Une comédie franco-belge met en scène un végétarien… Par le réalisateur d’ “Harry, un ami qui vous veut du bien”

Des nouvelles de la planète Mars : le végétarien, cet ami qui vous veut du bien

Des nouvelles de la planète Mars, comme son nom l’indique avec une subtilité déconcertante, est une petite étude de la virilité en 2016, et plus particulièrement celle de François Damiens. Il est ainsi le mâle le plus lambda possible : il a 49 ans, il est chauve, il a des lunettes, il travaille dans le tertiaire, il a deux enfants, il est divorcé, sa femme a mieux réussi que lui, etc, etc, etc. Un humble portrait de ce bon vieux mâle blanc hétérosexuel carniste tel qu’on le voit juste avant le film sur scène à Ibiza, en train de se faire livrer une pizza par une fille ou d’en mater une autre dans un train de banlieue, respectivement dans les pubs pour Fun Radio, Deliveroo et la SNCF. Ces études, il y en a toujours eu, il y en a une chaque année : this is a man’s world, paraît-il.

Damiens

La cuvée 2016 est tombée sur Dominik Moll (Harry, un ami qui vous veut du bien, Lemming, Le Moine). Or en 2016, le grand péril pour le mâle, c’est le végétarisme. Trouvaille scénaristique, twist, gag, ce que vous voulez : dans Des nouvelles de la planète Mars, monsieur Mars (Monsieur Bonhomme quoi, monsieur Damiens) a un fils de 12 ans qui s’est mis en tête d’être végétarien, le malheureux. Et ce qui aurait pu n’être qu’un détail dans ce portrait socio-sympa phagocyte finalement le film à la vitesse d’une obsession, si bien qu’on ne finit par ne plus parler que de ça : les animaux, leur droit à la vie, notre rapport à eux. On ne dit pas ça parce qu’on est sur Vegactu : la survie d’un groupe de grenouilles, de poussins et de poules, finit ici absolument centrale.

Tout commence lors d’une scène de dîner où le fiston, un peu chétif, mal assuré, refuse de manger du poulet. La séquence de coming-out est touchante, parce qu’un ado s’y prendrait probablement comme ça, maladroit et borné, mais elle incite en même temps à la méfiance: le végétarien passe d’abord pour un endoctriné idéaliste. Première réplique : “je ne veux pas manger de poulet parce que j’ai lu un truc sur la guerre en Irak. Tant qu’on mangera de la viande il y aura de la violence dans le monde” – façon de reprendre, en le schématisant et en le ridiculisant, ce qu’avance par exemple un Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (allez, pour le plaisir : “Il me semble en effet que si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible; qualité qui, étant commune à la bête et à l’homme, doit au moins donner à l’une le droit de n’être point maltraitée inutilement par l’homme” : oui, la violence faite aux animaux est au fondement de la violence faite aux hommes ; non, ce n’est pas une lubie de gamin nul en histoire).

Famille MArs'

François Damiens, héros et personnage relais du film, répond avec la gentille condescendance qui s’impose. Le gosse se renferme, schématise encore plus (“je ne veux pas manger de cadavre de poulet, c’est comme si je mangeais du cadavre humain”), se ramasse le contre-argument de l’omnivorisme humain en pleine face. La grande sœur, lycéenne brillante, arrive à la rescousse,, dégaine Internet, envoie du Gandhi (“oui enfin il avait pas l’air très en forme non plus”), puis du Clinton, du Steve Jobs… et du Hitler. Remarque de Papa : “Ah ben tu parles d’une référence.” Et là, malaise: la scène s’arrête. La scène s’arrête à la mention du végétarisme de Hitler, comme si la mention de ce mythe (que relaie encore, malheureusement, Wikipedia) formulait une tournure suffisamment forte, originale et synthétique pour conclure une scène de débat sur le végétarisme. Peu importe : sous vos yeux émerveillés, en plein portrait du mâle version 2016, vous avez eu droit à un petit exposé sur le végétarisme, niveau 01, disons.

A ce moment-là, on se demande juste comment se résoudra le conflit père/fils dans le domaine de la gastronomie: la réconciliation devra passer soit par le retour du fils dans le giron du carnisme familial, soit par la venue du père dans la lutte progressiste de sa progéniture, qui le tirera ainsi de la torpeur dépressive et de sa crise de la cinquantaine. Suspense.

Quelques évocations des lardons plus tard, arrive Jérôme, le personnage de Vincent Macaigne, sempiternel ami névropathe (cf. La Bataille de Solférino, Les Deux Amis & Cie). Jérôme est passé par l’HP. Il s’y est fait une copine, Chloé. Chloé est végane. Dans la rue, elle mord les gens qui portent de la fourrure… Subtilité déconcertante, disions-nous.

Monsieur Mars (François Damiens) et Chloé (Veerle Baetens)
Monsieur Mars (François Damiens) et Chloé (Veerle Baetens)

A partir de là, on se dit que Dominik Moll a dû se laisser happer par les recherches wikipédia qui n’auraient dû servir qu’à la scène du dîner. Évidemment, l’animalisme, c’est stimulant : une fois qu’on s’y intéresse, difficile de s’en défaire. Chloé est donc végane et elle sort de l’HP – avec l’ado mal dans sa peau, on peut trouver que les animalistes ne sont pas super, super bien représentés ici, mais quoi, les carnistes non plus après tout, exception faite de ce monsieur Mars qui est la vertu incarnée.

S’ensuit une préparation de moussaka végane. Longue scène de cuisine entre le fils et le personnage de Macaigne, qui s’est même permis de balancer le rôti par la fenêtre. On reste sur le fil : est-ce que c’est de l’humour ? Est-ce que c’est du premier degré ? Un personnage entre, compare cette moussaka au tofu à du lait caillé et du vomi ; certes, mais c’est le personnage de la sœur, horriblement antipathique, que faut-il en conclure ? La moussaka n’est pas bonne, mais c’est parce qu’elle est ratée: faut-il comprendre que la cuisine végétarienne est peut-être bonne quand elle est réussie ? Ok, dernière question : il n’y a absolument pas besoin de tofu pour faire une moussaka végane: à quoi bon colporter le cliché de la viande obligatoirement remplacée par le tofu ?…

Une chose est sûre : le végétarisme envahit le film avec une certaine mauvaise grâce, comme s’il ne s’agissait de n’en suggérer les vertus qu’en creux. On se doute bien que le cinéma a mieux à faire que du prosélytisme, mais de là à ne représenter l’animalisme qu’entre les mains d’un ado et une dingue… Peu importe : le jeune se met à préparer un exposé sur les broyeuses de poussins. Végétarisme, niveau 02 – Vegan Apocalypse. Dans la salle du Mk2, les gens se mettent à rire, ils s’imaginent sans doute que le gosse est allé inventer un truc horrible parce qu’il s’est radicalisé. Peu importe : le film, lui, diffuse les images de flots de poussins déversés sur une énorme vis avec une fermeté étonnante, et si le personnage qui encourage l’ado n’est que le copain un peu taré joué par Macaigne, cela reste des encouragements.

Arrivent les grenouilles du cours de SVT, toutes sauvées par le fiston et cachées sous son lit. Arrive, enfin, le grand projet d’aller faire sauter un élevage de poulets dans la région de Sedan. Cette péripétie-là occupe toute la dernière partie de l’histoire.

Au volant de la voiture se trouve un petit vieux, symbole de cette vieille France mollement raisonnable qui trouve qu’en effet, “on mange trop de viande” – célèbre conclusion des débats avec ceux qui, s’ils ne s’imaginent pas devenir végétariens eux-mêmes, n’en admettent pas moins que le végétarisme doit au minimum être soutenu. Dans cette même voiture, Macaigne le foufou et son hystérique végane de petite amie: cette voiture-là transporte une bombe, et la cargaison de grenouilles, qu’il faut libérer. Une autre voiture prend la route à ses trousses : au volant, Papa Mars, fiston végétarien, et la sœur. Cette voiture-là veut empêcher la destruction de l’élevage. A cet instant, le film entier vire à la métaphore du rapport de l’homme moyen à la nourriture: est-ce qu’on fait péter ou non? Faut-il, oui ou non, attaquer le système de l’élevage industriel ? Une voiture dit oui, l’autre dit non, le film suit les deux.

Or voilà ce qui se passe: à cause de son hystérie, la végane provoque un accident. Papa Mars arrive à temps et sauve tout le monde. Faut-il comprendre que l’activisme animaliste, entre les mains de folles, de petits vieux et de marginaux, est voué à finir dans le fossé ? Si oui, c’est si bête que le film ne mérite pas une ligne d’attention, et ce texte n’aurait jamais dû exister.

En attendant on réalise que la bombe, restée dans la voiture accidentée, risque de tuer les grenouilles. Papa Mars, ce héros, risque alors sa vie et les ramène. “Risquer ta vie pour des grenouilles, quand même”, le sermonnent soudain ses parents, dont il a une vision… Tout est là, apparemment, puisque le film s’arrête là-dessus: on ne doit pas risquer sa vie pour des grenouilles. Mais encore une fois, si ne pas manger d’animaux constitue le juste milieu entre balancer des chihuahuas dans la Seine (ce que fait Papa Mars à un moment donné) et risquer sa vie pour quinze grenouilles, le film se contente de le suggérer de très loin.

Grenouille affiche

Bref, Papa Mars revient. La voiture explose à la française, on dirait le 14 Juillet. Le lendemain, les grenouilles sont libérées. Le marginal et la végane se tirent en Belgique en faisant du stop, tout le monde leur dit au revoir au ralenti. The end.

Il n’y a pas eu de réconciliation autour de la gastronomie. La bombe n’a pas explosé dans l’élevage. L’activisme du gamin n’est cependant pas réduit à néant, il est même plutôt encouragé – mais par le marginal, pas par le père. C’est ce qu’on appelle une fin ouverte: est-ce que Papa Mars va devenir végétarien, lui aussi, dans le sillage des nouvelles générations? Végétarien modéré, sans les bombes, quoi… un végétarien meilleur que ceux qui existent déjà, vous savez. Le film se fige avant de devoir conclure, face au regard médusant de la perspective végétarienne. Le changement, ce sera pour le prochain film.

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Bande-annonce:

A propos de Camille Brunel

Camille Brunel
Je suis critique de cinéma & journaliste pour le magazine Usbek & Rica. J'ai écrit La Guérilla des Animaux (Alma) et le Cinéma des Animaux (UV Editions).

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