conférence où j’ai fini par prendre la parole, le présentateur disait même : l’origine terrestre de la pollution océanique, c’est vous, c’est moi, quand on se dit qu’on va mettre deux bouchons d’engrais dans son jardin au lieu d’un. Je lui dis, mais les éleveurs, ils n’utilisent pas dix mille fois plus d’engrais que moi ? Est-ce qu’il ne vaut mieux pas prendre le problème par ce bout-là ? Oui mais pas seulement, répond le présentateur. Ah, ok. Vous avez une lance à incendie pour régler le problème, et un pistolet à eau, et c’est très important de ne négliger ni l’un, ni l’autre, m’assure-t-on en substance – tout en ne faisant de la com’ que sur les vertus du pistolet à eau. En gros, si tu files ton fric au pollueur qui a fait pousser tes lasagnes bolognaise, mais que tu mets qu’un seul bouchon d’engrais toxique sur tes rutabagas, tu peux avoir la conscience tranquille. WTF ! Le présentateur s’empresse alors d’affirmer qu’il faut manger du LIEU. Le lieu c’est bon, c’est durable, les stocks sont à bloc, donc foncez sur le site de Nausicaá on vous donne tout plein de recettes pour en bouffer un max (mais avec modération bien sûr, parce qu’il y a du lieu tout le temps et pour tout le monde, mais pas trop en fait, enfin, seulement si tout le monde n’en prend pas tout le temps, ou si pas tout le monde en prend tout le temps, bref, vous voyez, enfin y a moyen de moyenner, bouffez du lieu sinon les pêcheurs seront au chômage).

En attendant, le poisson INNOCEA là, c’est du haddock, mais passons.

En attendant, si les stocks sont à bloc, je me dis que ce serait pas mal de les laisser aux dauphins et aux phoques, dont l’aquarium est si fier de leur retour en baie de Somme. Mais passons.

Tenez, vous auriez dû voir la tête du présentateur quand un représentant de la Coordination Mammalogique du Nord de la France a raconté que le seul dauphin lagénorhynque à être venu se balader récemment dans le port de Boulogne était tellement chargé de mercure qu’il aurait pu alimenter votre Game Boy pendant deux parties complètes de SuperMarioLand (bon il l’a pas dit comme ça), ou que 80% des marsouins qu’on retrouvait morts sur la Côte d’Opale l’étaient à cause de filets (ça devait pas être des filets INNOCEA, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, sûrement la faute aux braconniers des mers du Sud, dont les filets avaient dérivé jusqu’ici).

Devant Nausicaá, premier port de pêche français, vous avez deux rangées de chalutiers amarrés, on dirait une armée ; on me fera pas croire que c’est des chalutiers INNOCEA.

Les chalutiers qui bordent le chemin vers Nausicaá
Les chalutiers qui bordent le chemin vers Nausicaá

A ce stade de l’article, et si par bonheur quelqu’un d’officiel est en train de me lire, il a sans doute envie de m’étrangler. Je tiens donc à préciser : je trouve l’asservissement des otaries, à qui on apprend à faire les clowns et à se taper des endoscopies volontaires (j’ai vu les images : vous avez vu Inside Deep Throat, le documentaire ? Pareil) bref – je trouve l’asservissement des otaries beaucoup moins choquant que la présence de poisson et de viande au menu de la cafétéria. Les otaries bénéficient de soins vétérinaires, c’est toujours ça de pris, elles mourront moins jeunes ; elles auront moins profité de la vie, mais elles mourront moins jeunes. Leurs dresseurs les aiment, peut-être même comme des assistantes sociales aiment les malades mentaux dont elles s’occupent (ah, on me glisse dans l’oreillette que les assistantes sociales ne font pas faire des tours aux malades mentaux pour amuser les enfants). Bref non – ne m’étranglez pas – la coopération homme/animal, lorsqu’elle est fondée sur de la bienveillance, vaut toujours mieux que la destruction de l’animal par l’homme, prônée par la cafétéria.

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Spectacle d’otaries à Nausicaá

Il y a, dans l’aquarium, un décompte en direct de la population humaine. 7 milliards un, 7 milliards deux, 7 milliards trois… J’ai dit à une dame, qui me faisait gentiment visiter l’aquarium : pensez-y toujours. Dites-vous que chaque nouveau venu va, lui aussi, vouloir son poisson INNOCEA quand il viendra visiter Nausicaá.

Maintenant, attention. Pour paraphraser Peter Singer, je ne dis pas que l’attitude que je critique est l’œuvre de gens cruels ou malicieux, au contraire : ils ne font qu’appliquer logiquement les attitudes et les préjugés inhérents à tous les aquariums du monde depuis leur création.

Exemples, encore. Dans les reportages que j’ai regardés, c’était moins le Festival de l’image de mer que le Festival du paradoxe de mer. Cela commence avec un soigneur de requins, que l’on voit nourrir deux requins-tapis dans une cuve dénuée du moindre enrichissement, circulaire, d’environ deux mètres de diamètre (tous les animaux présentés dans les bassins décorés ont leur double en coulisse, dans des bassins de ce type). Comme l’image de l’otarie et de son endoscopie volontaire, cette image est diffusée dans la salle de ciné de l’aquarium, devant de potentiels clients. Deux plans plus tard, le soigneur est dans un bassin, avec les requins « exposés », dont un requin-taureau. « Il y a une véritable relation de confiance et de respect qui s’établit entre eux et moi. » Confiance : l’homme n’a pas peur de se faire bouffer. Respect : il trouve les requins qui l’épargnent dignes de respect (moi aussi, je respecterais un animal qui ne me tue pas alors qu’il le pourrait). Les requins-tapis, eux, n’ont du coup aucun mérite : ils ne peuvent pas le tuer. Dont acte. Peut-on parler de respect pour un requin que l’on place dans une simple cuve ? Mais trois plans étaient passés. Le respectable requin-taureau avait volé la vedette aux requins-tapis. On les avait oubliés. Confiance et respect, oui, d’accord, ça varie en fonction des espèces, on connaît la chanson.

Requin-tapis
Requin-tapis

Film d’après. Frédéric Buyle, passionnant photographe apnéiste de talent, raconte comme il a photographié les requins au large de Durban, en Afrique du Sud. Hop : petit documentaire devant les clients potentiels. « Oui, nous préparons les appâts, alors ici c’est de la viande de baleine, hein, car il faut attirer les requins vers la caméra, donc nous préparons des appâts… » – attendez, QUOI ?!!

Sea Shepherd, ONG vouée à la préservation des créatures marines
Sea Shepherd, ONG vouée à la préservation des créatures marines

Je n’ai pas demandé à Frédéric Buyle comment il s’était procuré cette viande de baleine – j’aurais dû, mais on me regardait suffisamment de travers comme ça, avec mes deux badges Sea Shepherd (« tous les problèmes à la Réunion, c’est de leur faute ; ils en ont trop fait ; et puis en plus maintenant ils sont légalistes, c’est plus de vrais brigands »). Après tout, cette viande de baleine provenait peut-être d’une carcasse retrouvée sur la plage, le matin. Mais rien ne permet de le savoir. Et surtout, la présence de viande de baleine ne choqua absolument pas le plongeur, lui qui pourtant affirmait, le lendemain matin, que les cachalots étaient des êtres beaucoup plus intelligents que les humains – il en était certain, et il le disait pour les avoir fréquentés de près et avoir même assisté à la mise au monde d’un bébé. Oui, lui qui affirmait, les yeux grands ouverts, que les cachalots se parlaient – lui qui me dit cette chose vertigineuse, « on sent le scan », quand un cachalot promène son sonar sur votre corps ; qui me raconta aussi que le moratoire sur la chasse à la baleine datant de 1987, les cachalots adultes d’aujourd’hui avaient donc été témoins de l’extermination de leurs familles par les humains et en gardaient le souvenir – lui qui était convaincu de l’hallucinante intelligence des cachalots, ne voyait pas d’inconvénient à utiliser un morceau de baleine pour attirer les requins. Le mot « viande » faisait tampon. Si le documentaire avait dit : « j’ai utilisé de la baleine pour appâter les requins », tout le monde se levait et quittait la salle, scandalisé. « J’ai utilisé de la viande de baleine pour appâter les requins » – ah, si c’est de la viande de baleine, c’est un peu moins de la baleine, alors…

Même bigleuserie spéciste chez ce plongeur de renom lorsqu’il parle des requins comme étant des « individus » (« je me suis retrouvé avec une dizaine d’individus autour de moi, certains très timides, d’autres moins, ils ont chacun leur personnalité ! ») : comment ne pas voir d’inconvénient non plus à ce que des roussettes se retrouvent prises dans les filets de pêche qui vont lui rapporter son poisson INNOCEA ? C’est une fausse question bien-sûr. Il suffit de ne pas chercher à savoir, de ne pas toucher à la frontière mentale entre écologie et gastronomie, pour continuer de se régaler.

Vu à Nausicaá -- ou comment se donner bonne conscience
Vu à l’Ifremer — ou comment se donner bonne conscience

Ces quelques heures à Nausicaá m’auront tout de même permis d’apprendre que la Manche n’est pas la zone morte que j’imaginais, comme la Baltique. Il semble en effet que la présence du rail (là où transitent les cargos) et de nombreuses épaves au fond de la mer rendent le chalutage compliqué, voire impossible. Résultat : les plongeurs amateurs se régalent (au bon sens du terme cette fois), les épaves grouillent de vie, et l’on trouve, au large de Dieppe, une colonie de grands dauphins, tandis que la Côte d’Opale a vu revenir phoques gris et veaux marins. On a même photographié récemment, au large de Calais, un cachalot et une baleine à bosse… Bonne nouvelle ? Pensez-vous ! Si les phoques sont redescendus en France, m’explique Jacky Karpouzopoulos, de la Coordination Mammologique du Nord de la France, c’est soit parce qu’il n’y a plus assez à manger au Nord, soit à cause du dérèglement climatique ; c’est une bonne nouvelle qui en cache une très mauvaise. Il me raconte d’ailleurs avoir vu un phoque s’attaquer à un dauphin : les rivalités territoriales sont vouées à se multiplier si la ressource halieutique continue à être pillée par les chalutiers INNOCEA et leurs collègues anti-écologiques (j’ai oublié les chiffres, mais on m’a expliqué le temps qu’il fallait à un bateau humain pour ôter des océans tous les poissons que consomme un phoque dans toute sa vie… Quelque chose comme dix minutes).

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Je demande aux gens de la CMNF, mais vous, vous en mangez encore, du poisson ?

« Oui, de temps en temps… Rarement… »

J’avais oublié. Le plus décontenançant, dans le fond, c’est de voir qu’un véritable changement des habitudes culinaires n’est jamais une option. Il faut réduire, mais surtout pas arrêter. Mais pourquoi ?? C’est vital de bouffer du poisson ? C’est ça le secret du bonheur ? Ça m’a pas frappé… Et moi je me sentais toujours un peu suspect d’être là pour défendre les droits des animaux, d’être un végétarien animaliste, ce qui m’aurait disqualifié – par opposition à un végétarien écologiste, qui arrête le poisson pour les océans. L’animalisme n’est pas anthropocentré, c’est ça qui la fout mal ! Le soleil tourne autour de la Terre et l’homme est au centre de la Création, voyons ! Alors je passais mon temps à bien donner l’impression que j’étais surtout écolo – sinon on m’aurait regardé comme un fou. Oui parce que, n’allez pas leur parler de la souffrance des poissons hein… Ils ne font pas de bruit, ils sont tout petits, ils ne nous ressemblent pas – donc ils n’ont pas mal. Imaginez un être humain muet, d’une trentaine de centimètres, qui n’aurait qu’une seule expression sur le visage, et qui passerait son temps sous l’eau. Qu’est-ce qu’on en aurait à foutre ? On pourrait bien l’éviscérer et le manger.

Dans cette vidéo de PETA, Joaquin Phoenix montre ce que ressent un poisson pendant les derniers moments de sa vie
Dans cette vidéo de PETA, Joaquin Phoenix montre ce que ressent un poisson pendant les derniers moments de sa vie

Lors de la soirée Thalassa, j’ai même demandé à Georges Pernoud s’il avait déjà pensé à arrêter de manger des poissons. Eh bien ça ne lui avait jamais traversé l’esprit ! L’homme, éminemment sympathique, est pourtant loin d’être bête et connaît les océans sur le bout des doigts, connaît le problème de la surpêche, et ne croit certainement pas à l’optimisme de certains pour qui l’accroissement de 40% des stocks français ces 20 dernières années (selon eux) suffit à invalider la théorie selon laquelle les océans seront vides en 2048 – et pour qui le chalutage profond n’est qu’une bagatelle écologique (ce sont des gens haut-placés, je ne citerai pas de noms). Mais non, Georges Pernoud « mange de tout ». Nota Bene : quand Georges Pernoud était enfant, on était encore moins de 3 milliards sur la planète… J’aurais dû lui montrer le décompte des naissances.

Non, ce qui est fou, c’est la façon dont le végétarisme se retrouve marginalisé dans ces lieux-là, comme il n’appartient qu’aux radicaux, aux hippies, aux emmerdeurs, si bien que ce qui paraît absolument logique est impossible – sans parler du fait qu’à Boulogne, quelqu’un de végétarien, c’est quelqu’un qui ne soutient pas l’économie, donc quelqu’un qui préfère voir des gens au chômage plutôt qu’au travail. Comment vous voulez qu’on vous écoute, traître que vous êtes ? C’est cruel, mais c’est ainsi : soit on sauve les pêcheurs (qui sont d’ores et déjà de plus en plus nombreux à se chercher un autre job), soit on sauve les océans. Seulement, depuis un aquarium situé dans le premier port de pêche français, je vous garantis qu’on voit mieux les humains que les océans.

Même Fred et Jamy sont nés il y a trop longtemps, et ont oublié de faire la mise à jour. Dans leur docu sur les méduses, on vous glisse de la pub subliminale (« mmh, c’est bon les crevettes ! », s’exclame Fred après le laïus sur le régime des méduses), et on culpabilise les autres pays (« les poissons surpêchés par les japonais »)… Eh non les gars, même les Français n’ont pas de filet magique pour ne récolter que les petites crevettes mais pas les gros requins… Ou même laisser leur part aux dauphins et aux phoques… Il faudrait que je parle de l’Ifremer, centre de chercheurs océanographes spécialisés dans l’optimisme, situé juste à côté de Nausicaá, qui recommande par exemple aux pêcheurs de surtout, surtout, surtout être très très très gentils avec les esturgeons s’ils les pêchent par erreur, de les remettre d’ailleurs à l’eau tout de suite – mais même les gens de la CMNF, invités par Nausicaá, m’assurent que ça a peu de chance d’arriver. Seulement à l’Ifremer on a la foi… Cette écologie-là est vaine, rien d’autre ; et les esturgeons sont sûrement crevés au fond du filet avant qu’on les remonte à l’air libre pour respecter les petites recommandations de l’Ifremer et leur offrir le privilège de pas finir bouffés dans un resto de Champagne-Ardenne.

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Ifremer, centre de chercheurs océanographes spécialisés dans l’optimisme, juste à côté de Nausicaá

Je suis heureux d’avoir passé deux jours à Nausicaá et de m’être souvenu des raisons pour lesquelles on pouvait manger du poisson, ou regarder des spectacles d’otaries sans se poser de questions : je refuse de me draper dans mon végétarisme et de laisser tomber les autres, d’oublier ce que ça fait d’avoir encore la frontière mentale. Je refuse d’oublier surtout que le problème n’est pas que les gens sont méchants ou égoïstes, parce qu’au fond tout ça se résume à un seul argument. Qui est le seul véritable argument que l’aquarium de La Rochelle m’ait opposé quand je leur ai expliqué qu’un aquarium ne pouvait pas décemment vendre du poisson à la cafèt’ ; le seul argument qui fait que l’ennemi de l’écologie est l’ennemi du monde entier, et que c’est le pire ennemi que les progressistes aient jamais eu à affronter. Cet argument, c’est l’argument économique. Il faut bien donner à manger aux visiteurs, mon bon monsieur, sinon ils viendront plus, et on perdra de l’argent. Alors, contre l’économie et pour l’écologie, une seule parade : ne pas acheter. On ne gagne pas une guerre sans une ou deux petites privations, que je sache.

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A propos de Camille Brunel

Je suis critique de cinéma et journaliste pour le magazine Usbek&Rica. Mon premier roman, Vie imaginaire de Lautréamont, est paru aux éditions Gallimard en 2011, et j'en prépare actuellement un nouveau autour du militantisme antispéciste.
  • Waxlulu

    Bravo pour ce bel article! C’est complet, intéressant, et drôle. J’aurai aimé voir la réponse de l’aquarium de La Rochelle tout de même.

  • Lukah

    Juste parce qu’il faut trouver quelque chose à redire, je vais me plaindre en ce qui concerne les otaries en captivité.

    Je préfère vivre jusque 60 ans en liberté plutôt que jusque 100 ans enfermé chez moi.

    Le principe de “en captivité elles sont protégées” c’est pas un argument valide.

  • Soe

    Bonjour,

    Merci beaucoup pour cet article, très bien rédigé et qui met en exergue les œillères portées par pas mal d’humains. Seulement, une erreur s’y est glissée : si, la Manche est chalutée. Il n’y a qu’à voir sur https://www.marinetraffic.com/fr/, le nombre de bateau en pêche en Manche. Et la Baltique n’est pas morte, on y pêche toujours des milliers de tonnes de poisson, seulement les poissons y sont un peu plus contaminés qu’ailleurs.

  • Pingback: Lettre d’informations d’avril 2015 | Le CABle()

  • Audrey

    Excellent article, bravo!

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