L’ours, l’éleveur et le mouton

Vous avez peut-être déjà lu les articles de Vegactu sur la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées, une triste saga : comment le gouvernement n’assume pas d’imposer l’ours aux éleveurs, quitte à aller à l’encontre des réglementations européennes, comment des associations se sont proposé de le faire à sa place, mais hélas n’ont pu aller jusqu’au bout de leur projet.

Nous avions également parlé du loup dans les Alpes françaises, et du retour en arrière que prévoit le nouveau plan du ministère de l’écologie.

Le point commun entre l’ours pyrénéen et l’ours alpin, c’est bien sûr une réintroduction rendue difficile par la cohabitation avec les éleveurs.
Ceux-ci ne cessent de se répandre dans la presse à propos des calamités engendrées par l’ours ou le loup, et se plaignent de difficultés financières croissantes liées aux écrasantes pertes provoquées par ces animaux sauvages.
Difficile d’y démêler le vrai du faux… et de l’exagération.

Un numéro de La Gazette des Prédateurs de décembre 2011 s’était penché sur le sujet. Ce magazine trimestriel est celui de l’association FERUS, l’une des associations qui souhaitaient relâcher à leurs frais deux ours slovènes supplémentaires. Il a pour but de diffuser le maximum d’information sur l’ours, le loup et le lynx. Le numéro en question, “Ours et pastoralisme” peut être téléchargé ici.
Morceaux choisis :Portrait d'Ours brun

Le mythe de l’ours tueur en série de brebis, et les indemnisations massives

  • La mortalité du bétail est un des sujets les plus tabous qui soit chez les éleveurs. Admettre que l’on perd des bêtes, c’est reconnaître ses lacunes et prendre le risque de passer pour un mauvais éleveur. Aussi n’est-il pas rare d’entendre un éleveur affirmer qu’il n’en perd aucune, ou si peu… sauf celles tuées par l’ours ! En effet, celles-là sont non seulement reconnues, mais aussi revendiquées, médiatisées, et même souvent largement exagérées. C’est à croire que l’ours est la seule cause de mortalité de brebis dans les Pyrénées…
  • L’ours étant réputé être « le meilleur maquignon » (entendez par là, celui qui paie le meilleur prix), mieux vaut essayer de les lui imputer plutôt qu’à toute autre cause non indemnisée.
  • Mais l’argent n’est pas tout. A l’inverse de toutes les autres causes de mortalité, perdre des bêtes du fait de l’ours n’atteint pas la fierté de l’éleveur. Il ne cherche donc pas à le cacher, comme il le fait pour les autres. Qui sait en effet que le plus grand prédateur des brebis en montagne n’est ni l’ours, ni même le chien, mais l’asticot !? Une brebis blessée non soignée n’a en effet que quelques jours à vivre si les mouches envahissent les plaies et y pondent leurs œufs.
  • Les autres causes de mortalité, pourtant donc largement majoritaires, sont finalement à ce point étouffées que d’aucun ne connaissant pas la réalité de l’élevage pyrénéen peut croire qu’il n’y a pas d’autres pertes en montagne que celles dues à l’ours.
  • Selon un représentant des éleveurs témoignant en 2003 sous serment devant la commission d’enquête parlementaire sur le pastoralisme, elle est estimée de 3 à 5% des troupeaux. (…) Ces animaux meurent de chutes (individuelles ou collectives), de maladies, de parasites, de prédations (asticots, chiens…), de la foudre, et sont abandonnés aux vautours qui assurent un rôle sanitaire important, évitant la propagation des maladies. De nombreuses bêtes seraient également volées.
    (…) Nous ne sommes plus là dans les mêmes sphères que les dégâts d’ours, et cela ne fait pourtant jamais la une des médias. Au total, la mortalité des élevages pyrénéens représente donc au bas mot 50 000 bêtes par an et, comparée aux 150 à 200 brebis tuées par les ours, on comprend que les éleveurs n’en fassent pas grande publicité.Moutons pyrénéens

Des pertes indirectes dues au stress des bêtes ?

  • A force d’information du public et des journalistes, la faiblesse de l’impact de l’ours sur le bétail est maintenant un fait reconnu, même si quelques médias avancent encore le contraire, parfois sous la pression d’un lobby anti-ours insistant. L’argument des pertes insupportables passant ainsi de plus en plus mal, les anti-ours en développent un autre, moins concret, donc moins évaluable : ce ne serait pas tant les pertes directes qui seraient préjudiciables, mais les effets indirects : affolement, désorganisation des troupeaux, stress, avortements. Bien entendu, quand un troupeau s’affole, quand des brebis avortent, c’est obligatoirement le fait de l’ours !(NDLR : On retrouve là le même phénomène que celui constaté par Pierre Jouventin à propos de la réintroduction du loup.)
  • Il y a quelques années, des brebis ayant prétendument avorté de stress suite à une attaque d’ours ont été examinées par des vétérinaires. Le verdict fut sans ambiguïté : elles étaient envahies de parasites et leur état sanitaire était à l’évidence la cause de la perte des agneaux. La documentation spécialisée et des vétérinaires nous ont depuis confirmé que dans 90% des cas, les avortements chez les ovins sont d’origine infectieuse.
  • Les éleveurs témoignant avoir trouvé des bêtes affolées par l’ours n’ont curieusement jamais assisté à la prétendue attaque. L’affirmation que « seul un ours a pu provoquer cela » révèle l’image qu’ils ont de l’ours et ne vise qu’à créer ou entretenir une réputation largement surfaite de bête féroce et sanguinaire.
    Or, les 150 à 200 brebis tuées par la vingtaine d’ours présents dans les Pyrénées ne représentent finalement qu’une brebis tuée par ours et par mois en moyenne (hors hibernation, bien sûr). Pas exactement un tueur frénétique.moutons-derriere-une-cloture-en-fil-de-fer[1]

L’apport de l’ours au pastoralisme pyrénéen

  • La présence de l’ours a permis de mobiliser des moyens considérables en faveur de l’élevage de montagne, dont les bénéfices dépassent largement les inconvénients créés par la présence de l’ours.
  • L’embauche de bergers est subventionnée à 80%, et parfois plus ;
  • L’achat et l’utilisation de chiens de protection, dont l’efficacité est démontrée, sont financés à 100%, y compris les frais de nourriture et l’accompagnement par des techniciens ;
  • Le transport de matériel pastoral par muletage et héliportage est subventionné à 100% ;
  • L’achat de parcs de protection est financé à 100% ;
  • La réfection de cabanes est subventionnée à 80, voire 90% ;
  • Des radios et téléphones sont mis à disposition des bergers gratuitement ;
  • Les éleveurs peuvent valoriser leurs produits grâce à des initiatives spécifiques, tant pour les fromages en Béarn que pour la viande en Pyrénées centrales.
  • (NDLR : il s’agit de la valorisation des produits locaux via l’utilisation marketing d’images d’ours,  empreintes de pattes d’ours etc, qui véhiculent une image montagnarde, authentique, sympathique !)
    DSCN0868_SLDA

En complément, voici un extrait du journal Sud-Ouest du 23 août 2006 :

L’arrivée de nouveaux ours dans les Pyrénées centrales et le soutien à ceux qui vivaient encore en haut Béarn ont effectivement permis d’aider et de faire évoluer le pastoralisme. A commencer par le statut et les conditions de travail des bergers. Aujourd’hui, ils sont tous déclaréstouchent des salaires décents, ont une couverture sociale et prennent même des congés. Tout cela grâce aux aides “ours” dont bénéficient les propriétaires éleveurs et les groupements pastoraux.

D’autre part, tout le matériel nécessaire aux bergers dans leurs cabanes d’estives est héliporté gratuitement en début de saison. Les fromageries des cabanes ont été rénovées et mises aux normes européennes sans que les éleveurs déboursent un centime, comme pour la descente hebdomadaire des fromages à dos de mules en haut Béarn. Tout cela a été pris en charge à 100 % grâce aux financements débloqués pour l’ours. Comme les frais de téléphone portable ou de liaison radio avec la vallée, comme aime le rappeler Gérard Caussimont, le président du FIEP (Fonds d’intervention écopastoral).

On apprend encore que les clôtures sont payées intégralement et qu’une prime de 765 euros est versée par saison pour  l’utilisation de ces parcs de nuit. Les apiculteurs sont également aidés, puisque les clôtures électriques de protection leur sont fournies gracieusement et qu’une prime de 80 euros leur est versée pour l’installation.

Toutes ces aides, payées par l’Etat, s’ajoutent aux primes classiques nationales et européennes attribuées aux éleveurs. Selon nos informations, le budget ours 2006 géré par le ministère de l’Ecologie s’élève à 2 200 000 euros. Sur cette somme, 815 000 euros sont versés au titre de mesures d’accompagnement. Le reste servant au fonctionnement de l’équipe de suivi et aux frais de transport des plantigrades entre la France et la Slovénie.

Tout compte fait, les ours ne sont peut-être pas une si mauvaise affaire pour le pastoralisme pyrénéen…Berger

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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