“Pour une révolution végane”, un essai décapant

Nous vous avons parlé de Méryl Pinque il y a peu : nous avions dévoré « La caricature de Dieu », présélectionné il y a quelque temps pour le Goncourt des nouvelles.

Mais Méryl Pinque n’est pas seulement douée pour la fiction. Cette fois nous avons lu son essai “Pour une révolution végane  », un “manuel érudit et engagé” et un “véritable programme politique” selon Médiapart1.

Couv

Précision importante, par l’auteure

“Le titre de l’essai, Bêtes humaines, fut imposé par Michel Onfray, le directeur de collection, peu de temps avant la parution. Il ne nous a malheureusement pas été possible de le faire modifier en dépit de moult protestations.

Or, ce titre est des plus malheureux. Au-delà de ses résonances zoliennes parfaitement inopérantes en l’espèce, au-delà de son écho personnel (Onfray, en 2014, a publié un Bestiaire nietzschéen où il oppose les « bêtes humaines » aux « bêtes surhumaines » d’Ainsi parlait Zarathoustra), il pèche par son anthropocentrisme. En effet, « bêtes » est déjà un terme péjoratif ou consacré tel par l’usage. Le fait de lui accoler l’épithète « humaines » achève de le rendre tout à fait injurieux pour les animaux, comme si ces derniers ne pouvaient bénéficier de droits qu’en étant comparés aux, ou rapprochés des humains. Posons cette simple question rhétorique : conçoit-on un auteur féministe écrire un livre intitulé Femmes masculines (étant sous-entendu que le masculin serait l’étalon invariable auquel les mesurer), ou un antiraciste un essai titré Nègres blancs ?…

Il eût été juste que nous ayons pu, dès le début de l’ouvrage, nous dédouaner de la responsabilité d’un titre qui nous fut prescrit, qui trahit les victimes, la philosophie du livre et nos convictions les plus essentielles. Nous n’avons obtenu que le droit de faire ajouter un point d’interrogation à la fin (destiné à remettre en cause sa pertinence et à tempérer sa portée), ainsi qu’un sous-titre : Pour une révolution végane, que nous désirions pour titre. De mon côté, je décidai de modifier in extremis le début de mon avant-propos. Cette modification consista en l’ajout d’un paragraphe destiné à déconstruire ce titre spécieux, spéciste et sémantiquement douteux.

Quant à la préface, dont nous n’avons là encore appris l’existence que tardivement, elle reflète la position tout à fait intenable de son auteur, autant devant la raison que devant lui-même. Onfray reconnaît que les végans n’ont pas tort tout en semblant le déplorer intérieurement, si bien qu’il fait marche arrière tout au long de son texte chaque fois qu’il nous dépeint positivement.

Mais pire que tout sans doute, c’est cette incapacité à régler ses actes sur sa pensée (puisque encore une fois, il établit clairement la pertinence morale du véganisme) qui est profondément regrettable. Un philosophe se doit d’appliquer dans son existence ce qu’il reconnaît comme vrai en théorie. À moins qu’il ne le reconnaisse tel que pour les besoins de sa propre cause : après tout, la question animale est dans l’air du temps, pour le meilleur et pour le pire, et Michel Onfray n’a cessé de revendiquer son spécisme — détail qui eût dû le retenir, par discrétion, de signer la préface d’un livre consacré à l’abolition de l’esclavage des animaux.”

Méryl Pinque

Un essai complet et convaincant

Méryl Pinque a du talent. Elle le montre une nouvelle fois dans cet essai, qu’elle a dirigé, et dont elle a rédigé l’avant-propos, ainsi que le chapitre intitulé “Un nouveau regard ». Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager les premières lignes de ce chapitre, quelques phrases percutantes que j’ai toujours gardées à l’esprit depuis :

Nous ne sommes pas le centre du monde, pas plus que nous n’en sommes l’origine et la finalité. Croire le contraire est une illusion de l’ego, la plus funeste en ce qu’elle nie la valeur de l’autre animal, réduit dès lors au rang d’objet, de moyen au service de nos propres fins. L’orgueil de la race, du sexe, de l’espèce, participent du même dangereux mirage. L’impossibilité d’accueillir l’autre en soi, où pourtant déjà il se trouve, cette méconnaissance de ce que Gary Steiner appelle l’affinité entre les vivants, engendre des monstres qui ont pour noms esclavage et Shoah.

Pour être honnête, j’ai d’habitude un peu de mal à lire des essais, aussi intéressants soient-ils, mes goûts me portant naturellement vers la fiction… Ils me tombent généralement des mains au bout de quelques pages. “Pour une révolution végane” fait exception grâce à son écriture limpide et son propos toujours pertinent : l’affinité envers les êtres qui nous entourent, cette attitude mentale proche de l’empathie, c’est ce que ressentent tous les enfants envers les animaux qu’ils croisent, et c’est probablement ce qui a guidé l’écrasante majorité d’entre nous vers le véganisme. Voir cette expérience à la fois très intime et partagée ainsi théorisée sur le papier, voilà qui donne une impression très étrange au lecteur. Un peu comme une révélation.

Le reste de l’ouvrage est à l’avenant, que ce soit la partie rédigée de la main de Méryl Pinque ou celles des auteurs qui ont collaboré : Gary L. Francione (professeur de droit et de philosophie, déjà auteur d’un essai aussi fouillé que pertinent sur les droits des animaux) réfléchit sur le bien-être animal, l’importance d’une éducation végane et la sentience ; Valérie Giroux (juriste et philosophe) détaille pourquoi il est impératif d’octroyer un droit à la liberté à tout animal sensible ; Patrick Llored et Gary Steiner (tous deux philosophes) expliquent respectivement pourquoi le régime carnivore a pour inévitable prolongement une véritable violence politique, et pourquoi nous avons des devoirs de justice envers les animaux.

Chacun des auteurs s’attache à fournir une bibliographie pertinente, et convoque les grands penseurs humains — autant qu’il est possible de le faire : “rares sont en effet les penseurs de la tradition philosophique occidentale à avoir fondé leurs réflexions sur une éthique animale au sein de laquelle tous leurs concepts prendraient forme et sens” (Patrick Llored).
L’ouvrage que nous avons entre les mains est donc, en ce sens, une des œuvres pionnières et fondatrices de l’éthique animale.

Hamlet

Extraits choisis

De même que les Blancs ont pu s’estimer supérieurs aux Noirs (racisme) et les hommes aux femmes (sexisme), les humains dans leur ensemble se considèrent supérieurs aux animaux en vertu de lois arbitraires et impitoyables qui sont celles du spécisme, alors que la civilisation suppose très simplement le respect de l’égalité de tous dans la différence de tous.

Il est généralement admis, dans la plupart des pays occidentaux, en matière d’éthique animale, que les animaux ont une certaine valeur morale, mais que celle-ci est toutefois inférieure à celle des humains et qu’il est donc acceptable de les utiliser pour nos propres intérêts pour autant que nous les traitions “humainement” et ne leur infligions pas d'”inutiles” souffrances.

En 1993, un groupe d’experts a élaboré conjointement un recueil d’essais intitulé The Great Apes Project: Equality Beyond Humanity. Ce livre servait de support à un document — la Déclaration sur les grands singes anthropoïdes, à laquelle ont souscrit les initiateurs du projet ainsi que les divers contributeurs du volume — qui énonce que les grands singes anthropoïdes “sont les plus proches cousins de notre espèce”, et que “ces êtres non humains sont pourvus de capacités mentales et d’une vie émotionnelle suffisante pour justifier leur intégration au sein de la communauté des égaux”. (…)
Je compte parmi les signataires du Great Apes Project2 (…). Toutefois, (…) j’ai soutenu que la sentience constitue à elle seule un critère suffisant d’intégration au sein de la communauté morale, sans qu’il faille exiger la possession d’aucune autre caractéristique cognitive.
(Gary L. Francione)

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… ou dans toutes les bonnes librairies.

  1. lire l’article de Médiapart sur “Bêtes humaines ?“ []
  2. Aller sur le site du Great Apes Project []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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