“Se débarrasser du concept d’ «alimentation naturelle»”

Florence Dellerie est autrice et illustratrice scientifique indépendante, éditrice de la revue antispéciste l’Amorce et co-fondatrice du Projet Méduses, entre autres.
Elle a donnée hier soir une conférence virtuelle très attendue à l’invitation de l’association PEA (Pour l’Egalité Animale) : après la conférence de Cédric Stolz, celle de Valéry Giroux, d’Axelle Playoust-Braure et d’Yves Bonnardel, c’est celle-ci que nous vous résumons ici.

La naturalité : un critère pertinent pour effectuer des choix, notamment alimentaires ?

Florence Dellerie rappelle la définition du mot alimentation, qui ne réserve guère de surprise. En revanche, il est flagrant que la définition communément admise du terme naturel (tout ce qui vient ou est dans la nature, tout ce qui n’est pas le produit d’une intervention humaine) résulte d’un concept aussi vague que fragile. 
Elle rappelle l’opposition marquée, dans la pensée populaire contemporaine, entre alimentations végétales et alimentations naturelles.
Il y a un fort attachement à la naturalité dans la population : les produits bruts, l’alimentation biologique, les régimes minceurs sont souvent classés dans cette catégorie et opposés aux OGM, aux aliments transformés etc.

Sur ce point, Florence Dellerie rappelle que le concept de “naturel” n’a aucune valeur scientifique ! Il n’est pas utilisé par les médecins ; il s’agit d’un argument marketing. 

On note trois objections récurrentes face aux alimentations végétales : la complémentation en B12 est régulièrement pointée du doigt, l’omnivorisme d’Homo sapiens valorisé, et l’aspect transformé des similicarnés et de la viande de culture dénoncé. Que répondre à ce dernier argument ? Faut-il défendre la naturalité de nos pratiques ? Pour Florence Dellerie, non : ce serait contre-productif. 

Elle détaille trois exemples :

  • Un visuel récent, qui a beaucoup tourné sur internet, oppose la composition d’un burger Beyond Meat (la liste d’ingrédients est fort longue) à celle d’un steak de vache (la colonne comporte simplement la mention “bœuf”) dans le but évident de discréditer Beyond Meat et les simili-carnés en général.
  • Interbev, le lobby de la viande, utilise le concept d’alimentation naturelle pour vanter les mérites du flexitarisme — un terme extrêmement flou aussi — et faire en réalité la promotion de la consommation de viande.
  • Enfin, la tribune de Jocelyne Porcher et Paul Ariès dans le journal Libération en 2018 postule que nous serions condamnés à ingurgiter de nombreux produits transformés, et à en pâtir. Dans cet article, une expression intéressante est à relever : il est question d'”assemblage de molécules”. On voit que les auteurs jouent sur la peur liée à la chimie.

Florence Dellerie rappelle que l’appel à la nature est un argument fallacieux. Le virus de la rage est naturel, le vaccin ne l’est pas ! Et il serait possible de multiplier les exemples.

L’argument fallacieux du “régime carencé”

Florence Dellerie rappelle également que le véganisme n’est pas un régime alimentaire, loin de là, et que le réduire à cela (en oubliant la lutte contre l’exploitation des animaux dans les laboratoires, l’habillement, les loisirs etc) est fallacieux. 
Réduire le véganisme à des pratiques alimentaires, c’est tomber dans l’entonnoir du traitement des questions éthiques animalistes, très commode pour les détracteurs du véganisme : on part de “les animaux non humains sont sentients et ont des droits à respecter” et l’on tombe rapidement dans un débat sur la naturalité des alimentations végétales… Cela montre comme notre idéologie est mal traduite par les médias ou le public. Les enjeux ne sont plus compris et c’est un phénomène hélas très récurrent. 

Le problème de la B12, souvent évoqué par les détracteurs du véganisme, est toujours mal traité. Le véganisme n’exclut aucun nutriment, seulement certains aliments. Il n’est donc pas intrinsèquement carencé. Il n’est pas pertinent de le qualifier de “régime carencé”, comme il est parfois fait dans des journaux se revendiquant pourtant de l’esprit critique… 

De plus, la distinction entre un aliment et un complément alimentaire est arbitraire et floue : pourquoi plébisciter un haricot cultivé pour apporter des protéines et vilipender des bactéries cultivées pour apporter une vitamine ?

Quant au fait de consommer des compléments alimentaires : de nombreux aliments très courants sont enrichis en nutriments (cacao, lait, margarine… sont enrichis en fer, calcium, vitamine D…) et les consommateurs, une fois mis au courant, n’y voient généralement aucun souci. La majeure partie des résidents de France Métropolitaine est carencée en vitamine D et cela n’émeut pas le grand public. L’injection de vitamine K aux bébés à la naissance est systématique dans de très nombreux pays du monde ; les femmes enceintes sont complémentées en vitamine D, en acide folique, en fer… sans que cela n’implique d’idée de carence pour le grand public.

Un cas spécifique est celui de l’iode : une grande partie du sel de table est complémenté en iode ; cela a été décidé dans les années 60 par les pouvoirs publics pour lutter contre le déficit chronique d’une partie de la population, qui engendrait notamment le crétinisme. Les œufs de poules d’élevage quant à elles ont une teneur en iode due en partie à leurs rations complémentées : le grand public n’a pas conscience d’être complémenté en iode par ce biais-là également. Enfin, la première source d’iode dans les pays industrialisés vient des produits laitiers ! Les vaches sont complémentées en iode comme les poules… mais l’iode trouvée dans le lait résulte aussi des produits destinés à nettoyer les mamelles, qui en contient et qui passe par voie transcutanée dans le lait.

Se débarrasser de ce concept d’alimentation naturelle : pourquoi ?

S’il faut se débarrasser du concept d’alimentation naturelle, c’est d’abord pour éviter chez le public ayant choisi d’adopt une alimentation végétale le refus de la complémentation en B12, encore trop fréquent et aux conséquences possiblement dramatiques. La médiatisation de quelques cas dramatiques de ce genre engendre des réticences dans la population : des cas comme celui de Tim Shieff sont instrumentalisés pour lutter contre la prise en compte des intérêts des animaux.
Mal informés, les médecins recommandent généralement à un patient en manque de B12 non pas de se supplémenter mais de reprendre une alimentation omnivore. 
Enfin, lutter contre l’idée de naturalisation de l’alimentation c’est aussi lutter contre celle de naturalisation tout court…

Se débarrasser de ce concept d’alimentation naturelle : comment ?

Comment ? Par l’esprit critique. L’idée est d’amener ses interlocuteurs à quitter divers dogmes, dont le marketing. 
Il est utile de marquer sa désapprobation, mais avec bienveillance. Il est utile de créer du matériel en ce sens : supports informatifs, articles, conférences… 
Il est pertinent de poser des questions pour inviter l’autre à interroger ses propres réflexions sur la naturalité (pourquoi un marteau serait-il un outil si un humain l’utilise mais non un chimpanzé ?) ; mais aussi de rappeler que la frontière naturel/artificiel est très difficile à définir

Florence Dellerie recommande de soigner sa communication, de vulgariser au maximum, d’être attractif (c’est-à-dire d’utiliser des éléments qui vont parler à l’interlocuteur) : tout ceci reste souvent trop négligé. 
Il faut rappeler la réalité : tout est chimique, le naturel est chimique (et réciproquement) car l’univers est constitué de chimie. L’eau est constituée de chimie : un atome d’oxygène et deux atomes d’hydrogène.
Les infographies de James Kennedy, professeur de chimie en Australie, peuvent se montrer utiles à cet égard : elles montrent par exemple la très longue liste d’éléments chimiques entrant dans la composition d’une banane. 

Il est possible de faire remarquer à son interlocuteur la longue sélection génétique ayant abouti aux aliments bruts tels qu’il les connaît actuellement : personne ne se nourrit de champignons et de racines cueillis dans la nature, et d’animaux sauvages tués et dépecés à la main. Le comparatif carotte sauvage/cultivée est édifiant, de même que celui entre maïs primitif et moderne (la taille et l’intérêt nutritif du second sont incomparables avec le premier). Si aujourd’hui nous avons accès à des aliments plus nutritifs, moins amers, plus sucrés, c’est que toute l’agriculture (et bien sûr l’élevage) est basée sur cette sélection génétique. 

On peut aussi rappeler la constante mise en scène marketing des animaux d’élevage, qui tous semblent s’alimenter dans la nature d’après les illustrations des emballages : leurs complémentations anthropiques en nutriments n’apparaissent jamais. Attention cependant à ne pas retomber dans l’argument de l’appel à la nature en disant que ce qu’on leur administre n’est pas naturel. 

Florence Dellerie estime nécessaire de prendre nos responsabilités en tant que mouvement politique : il s’agit de ne pas entretenir la confusion en tombant dans des allégations santé douteuses, par exemple en faisant l’apologie sur les stands militants de la spiruline (source de B12 inactive). 

Conclusion sur la naturalité

En résumé, cette notion de naturalité n’a aucune pertinence et devrait être abandonnée. Elle est pourtant très ancrée, très difficile à remettre en question. Le minimum est de ne pas tomber dans la propagation de ce concept dans le milieu animaliste : se débarrasser de ce concept amènera une meilleure compréhension des enjeux éthiques. 

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

Abonnez-vous, c'est gratuit !

Ne soyez pas carencé·e en actualité vegan, recevez chaque week-end l'essentiel de Vegactu !