“Dans les forêts de Sibérie”, formidable récit de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson, c’est ce blondinet qui après avoir fait le tour du monde à vélo (1993-94), traversé l’Himalaya à pied (1997) et les steppes d’Asie centrale à cheval (1999-2000), est parti vivre 6 mois en ermite dans une cabane de Sibérie (2010).

C’est cette expérience de vie solitaire sur les bords du lac Baïkal qu’il raconte en un livre autobiographiqueDans les forêts de Sibérie », en réalité son journal tenu au jour le jour. Une ode à la nature.

Très bien écrit, l’essai ne manque pas de charme. Sylvain Tesson manie la langue française avec virtuosité, ses descriptions des paysages russe changeant au fil des saisons sont visuelles comme des tableaux. Il est aussi très érudit et ses références à Sade, à Kierkegaard, à Michel Tournier ne manquent pas. Ses réflexions et interrogations sur le rôle et la place de l’homme dans la nature, la place de l’individu dans le monde, le sens d’une vie réussie sont souvent assez frappantes. Certes, l’auteur pourra agacer par son contentement de lui-même au fil des pages, sa certitude de vivre une expérience dont la plupart seraient incapables. Mais il est racheté par l’angoisse qui le dévore face au temps et à la vie qui passent, une angoisse qu’il ne cache pas dans son récit. Surtout, les qualités de l’ouvrage demeurent.

Cabane
La cabane où a vécu Sylvain Tesson (photo de l’auteur)

Depuis, Sylvain Tesson est reparti découvrir de ses yeux les conflits en Afghanistan… Voici quelques extraits de “Dans les forêts de Sibérie” :

Je n’ai pas de fusil et ne chasserai pas. D’abord parce que la réglementation de la réserve naturelle me l’interdit. Ensuite, parce que je trouverais d’une muflerie dégoûtante de dézinguer les êtres vivants des bois dont je suis l’hôte. Aime-t-on que l’étranger nous agresse ? Cela ne me gène pas que des êtres mieux faits, plus nobles et autrement mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les ahutes futaies.”

« Je pense au destin des visons. Naître dans la forêt, survivre aux hivers, tomber dans un piège et finir en manteau sur le dos de rombières dont l’espérance de vie sous les futaies serait de trois minutes…”

“Il y a cinq jours, Sergueï m’a raconté une histoire. Le gouverneur d’Irkoutsk s’adonnait à la chasse à l’ours de son hélicoptère dans les montagnes qui dominent le Baïkal. Le MI8, déstabilisé par une rafale, s’est écrasé. Bilan, huit morts. Sergueï : “Les ours devaient danser la polka autour du brasier.”

“La décroissance ne constituera jamais une option politique. Pour l’appliquer, il faudrait un despote éclairé. Quel gouverneur aurait le courage d’imposer pareille cure à sa population ? Comment convertirait-il une masse aux vertus de l’ascèse ? Convaincre des milliards de Chinois, d’Indiens et d’Européens qu’il vaut mieux lire Sénèque qu’engloutir des cheeseburgers ? L’utopie décroissante : un recours poétique pour individus désireux de se conformer aux principes de la diététique.”

Lac'

“La vie dans les bois n’est pas une solution aux problèmes écologiques. Le phénomène contient son contre-principe. Les masses, gagnant les futaies, y importeraient les maux qu’elles prétendaient fuir en quittant la ville. On n’en sort pas.”

“Ce soir, je finis un polar. Je sors de cette lecture comme d’un repas chez McDo : écœuré, légèrement honteux.”

“C’est dans l’intérêt du solitaire de se montrer bienveillant avec ce qui l’entoure, de rallier à sa cause bêtes, plantes et dieux. Pourquoi ajouterait-il à l’austérité de son état le sentiment de l’hostilité du monde ?”

“Le soir, la neige toujours. Devant pareil spectacle, le bouddhiste se dit : “N’attendons rien de neuf” ; le chrétien : “Ca ira mieux demain” ; le païen : “Que veut dire tout cela ?” ; le stoïcien : “On verra ce qu adviendra” ; le nihiliste : “Que tout s’ensevelisse”. Moi : “Il faut que je coupe du bois avant que les rondins ne soient recouverts.” Puis je me couche après avoir remis une bûche.”

“La neige toujours. L’immobilité encore. Jusque-là je voyageais comme une flèche décochée d’un arc. A présent je suis un pieu fiché dans le sol. D’ailleurs, je me végétalise. Mon être s’enracine. Mes gestes ralentissent, je bois beaucoup de thé, je deviens hypersensible aux variations de la lumière, je ne mange plus de viande. Ma cabane, une serre.”

Sylvain Tesson by the lake

“La nuit, insomnie. Je m’imagine les bêtes qui rôdent ou dorment en ce moment près de la cabane. Des visons que personne ne désire transformer en manteau, des cerfs dont personne ne rêve de faire des terrines, des ours à la mort desquels personne ne mesure sa virilité.”

“Aujourd’hui, je n’ai nui à aucun être vivant de cette planète. Ne pas nuire. Étrange que les anachorètes du désert n’avancent jamais ce beau souci dans les explications de leurs retraites. Pacôme, Antoine, Rancé évoquent leur haine du siècle, leur combat contre les démons, leur brûlure intérieure, leur soif de pureté, leur impatience à gagner le Royaume céleste, mais jamais l’idée de vivre sans faire de mal à personne. Ne pas nuire. Après une journée dans la cabane des Cèdres du Nord, on peut se le dire en regardant dans les glaces.”

“Le bonheur dans mon existence de voir apparaître les mésanges… Je ne me moquerai jamais plus de ces vieilles dames qui gâtifient devant leurs caniches sur les trottoirs d’Auteuil ou mettent un canari au centre de leur vie. Ni de ces vieillards des Tuileries occupés à nourrir les pigeons avec le grain qu’ils serrent dans un sac de papier. Côtoyer les bêtes est une jouvence.”

“Mes dîners du Baïkal contiennent un faible rayonnement d’énergie grise. L’énergie grise explose quand la valeur calorifique des aliments est inférieure à la dépense énergétique nécessaire à leur production et leur acheminement. (…) Le steak argentin, provenant d’un bétail nourri au soja dans les estancias de la pampa et transporté à travers l’Atlantique jusqu’en Europe, est frappé d’infamie. L’énergie grise, c’est l’ombre du karma : le décompte de nos péchés. Un jour, nous serons sommés de les payer.”

“J’aime marcher sur la glace : avec la lune, c’est un des rares endroits où l’on est sûr de ne pas écraser de bestioles.”

Lac

“De mon duvet, j’entends crépiter le bois. Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux, il me manque quelqu’un à qui l’expliquer.”

“Selon mon humeur, mon abri est un œuf, un utérus, un cercueil ou un vaisseau de bois.”

La fidélité du chien n’exige rien, pas un devoir. Son amour se contente d’un os. Les chiens ? On les fait coucher dehors, on leur parle comme à des charretiers, on leur aboie dessus, on les nourrit des restes et de temps en temps, vlan ! une baffe dans les côtes. Ce qu’on leur offre en coups, ils nous le rendent en bave. Et je comprends soudain pourquoi les hommes ont fait du chien leur meilleur ami : c’est une pauvre bête dont la soumission n’a pas à être payée en retour. Ce qui correspondait donc parfaitement à ce que l’homme est capable de donner.”

“Les chiens se ruent dans mes jambes à tout moment. Ils ont trouvé chez moi un répondant à leur tendresse. Ils ne spéculent pas ni ne se complaisent dans leurs souvenirs. Entre l’envie et le regret, il y a un point qui s’appelle le présent. Il faudrait s’entraîner à y tenir en équilibre, comme ces jongleurs qui font tourner leurs balles, debout sur le goulot d’une bouteille. Les chiens y parviennent.”

“Il pleut et il fait froid et les ramures des cèdres ruissellent vernissées. La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes.”

“Comment peut-on préférer mettre les oiseaux dans la mire d’un fusil plutôt que dans le verre d’une jumelle ?”

” Je pense à ces efforts de l’homme pour dénier toute conscience aux animaux. Des milliers d’année de pensée aristotélicienne, chrétienne et cartésienne nous cadenassent dans la certitude qu’une marche infranchissable nous sépare de la bête.”

“Dans le hamac, j’étudie la forme des nuages. La contemplation, c’est le mot que les gens malins donnent à la paresse pour la justifier aux yeux des sourcilleux qui veillent à ce que chacun trouve sa place dans la société active.”

“La nuit, je suis réveillé par une souris qui est entrée dans mon duvet, ce qui est moins effrayant qu’une araignée, mais plus désagréable qu’une danseuse du Kirov.”

“Qu’est-ce que la société ? Le nom donné à ce faisceau de courants extérieurs qui pèsent sur le gouvernail de notre barque pour nous empêcher de la mener où bon nous semble.”

“Aïka [le chien de Sylvain Tesson] réussi tout de même à croquer tout cru un petit passereau à la consternation d’Hermann [un ami du narrateur venu lui rendre visite], qui respecte depuis quarante un strict végétarisme.”

« L’homme est un enfant capricieux qui croit que la Terre est sa chambre, les bêtes ses jouets, les arbres ses hochets. »

S. Tesson

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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