Réveille-toi, Néo : pourquoi Jupiter Ascending est le plaidoyer animaliste le plus évident depuis… Noé

Pour ne pas voir que Jupiter Ascending est un film animaliste, une critique de l’élevage industriel et un éloge de ce qui relie l’homme à l’animal, il faut vraiment ne pas le vouloir. Il faut, pour reprendre une métaphore inventée par les Wachowskis eux-mêmes, aimer la Matrice, en aimer le goût, refuser ainsi la pilule rouge offerte par le militantisme animaliste et choisir la pilule bleue, le royaume illusoire détenant les foules dans les cages de la publicité et de l’endoctrinement carnistes. En gardant en tête ce « désert du réel » qu’est le désastre éthique et écologique en cours depuis des décennies dans tous les abattoirs de la planète, on ne lira certainement pas le film de la même façon ; peut-être en sera-t-on même plus proche du fond. Car tout le fatras fantastique de Jupiter Ascending, ange-gardien lycanthrope, princesse des étoiles, civilisation interstellaire, n’est là que pour faire passer la pilule, précisément. De l’enjeu même du film aux expressions presque toutes faites, la preuve en dix détails qui n’en sont pas.

1. Les Wachowskis sont obsédés par l’élevage industriel

Souvenez-vous des champs de placentas humains dans Matrix, ou des baignoires dans lesquelles étaient confinés les Terriens dont l’énergie était pompée. Morpheus avait même cette terrible remarque, « ils nourrissent les bébés avec les morts » – ce qui se passe dans les élevages où vaches, poissons, cochons, sont nourris de « farines animales » faites avec leurs semblables (ça en a rendu fous quelques uns). Ainsi, de la même manière que dans Matrix les machines cultivent les humains au grand mépris de leur sensibilité et de leur intelligence, ce sont cette fois des humains extra-terrestres, « plus évolués technologiquement », qui veulent « récolter » les humains qu’ils ont délibérément laissé pousser sur Terre. Plus révélateur encore : dans Cloud Atlas la scène d’abattoir pour humains n’était pas située dans le passé, mais dans le futur… Avec Jupiter Ascending, les Wachowskis placent pour la première fois l’imaginaire de l’élevage industriel au cœur même du film : il s’agit de sauver la Terre de ceux qui veulent la « récolter ».

2. La viande à l’image définit les personnages

Début du film : Jupiter (Mila Kunis) vit un enfer dans une famille patriarcale. Le festin des réacs (les mâles au pouvoir, les autres ailleurs) est représenté par une table littéralement couverte de charcuterie, avec trois énormes saucisses en plein centre de l’écran. A la fin, retour dans la même famille : on se croirait à la fin de Retour vers le Futur, tout a complètement changé, c’est la maison du bonheur. D’ailleurs la table est vide… il reste bien sûr quelques rondelles de saucisson dans un coin d’assiette – voir une famille virer végétarienne par magie serait tout simplement ridicule – mais à l’image, l’absence de viande marque le passage d’une famille brutale à une famille compréhensive. Sinon, pourquoi ne pas avoir simplement mis le festin sur la table à la fin du film plutôt qu’au début, comme à la fin des aventures d’Astérix ?

3. L’intelligence des animaux est une donnée de base

L’extra-terrestre joué par Channing Tatum se moque gentiment de Jupiter qui s’étonne de découvrir qu’il y a d’autres formes de vie dans l’univers :

« Comment ça, tu t’imaginais appartenir à la seule espèce intelligente sur la seule planète dotée de vie de l’univers ? »

Retournons la phrase pour faire saillir le présupposé : non, il n’y a pas d’intelligence que sur Terre…. Non, il n’y a pas d’intelligence qu’humaine. Enlevez la couche de SF qui fait l’intérêt de la métaphore et du film, et vous vous retrouvez avec une pure description antispéciste du réel, affirmant que les humains n’ont pas le monopole de l’intelligence, loin de là.

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4. La lutte contre la domination du mâle sur la femelle rejoint la lutte contre la domination de l’homme sur l’animal

Pour Andy, on ne sait pas, mais on sait que Lana Wachowski est végétarienne – et transsexuelle. Mouvement veggie et mouvement queer s’associent également dans le film : de la même manière que dans Matrix, Morpheus invitait Néo à « libérer son esprit », la même chose se produit ici. Pas question de penser en dehors des lois de la physique cette fois, mais en dehors des lois de la morale : oui, les animaux sont intelligents et non, il n’existe pas de différence entre l’homme et la femme… autre que physiologique, ce que souligne un gag, au début : alors que Caine Wise saigne, et qu’il emmène Jupiter en sécurité avec une voiture volée, Jupiter fouille dans la boîte à gants et lâche : « cette voiture appartenait à une femme… » Etonné, on se demande ce qui peut bien prouver ça. Un rouge à lèvre ? Un numéro de Marie-Claire ?! Pas du tout : des serviettes hygiéniques. En un gag, le film rappelle l’existence du carcan culturel (on a spontanément quelques réponses qui viennent lorsqu’on se demande ce qu’une femme pourrait mettre dans une voiture et pas un homme), pour le balayer aussitôt en affirmant que la seule différence est physiologique. Preuve de cette complète réversibilité des sexes, les rôles de Jupiter Ascending sont les inverses exacts de ceux de Matrix : le héros initié (Néo) devient une femme (Jupiter), l’initiateur (Trinity) devient un homme (Caine Wise), et le mentor (Morpheus) devient une femme (l’Egide).

5. Même les abeilles ont du génie

Très jolie scène couverte de verdure, dans un jardin où les abeilles reconnaissent Jupiter et lui tournent autour car elles « reconnaissent la royauté ». Plus important : les abeilles, avec lesquelles vit le personnage de Sean Bean (littéralement, elles vivent dans la maison) – ne piquent pas. Elles ne sont pas montrées comme des nuisibles, ou des insectes menaçants : elles sont là, voilà tout, et elles savent ce qu’elles font.

6. Les humains et les animaux se ressemblent

En se retrouvant, les deux personnages masculins principaux se battent avant de se dire bonjour (la même chose se produisait dans Matrix Revolutions). Les mâles humains se battent pour se mesurer les uns aux autres comme les mâles d’autres espèces animales, et tandis que Jupiter observe la chose, une autre femme la rejoint, soulignant que cette différence de comportement homme/femme tient, encore une fois, aux organes génitaux, à quelque chose de purement physique, et surtout d’inter-espèces : « quand vous aurez fini vos rituels de fraternisation masculine [« male mating rituals »], on pourra passer à autre chose »… En un clin d’œil, les deux hommes que l’on regardait se battre en imaginant qu’ils avaient de bonnes raisons sont devenus deux cerfs en train de mesurer leurs forces pour de simples pulsions.

7. Les humains et les animaux se ressemblent vraiment, vraiment beaucoup

Caine Wise, le sidekick de Jupiter, précise avoir dans son ADN de l’ADN de loup. « J’ai plus en commun avec les chiens qu’avec vous », lance-t-il à Jupiter. Pourtant Channing Tatum, aux oreilles pointues près, a l’air parfaitement humain. Il, est, en fait, un chien dans une enveloppe humaine. Un chien qui parle, un chien bipède, un chien humain, en somme. Une sorte de Didier qui s’attacherait à montrer ce qui relie l’homme et le chien, plutôt qu’à faire ressortir ce qui les sépare. L’implicite ici, assez amusant, un peu « tribal » (on connaît le trip des Wachowski, voir la rave party de Matrix Reloaded), c’est que l’apparence ne suffit pas à distinguer l’appartenance à une espèce ou à une autre – de la même manière, vous dirait sûrement Lana, que l’apparence ne suffit pas non plus à distinguer l’appartenance à un sexe ou à un autre.

8. L’homme est responsable de l’extinction des dinosaures

L’extinction des dinosaures est présentée comme une extermination venue de la main humaine : façon de suggérer que les extinctions de masse ne sont pas le propre de la nature – chose que certains sceptiques remettent encore en cause lorsqu’on leur parle de la sixième, qui commence en ce moment même.

9.La métaphore n’est même pas subtile

Les mauvais envahisseurs venus de Jupiter comparent clairement la Terre à une « ferme », ajoutant que les humains vont être récoltés « comme du bétail » (« exactly like a herd of cattle »). Comment faire plus explicite ? « La vie est un acte de consommation ! », hurle l’impérialiste fou joué par Eddie Redmayne, « je peux créer la vie, donc je peux la détruire ! »… Et tandis que ce personnage aux accents de Voldemort hurle les arguments carnistes les plus célèbres (« c’est le cycle de la vie ! », « oui mais si on ne les fabriquait pas ils n’existeraient pas donc on peut les tuer ! »), le film, lui, est l’adaptation fidèle d’un argument antispéciste : cette vieille fable qui consiste à imaginer ce qui se passerait si des extra-terrestres technologiquement plus avancés que nous débarquaient sur Terre, et nous traitaient comme nous traitons les animaux. Le mieux, c’est encore la réaction de Jupiter qui, plutôt que de sauver sa famille et de perdre la Terre, choisit de perdre sa famille pour sauver la Terre : l’apothéose de l’héroïne correspond à son passage à un niveau d’empathie plus élevé, ce qui est à peu près la base de l’animalisme (on retrouvait cela dans Interstellar, autre film crypto-vg ou la compassion humaine était au cœur de nombreuses réflexions, puisque le père devait abandonner sa famille pour sauver la Terre).

10. Le film n’est pas végétariste, il est carrément végane

Au début du film, le frère de Jupiter, qui appartient à la famille bouffeuse de saucisses, veut vendre les ovules de sa sœur pour se faire de l’argent. Lorsque le père l’apprend, il est furieux : « tu l’as prise pour une foutue poule, c’est ça ? » Pour bien faire comprendre au public l’importance du parallèle, le personnage hurle deux fois la référence à la condition des poules pondeuses. Vendre des œufs ou vendre des ovules participe pour les Wachowskis du même problème : c’est toujours vendre de la vie. Œufs, ovules, bétail, humains, ce que dit le film est absolument clair, c’est le contraire exact de ce que hurle le Voldemort impérialiste de service: non, la vie n’est pas un acte de consommation. Non, on ne vend pas la vie.

En somme,
Si AUCUNE référence à l’exploitation des animaux n’avait été faite dans le film, on aurait pu effectivement imaginer que les réalisateurs se moquaient de la dimension potentiellement antispéciste de leur fable. Mais comment imaginer que toutes les occurrences relevées ici ne correspondent pas au fait que la réalisatrice transsexuelle et végétarienne du film a glissé plusieurs de ses convictions personnelles ? Même en art, les animaux ne sont plus de simples outils de comparaison. Comme tous les Terriens, ils existent désormais pour eux-mêmes.

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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