Pourquoi la présence sur scène du cheval Corazon n’est pas un problème dans le spectacle “Hate” de Laetitia Dosch

Hate : de l’importance de reconnaître ses alliés

1. CONSIDERATIONS STRATEGIQUES

Bienvenue en juin 2018 : des militants malpolis caillassent les boutiques d’animaux morts tandis que les experts de Valeurs Actuelles fantasment 4% de véganes en France (2,5 millions!) ; les carnistes remercient la pression végétariste de contribuer à améliorer la qualité de la viande tandis qu’à en croire Tobias Leenaert, l’écrasante majorité des alternatives véganes en grande surface vont dans le panier d’omnivores qui s’encanaillent. Bref la situation se complique un max, les antispécistes ont cessé de passer pour des hurluberlus, mais l’opinion publique a encore grandement tendance à exploiter les faiblesses du mouvement pour le freiner autant que possible.

Or l’une de ces faiblesses consiste à confondre véganisme et perfection, c’est connu : “eh, j’espère que tu tweetes sur un fairphone”, “et tes avocats ils viennent d’où ?”, “tu sais ton doliprane il a été testé sur des animaux”, “ok c’est vegan, mais est-ce que c’est BIO?”, etc, etc. Sans pour autant se remettre à bouffer des animaux et à se gaver de laitages parce qu’après tout yolo, il peut ainsi valoir le coup de lutter contre le cliché du véganisme comme quête de la perfection plutôt que de l’abolition du martyre animal.

D’où cet article, en fait. Parce que Laetitia Dosch (vue dans La Bataille de Solférino, Jeune Femme, Gaspard va au mariage…) a créé début juin, avec le metteur en scène Yuval Rozman, un spectacle à Lausanne intitulé Hate, que ce spectacle implique la présence d’un cheval sur scène ; qu’il se jouera en septembre prochain à Nanterre et qu’il serait pourtant dommage de le boycotter comme un vulgaire spectacle du cirque Gruss.

D’abord parce que Hate montre, démonte et attaque, frontalement et antispécistement, la relation d’amour viciée par la haine unissant les humains aux animaux depuis qu’ils en chérissent certains et en exécutent d’autres. Ensuite parce que Judith Zagury, chorégraphe et responsable de l’animal sur scène, est végane elle-même (poussée par sa fille de 11 ans) et que Corazon, le cheval, est rentré après chacune des cinq représentations dans son sanctuaire à la campagne, Shanju, au milieu d’animaux rescapés des abattoirs – poules, chèvres, autres chevaux aussi. Ça ne fait pas tout, mais c’est loin d’être un détail.

Petite pause à côté du théâtre

Judith est un peu embarrassée. Elle refuse qu’on l’appelle “dresseuse”, ne considérant évidemment pas les chevaux comme des bêtes que l’on peut contraindre ou forcer à être belles, mais comme des gens dont elle a la charge. Seulement, parce qu’elle ne se contente pas de les laisser paître et qu’ils vivent ensemble dans le grand enclos de Shanju plutôt que libres dans les prairies suisses comme des Mustangs en Arizona, sa position paraît aussitôt louche à quiconque a appris qu’en ce bas monde, les animaux de l’industrie du spectacle ne peuvent être qu’exploités, sauf exception extrêmement exceptionnelle. Alors, devinez quoi : Hate fait partie de ces exceptions.

2. AU SANCTUAIRE

Voilà comment je réfléchis :

1/ Les sanctuaires sont nécessaires. Même dans un monde où le martyre animal a été aboli, les animaux domestiques ne peuvent pas avoir entièrement disparu. Les espèces malades, les poulets qui ne peuvent pas marcher, les vaches au pis difforme, les dindes qui ne peuvent plus se reproduire seules, ces espèces-là, fabriquées par l’humain, ont cessé d’être produites et se sont, heureusement, éteintes ; mais le fait d’avoir cessé d’inséminer de pauvres vaches et de pauvres truies à tour de bras ne signifie pas que bovins et porcs ont disparu : simplement qu’ils ont été libérés du système industriel ultra-violent qui nourrit le monde d’aujourd’hui.

2/ Dans un monde idéal, les animaux domestiques sont infiniment moins nombreux qu’aujourd’hui, mais ils sont encore là. Il faut donc s’en occuper.

3/ …voire trouver des modes d’interaction mutuellement bénéfiques avec eux (Zoopolis en propose quelques uns).

Ici aussi, ça se complique. La gestion d’un sanctuaire implique de douloureuses questions qu’on n’imagine pas forcément lorsqu’on n’est pas au contact des animaux. La question des vaccins, par exemple : faut-il vacciner, disons, 20 poules, sachant qu’il est très probable qu’au moins deux ou trois d’entre elles risquent de ne pas survivre à l’injection ? Ou encore : quand se résoudre à euthanasier un animal malade ? Qui accepter de recueillir ?… Qui refuser ?

Au sanctuaire

Quand j’ai visité Shanju, début juin, une poule rousse venait d’avoir onze poussins. On se demandait quand les laisser sortir du poulailler, sachant que la forêt est pleine de renards et le ciel de rapaces… A partir du moment où ces animaux naissent chez Judith, celle-ci s’en retrouve responsable. De la même manière qu’on peut alors enfermer les poussins le temps de les laisser grandir un peu, il est du coup nécessaire, par exemple, de faire castrer les chevaux – sans quoi les mâles n’accepteraient jamais de partager la stabulation ; sans quoi les insupportables boxes s’imposeraient ; sans quoi le sanctuaire ne serait qu’un poneyclub.

Les poussins nés à Shanju

Sauf que dans la stabulation il y a par exemple Nino, le pottok que personne ne monte jamais, racheté par Judith au prix de sa viande (250€) à une foire en pays basque, il y a une quinzaine d’années. Et Nino doit la vie au fait qu’à Shanju, quelqu’un a trouvé un moyen de lui offrir une vie décente – moyennant la cession de ses testicules (sous anesthésie, on n’est pas chez Herta). On stérilise bien les chats pour leur bien-être, et épargner la compétition de portées de chatons supplémentaires à ceux qui attendent leur adoption dans des cages.

Tout est là : si l’intérêt de l’animal prime sur l’intérêt de l’humain, il y a de fortes chances pour que l’intervention soit justifiée. Sans castration, Nino ne pouvait pas vivre : c’était l’exécution ou le box. Quand je suis venu, il grignotait du foin au milieu de ses semblables ; ses couilles n’avaient pas l’air de lui manquer tant que ça.

On aurait tous préféré les lui laisser, évidemment, mais dans ce monde-ci, ça n’était pas possible. Dans ce monde-ci, les restos de Lausanne proposent des “fondues de cheval à gogo” pour moins cher que les fondues de bœuf. Dans ce monde-ci, les gens mangent encore de la viande parce qu’on leur en propose partout, et qu’il reste encore un vieux doute quant au droit à la vie des animaux. Dans ce monde-ci, il y a urgence, et chacun y répond avec ses moyens.

Un restaurant à Lausanne…

La plupart d’entre nous choisit chaque jour de se tourner vers une alimentation d’origine végétale, et c’est déjà énorme (si seulement on pouvait être ne serait-ce que 4% bientôt, pour de vrai!). 269Libération Animale libère, entre autres, les chevreaux de l’élevage caprin à côté de Shanju (soutenu par Judith, mais difficile d’accueillir les rescapés chez elle, forcément). L214 apporte en permanence la preuve de la sérénité et de la souveraineté de la cause animaliste dans les médias. Judith, elle, a accepté de participer au spectacle que lui proposèrent Laetitia Dosch & Yuval Rozman. 1h20 sur scène, avec un cheval et une consigne : il ne fallait surtout pas qu’il s’agisse de dressage. L’animal devait être traité en égal. Mais comment ?

C’est la plus belle question du monde.

3. DÉSAPPRENDRE A DOMINER

La présence d’animaux dans la communauté humaine, Zoopolis le démontre à merveille, n’a rien de fondamentalement scandaleux : de toute façon inévitable, elle doit être au minimum encadrée avec le plus d’empathie et d’intelligence possible. Prenez l’Assemblée Nationale et ses deux ou trois pelés ayant rejeté, un soir de désoeuvrement, les lois qui auraient préservé des millions d’animaux de la torture : si ces gens-là avaient eu un poussin devant les yeux, pas sûr qu’ils auraient voté la perpétuation de leur broyage avec autant d’aplomb. Les lois sur les animaux se font sans eux : non seulement ils ne peuvent pas être écoutés parce qu’ils ne parlent pas français, mais on les empêche en plus d’être vus. Ce serait pourtant un début intéressant. L’absence des animaux est un problème, pas une solution.

Au sanctuaire Shanju

Alors voilà, au Théâtre Vidy, sur la rive du lac Léman, du 5 au 9 juin 2018, les gens qui avaient acheté leur place pour Hate ont d’abord lu de grandes pancartes qui leur expliquaient que Corazon était un vrai cheval vraiment là, et qu’il fallait donc s’adapter à lui – ce qu’on ne demande pas souvent aux gens qui viennent “voir des animaux”, pour ne pas dire jamais (à part “ne nourrissez pas les lions” ou “gardez vos fenêtres fermées”, ok, bonjour l’empathie). Et juste avant l’ouverture des portes, quelqu’un a pris le micro : si vous devez sortir de la salle, faites-le à un moment où Corazon et Laetitia ne sont pas proches l’un de l’autre.

Les gens entrent silencieusement, c’est assez beau à voir. Corazon se tient immobile au milieu du carré de terre ocre, simplement encadré par un fil à hauteur de ses genoux. Certains soirs, il déambule ; là, il se repose et regarde entrer les gens sans bouger, les oreilles mobiles seulement. Le spectacle commence, Laetitia Dosch joue nue ; et l’écoute dont elle fait preuve vis-à-vis de l’animal d’une demie-tonne est une merveille : quelqu’un tousse dans la salle, la voilà qui s’interrompt brièvement de jouer, montrant par là au cheval qu’elle est aussi attentive que lui aux bruits dans le bâtiment, et que si elle ne panique pas, il n’a pas de raison de paniquer non plus.

Parce que OUI, Corazon est sur scène parce qu’il a bien voulu du rôle : d’autres chevaux de Shanju ont rencontré Laetitia mais, trop impatients, craintifs ou curieux, ils ne parvenaient pas à rester suffisamment calmes. Corazon, lui, se caractérise par son flegme, sa confiance en Laetitia et en sa répétitrice Judith qui, assise au premier rang, fait claquer sa langue dans sa bouche lorsqu’il passe près d’elle, pour lui faire savoir qu’il a bien fait et qu’elle est là.

Et NON, Corazon n’a pas été dressé : ce qui est obtenu ici l’est par renforcement positif. “On est dans le lâcher-prise et le laisser-être”, explique Judith : pas de contraintes, seulement des récompenses ; ce qui justifie peut-être que le cheval ne rechigne pas à la tâche, y trouvant à la fois des gourmandises, mais aussi une gratification qui va au-delà de la simple satiété. Ce sont les arguments des entraîneurs du Marineland, évidemment. Mais les orques ne sont pas des animaux domestiques. Ils passent leur vie dans le bassin qui leur sert de scène, performent tous les jours… Pas grand chose à voir.

Judith raconte aussi qu’il y a constamment des plans B : si Corazon ne veut pas trotter, ou s’il ne veut pas s’allonger, le spectacle diffère et Laetitia s’adapte. Ca aussi, c’est beau à voir : on peut vivre avec les animaux et s’adapter à eux, sans avoir à leur imposer mille contraintes – sans les dresser. A voir les efforts mis en place pour ne pas brusquer Corazon, on se dit même qu’il est tout aussi urgent de libérer les chevaux des pistes de cirques à fanfares, cris et applaudissement, que d’en libérer les animaux “sauvages”.

4. TOUS DERRIERE ET LUI D’ABORD

“Au début Yuval et Laetitia avaient tendance à faire en sorte que Corazon serve le texte”, raconte Judith ; “mais a on a tous été très vite mal à l’aise avec ça. Il est ensuite brièvement question de symboliser l’aliénation de l’animal en faisant enfiler un tutu à Corazon : “mais on n’avait pas envie de voir ça, en fait !”. Le symbole passe finalement par un petit sac à main qu’on lui glisse autour de l’encolure. C’est suffisant. “Ils n’ont pas choisi d’être là, donc il faut faire en sorte qu’ils soient aussi contents que possible…”

Dans la collection des petites attention touchantes et complexes, par exemple, Corazon est systématiquement accompagné de Romero, un deuxième cheval, qui passe le spectacle derrière le décor, avec une accompagnatrice qu’il connaît. Il y est parce que les chevaux sont des animaux grégaires, et qu’on ne veut pas faire flipper Corazon ; parce que si on vous demandait de jouer devant un parterre de 200 chevaux, vous apprécieriez de ne pas être le seul humain dans la pièce.

Romero, le copain et partenaire de Corazon

Cela donne surtout cette image, à la fin, lorsque l’on fait venir Romero sur scène ; rappelant que pour chaque animal que vous voyez, il y en a au moins un de caché. Que pour chaque animal aperçu au cinéma, au théâtre, au cirque, partout, il faut se demander ce qui se passe en coulisses : c’est surtout là que ça coince. Aujourd’hui le public nie l’existence des coulisses de l’exploitation animale, à tel point que l’autre jour, place de la République, une dame accusa les militants animalistes d’être violents parce qu’ils étaient venus dénoncer l’industrie laitière à côté des jolis petits enclos installés là par le lobby du lait. Forcément, elle ne regardait que la scène ! Romero est là pour ça : il incarne les coulisses. Rescapé d’un élevage camarguais, il a la cuisse marquée au fer rouge. C’est un symbole assez fort.

Hate, c’est donc 80 minutes de spectacle, mais aussi tout ce qu’il y a autour. Corazon est de toute façon libre de ses allées et venues pendant la majeure partie de la représentation. Laetitia commence par lui parler du monde tel qu’elle en a fait l’expérience : dégoûtée des humains, elle est tombée amoureuse de lui et veut lui faire un enfant. Tout ce qu’il peut y avoir de mythique là-dedans évidemment (la mère du Minotaure, vous l’avez sur le bout de la langue, n’est-ce-pas : c’est Pasiphaé) est en même temps désamorcé par la réalité du cheval qui se moque de la voix off et pisse quand il veut, baille pendant les monologues, fait trois pas en avant si Laetitia ne monte pas sur son dos avec la fluidité la plus parfaite. “Visualise. Détends-toi. Ralentis”, lance Judith pendant les répétitions qui précèdent chaque soir l’arrivée du public.

Fluide, tout doit être fluide, de la conduite du 4×4 tractant la remorque aux changements d’éclairages sur scène : les humains s’adaptent. Sinon, privés de spectacle. Et plus généralement privés d’interaction, privés de relation avec d’autres personnes que leurs semblables. Il paraît que c’est ça qui fait chouiner Jocelyne Porcher, elle qui est persuadée qu’à moins de buter les animaux elle ne pourra plus interagir avec eux. Hé ben non. Ca demande juste un autre type d’efforts. Et aussi beaucoup, beaucoup moins d’animaux domestiques – trop peu pour assurer toute forme de commerce lucratif en tout cas.

5. LE SPECTACLE DE L’AGENTIVITE ANIMALE

Le spectacle pose une nouvelle question lorsque Laetitia se met à faire la voix off de Corazon : celle de l’anthropomorphisme, forcément. C’est d’abord très drôle, parce que lu avec nos codes d’humains (comme lorsque Corazon essaie de prendre un sein de Laetitia entre ses lèvres et qu’elle le fait s’exclamer “haha, des seins!”). C’est drôle et en même temps, force est de constater qu’elle n’est pas si loin de la réalité. Que cet anthropomorphisme rapproche plus qu’il n’éloigne, en fait. Que ce qu’elle fait dire au cheval (“j’en ai marre”, “j’ai pas envie”, “dépêche-toi”, “qu’est-ce que tu fous”) n’a rien d’absurde : le fait même que le cheval joue avec elle pendant 80 minutes prouve que cette communication existe – puisqu’il n’y en a pas d’autre, pas de cravache, pas de fouet. Derrière les grands yeux de Corazon, il y a bien quelqu’un qui écoute et qui pense.

Hate, c’est d’abord le spectacle de ça, de la proximité qui peut exister entre l’humain et l’animal – et c’est déjà beaucoup, quand on pense au nombre de gens qui croient encore à l’absolue altérité qui pourrait rendre les bêtes folles à tout moment. Comme ces gens au café, le lendemain, qui essayaient de chasser le hardi petit moineau qui tournait autour de leur table : pourquoi, au juste ? Laetitia, devant le burger au tempeh que je lui avais proposé de goûter, avait plutôt tendance à en imaginer la voix off.

C’est surtout le spectacle de la confiance que l’on peut accorder aux animaux, et de ce tout petit truc sur lequel Zoopolis repose tout entier : l’agentivité animale. Les animaux choisissent. Corazon est plus que quelqu’un qui ne veut pas souffrir, et ne se plaindra pas trop si un macroniste a la bonté de l’étourdir à l’abattoir avant de lui faire un trou dans le crâne. C’est à l’évidence quelqu’un qui veut, quelqu’un qui s’ennuie, quelqu’un qui s’amuse (lorsque Laetitia se met à rapper à la fin et l’entraîne avec lui, piaffant face à elle, synchrone avec ses bonds). Sentient, quoi – au minimum.

6. COURAGE ET CONFIANCE

A la fin, Laetitia explique à Corazon que tout ça n’était qu’une mise en scène, que “personne ne va te prendre au sérieux parce que tout le monde sait que c’est moi qui fait ta voix”. Elle le conduit hors de la scène, lui passe le licol, le laisse manger le foin entreposé là, sur lequel il se jette volontiers – le foin parce que Corazon n’aime pas être attaché et qu’à ce moment-là, il faut lui permettre de penser à autre chose. La lumière change, la scène est plongée dans l’obscurité. On ne voit que le cheval sur le côté, éclairé comme dans une étable à l’ancienne. Et à côté de cette image d’Epinal, symbole de la relation aux animaux héritée des siècles passés, Laetitia récite ce texte écrit par elle, sa voix montant de la scène devenue trou noir :

Derrière tes carottes je vois tes cris tes coups de pied ton abandon

Derrière tes caresses je vois la salle noire où on me cognera la tête

Derrière moi je vois d’autres chevaux, d’autres femmes, d’autres chevaux.

Hate est sans équivoque, même s’il s’agit officiellement de parler de la pulsion de destruction et de domination en général, pas seulement sur les animaux. “Il est temps de traiter les animaux comme nos égaux”, “Vous voulez nous posséder comme des objets”, “Les mouches, t’arrives à les aimer quand même ou tu les trouves inférieures à toi ?”, “Il y a quelque chose d’humiliant à se faire contrôler comme ça, pour mon bien-être soi-disant”… C’est très clair, et parce que le cheval est là, on l’entend d’autant plus fort.

On pourrait en parler pendant des heures encore, mais mon train part bientôt. Parler du fait, notamment, que la majeure partie de l’argent à Shanju vient des cours de cirque dispensés par Judith et son compagnon Shantih Breikers. L’avantage est éthique : l’argent n’est pas fait sur le dos des chevaux. Shantih est un ancien de Bartabas d’ailleurs, mais il y a un monde entre le dernier spectacle du cirque Zingaro, Anima (qui se termine quand même, chaque soir, sur la saillie réelle d’un étalon sur une machine) et Hate : on perdrait beaucoup à confondre les deux, même s’ils entendent dénoncer la même chose. La relation de l’humain à l’animal est à réinventer, et on ne la réinventera ni entre humains, ni avec les dresseurs de l’ancienne école.

Je pourrais aussi raconter les soucis de Judith avec les vétos justement, parce qu’elle a ôté la puce de l’oreille de la chèvre, de la brebis et du bouc qu’elle a recueillis ; raconter l’histoire du trajet en urgence jusqu’à la clinique de Bern, l’été dernier, pour sauver le bouc qui s’était empoisonné ; je n’ai pas fait la liste des habitants de Shanju mais cet article est déjà trop long…

Et puis il y aurait une critique différente à écrire chaque soir, tant il y a d’improvisation (comme le 4e soir, lorsque Romero se met à souffler derrière le décor pendant que Laetitia commence à faire la voix de Corazon : on croirait entendre une deuxième voix off venue des coulisses, destinée aux gens qui parlent cheval). Raconter aussi cette impro où Corazon sent son crottin et embrasse Laetitia juste après (“ça me gène un peu quand tu fais ça après avoir senti ton caca…”) – géniale parce qu’alternant entre la merde et le bisou, entre la hate et le love.

Je finis quand même en repensant à Judith qui a parfois peur que Corazon ait l’air nouille, qu’il ne réagisse pas comme il faudrait et donne une mauvaise impression de lui au public. Trop amorphe, baillant ou pissant trop… Hors de question de l’obliger à se retenir de toute façon et chaque soir, c’est à Laetitia de convaincre Corazon de jouer avec elle, encore une fois. Voilà qui en dit long de la latitude qu’elle lui laisse, de la confiance et du courage envers l’animal sur lequel se fonde Hate – et de l’erreur qui consisterait à ne pas s’y intéresser de près.

>> Le spectacle Hate sera joué à Montpellier cette semaine et à Nanterre en septembre.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai aussi écrit La Guérilla des Animaux, qui sortira le 16 août 2018. Autour du militantisme antispéciste (comme promis).

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