Violence des militants anticorrida : un fantasme d’aficionados ?

La corrida, pratique consistant à torturer des taureaux (et à ce titre interdite par le Code Pénal sur la quasi totalité du territoire français), rencontre une opposition de plus en plus forte en France. Ce sont en effet 70% des Français qui souhaitent l’interdiction totale de la corrida, ils sont représentés par les militants anticorrida. Les manifestations, qui, il y a quelques années rassemblaient quelques dizaines de militants silencieux et peu organisés se rencontrent de moins en moins. Ce sont maintenant des centaines, parfois des milliers de personnes qui sont mobilisées, de plus en plus déterminées et organisées.

Manifestation contre la corrida à Rodilhan
Manifestation contre la corrida à Rodilhan

Il fallait s’attendre à ce que l’ampleur de la mobilisation suscite des craintes chez les aficionados, qui ont peur de voir leur passion interdite. Ainsi, on a pu voir apparaître dans le milieu taurin des fantasmes sur la violence réputée des militants anticorrida.

Traitement par les médias

Dans un communiqué du 25 août 2013 de l’Observatoire National des Cultures Taurines (ONCT), André Viard parle des militants qui se sont opposés à la corrida de Rion-des-Landes comme d’un « un commando de casseurs venus de la région parisienne ».

Le 27 octobre 2013, à propos de la manifestation contre la corrida de Rodilhan, un nouveau communiqué annonce que « les aficionados, dont la patience a été exemplaire jusqu’ici, n’étant plus disposés à se faire agresser impunément. », sous entendant ainsi que les aficionados sont régulièrement agressés par les militants anticorrida.

Dans un article du Midi Libre en date du 29 octobre, Me Ludovic Para, avocat de l’Observatoire national des cultures taurines déclarait : “Cela m’inquiète quand on sait que certains manifestants ont agressé des spectateurs… »

Dans un communiqué, le maire de Nîmes Jean-Paul Fournier indique vouloir alerter “le ministre de l’Intérieur sur les dérives inacceptables observées au sein du collectif anti-taurin à l’origine de ces agressions et d’en envisager la dissolution“.

Dans un article du 30 octobre, Le Midi Libre a recueilli des témoignages « de nombreuses personnes choquées par les violences des anticorrida ». Ainsi, Claire, nous apprend que « nous nous sommes retrouvés seuls au milieu d’une foule en furie, où les femmes étaient les plus virulentes ». Florian Segura raconte avoir été « encerclé par les anticorrida ». L’adjoint à la tauromachie de la ville de Nîmes, Daniel-Jean Valade évoque “le visage déformé par la haine de ce garçon de 25 ans, face à moi, à quelques centimètres, me fixant comme un fou».

Sur Facebook, le fantasme de la violence se poursuit. Sur la page « anti anti corrida », une surprenante page regroupant des personnes non en fonction de leur amour de la tauromachie mais pour leur aversion à l’encontre des militants anticorrida, on peut ainsi lire, à propos d’une vidéo de la manifestation de Rodilhan du 27 octobre 2013:
pacifistes

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terroristes

Voici la vidéo en question :
https://www.youtube.com/watch?v=LU_ssqrnBcw

On y voit des manifestants criant des slogans, brandissant des pancartes, on y voit des fumigènes comme dans beaucoup de manifestations. Les actes les plus violents perpétrés par les manifestants sont le renversement d’une barrière de métal, et des jets de bouteilles sur un véhicule de police, police qui venait de lancer sur la foule des gaz lacrymogènes. On voit aussi des manifestants être brutalisés par des policiers.

Et c’est bien là que le bât blesse, car, bien que dénonçant la violence des militants anticorrida, bien que s’outrant, rageant, pestant contre ces manifestants bruyants, les aficionados n’ont jamais pu prouver aucune agression de la part des militants anticorrida. Pourtant, les appels à témoignages ne manquent pas. Les associations taurines « assurent de leur soutien financier et judiciaire toute personne qui aurait été agressée par des militants anticorrida ». Mais personne ne porte plainte, et s’il y a des plaintes, peu sérieuses, elles n’aboutissent pas. Les sites taurins appellent les aficionados à envoyer les images d’agressions de la part des manifestants, mais aucune image de cette sorte n’a pu être publiée. De là à penser que les agressions des militants anticorrida contre les aficionados sont imaginaires, il n’y a qu’un pas.

Trois explications possibles à ce fantasme

En premier lieu, il est possible que la violence des anticorrida soit un mythe crée de toutes pièces par le lobby taurin, ce qui, pensent-ils, permettra l’interdiction des manifestations, voire la dissolution des associations anticorrida. Ainsi, Jean-Paul Fournier, Maire de Nîmes et aficionado, demande au Ministère de l’Intérieur de dissoudre le CRAC, une des principales associations luttant contre sa passion tauromachique.

En second lieu, la violence physique des anticorrida est peut-être un mythe déformant découlant de leur détermination. Il existe sur YouTube de nombreuses vidéos de manifestations anticorrida, dont on peut voir qu’elles sont très énergiques. Bien entendu, ce n’est pas propre aux anticorrida. La récente manifestation des agriculteurs bretons contre l’écotaxe a également été très vive, pour autant, on n’a pas proposé de dissoudre la FNSEA. Mais il est possible que les cris, les pancartes, les sifflets, les trompettes, la foule de plus en plus nombreuse, soient très impressionnants pour les aficionados, qui sont peut-être particulièrement sensibles, et assimilent cela à de la violence physique. Ainsi, à bien relire les témoignages parus dans le Midi Libre le 30 octobre, on comprend que les aficionados assimilent à de la violence physique le fait d’avoir été « regardé comme un fou », « encerclés » (sans avoir été touchés) ou de s’être « retrouvés au milieu d’une foule en furie » (il s’agissait en effet d’une manifestation). Au journal télévisé de 20h de France 2, on a pu entendre un torero « avoir eu très peur car les militants m’ont dit des choses blessantes », et une aficionada « s’être sentie menacée », sans que l’on sache par quoi.

Cette sensibilité exarcerbée des aficionados par rapport aux actions des militants anticorrida conduit parfois à quelques dérapages: sur Terres Taurines, André Viard a qualifié d’équivalent “aux heures les plus sombres de notre histoire” (sous-entendu au nazisme) le sit-in des militants dans les arènes de Rion-de-Landes.

Sit-in anticorrida de Rion-des-Landes: action "d'une violence insoutenable" pour les aficionados. Référence aux "heures les plus sombres de notre histoire" pour André Viard.
Sit-in anticorrida de Rion-des-Landes: action “d’une violence insoutenable” pour les aficionados. Référence aux “heures les plus sombres de notre histoire” pour André Viard.

manifestation violente anticorrida

anticorrida violence fumigènes

En troisième lieu, il est possible que les aficionados voient dans les militants anticorrida un reflet de leur propre violence. Il s’agit là d’une explication psychologique qui mériterait d’être analysée par un professionnel de santé. Rappelons que la corrida consiste elle-même en un acte violent, puisqu’il s’agit de torturer des animaux jusqu’à la mort. Dans son article « La corrida, une question de générations ? », la journaliste Audrey Jougla, décrit les arènes comme le « lieu du sadisme autorisé ». Il s’agit d’une référence à la manifestation anticorrida de Rodilhan en 2011, ou des aficionados s’étaient livrés à des agressions physiques et sexuelles sur des militants enchaînés dans l’arène. Contrairement aux supposées violences des anticorrida, de nombreuses photos et vidéos de ces agressions avaient été prises et diffusées abondamment sur le net.

Des aficonados plaquent une lance à incendie contre l'oreille d'un manifestant.
Des aficonados plaquent une lance à incendie contre l’oreille d’un manifestant.
Des aficionados se livrent à des agressions sexuelles contre des militantes anticorrida.
Des aficionados se livrent à des agressions sexuelles contre des militantes anticorrida.

Vidéo des violences physiques et sexuelles perpétrées par les aficionados à Rodilhan en 2011.
Le procès des aficionados agresseurs aura lieu au début de l’année 2014.

Il est donc tout à fait possible que les aficionados projettent sur leurs « ennemis » leur propre violence. Mais les anticorrida ne sont pas les ennemis des aficionados, ils sont les ennemis de la corrida. Leur but est de faire interdire les corridas, non d’en découdre avec ceux qui les regardent. Il semble que les aficionados ne comprennent pas cela. Ainsi, André Viard, auteur du site Terres Taurines évoque très sérieusement dans son édito du 30 octobre 2013 la montée de l’ « aficionadophobie ». De même, les aficionados parlent plus volontiers d’ « anti-taurins », terme qui n’est jamais utilisé par les manifestants, la presse, ou les autorités.

Stratégie lobby taurin, peur irrationnelle des aficionados, ou processus psychologique de projection de ses propres défauts, il semble que le fantasme de la violence des anticorrida ait encore quelques beaux jours devant lui, les aficionados craignant de plus en plus de voir leur passion interdite grâce à l’action des militants.

A propos de Ambroise Lelac

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Diplômé de droit et enseignant, je suis militant auprès de plusieurs associations de libération animale.

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