Face au carnisme, l’obligation de désobéissance

L’obéissance nous gouverne, entrave notre réflexion, et nous empêche parfois de voir le monde tel qu’il est. Frédéric Gros, philosophe et disciple spirituel de Michel Foucault, expose les mécanismes de ce phénomène dans son dernier ouvrage, Désobéir1.

Alors que deux militants de l’association L214, jugés pour avoir posé illégalement des caméras dans un abattoir des Yvelines et révélé au grand public des images d’une rare violence, attendent le verdict de leur procès, cet appel à la désobéissance revêt une résonance toute particulière.

L’auteur de Désobéir est spécialiste de philosophie politique ; son livre et les interviews qu’il a données à son propos offrent — malgré lui, peut-être — au lecteur antispéciste une double lecture particulièrement éclairante…

Frédéric Gros

Obéissance ou soumission ?

Le magazine Télérama a fait du philosophe l’invité principal de l’un de ses derniers numéros. De l’obéissance, ou soumission à l’autorité, le journaliste dit :

Cette dernière est là, encastrée, incrustée, entortillée, partout, en nous, autour de nous, à tel point que nous ne la distinguons même plus2.

Il en est de même du carnisme. Melanie Joy, qui n’est pas philosophe mais psychologue sociale et activiste animaliste, est connue pour avoir développé ce concept de “carnisme”3. Elle le définit comme un système de croyances invisible qui sous-tend une pratique hypergénéralisée (la consommation de viande, qui n’est ni naturelle ni nécessaire), sans que les citoyens pris dans ce système aient conscience qu’il s’agit d’un choix et non d’une nécessité.

Melanie Joy

Selon le chercheur Martin Gibert, “c’est une idéologie dans laquelle nous grandissons sans même nous en rendre compte4

Martin Gibert

Pour pouvoir désobéir à un système, qu’il s’agisse du carnisme ou de tout autre chose, la première étape est de prendre conscience de notre état de soumission audit système — et, du même coup, de notre pouvoir de décision. Nous avons toujours le choix.

Des vertus de la désobéissance civile

En 1970 déjà, l’historien militant américain Howard Zinn5 — cité en préambule de l’ouvrage de Frédéric Gros — expliquait :

La désobéissance civile n’est pas notre problème. Notre problème c’est l’obéissance civile. […] Notre problème, c’est l’obéissance des gens quand la pauvreté, la famine, la stupidité, la guerre et la cruauté qui ravagent le monde.

Ajoutons à la liste la mise à mort institutionnalisée de 142 milliards d’animaux terrestres chaque année — autant d’individus sentients, dont la vie de misère est à présent bien documentée en France par les vidéos de L214.

Howard Zinn

Désobéir à la banalité du mal

Pour Frédéric Gros, il y a un avant et un après la Shoah. Cette “expérience totalitaire et génocidaire du XXe siècle” a changé à tout jamais la notion d’obéissance. Ainsi Hannah Arendt recopie en 1967 dans son journal6 une citation de l’écrivain Peter Ustinov :

Pendant des siècles, les hommes ont été punis pour avoir désobéi. A Nuremberg, pour la première fois, des hommes ont été punis pour avoir obéi. Les répercussions de ce précédent commencent tout juste à se faire sentir.

Peter Ustinov

L’obéissance synonyme de “déresponsabilité”

Frédéric Gros rapporte les propos d’Adolf Eichman, criminel de guerre nazi, lors de son procès en 1961 : “Je ne peux pas être tenu pour responsable, car je ne vois pas pourquoi je serais puni pour avoir agi conformément aux ordres.
Beaucoup aujourd’hui pensent encore que l’obéissance dissout la responsabilité…

Un travers moral accentué, selon le philosophe, par “une nouvelle rationalité : la raison gestionnaire et efficace, qui transforme les hommes en automates.”

Quelle meilleure raison gestionnaire et efficace, cruelle et froide, que celle qui régit aujourd’hui aujourd’hui les élevages et les abattoirs ? Hangars concentrationnaires, mutilations systématiques, abattages à la chaîne, logique économique, mammifères et volatiles vus comme de la matière première…

De ce processus industriel, de l’horreur de la condition animale, l’historien spécialiste de la Shoah Charles Patterson a fait un livre7 dont le titre établit un parallèle assumé : Un éternel Treblinka. Rappelons que Treblinka était l’un des camps d’extermination nazis, près de Varsovie.
(Voir à ce sujet la transcription de l’émission de France Culture consacrée à Un éternel Treblinka, et à la thèse de l’auteur selon laquelle l’oppression des animaux sert de modèle à toute forme d’oppression8.)

Chaînes d’obéissance, chaînes de complicité

Quatre siècles avant la Seconde Guerre Mondiale, l’écrivain humaniste Etienne de La Boétie écrivait déjà que “le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres“.

Etienne de La Boétie

Frédéric Gros se fait l’exégète de cette pensée en expliquant que “l’obéissance n’est pas un système vertical de domination : elle suppose des chaînes de complicité“.

Ci-dessous, reproduit avec sa permission, un strip de la grande Insolente Veggie qui illustre à merveille le concept de chaîne de “déresponsabilité”…

Obéissance et (dés)humanité

Frédéric Gros rappelle encore que l’obéissance a longtemps été parée de toutes les vertus. Même les Lumières ont repris à leur compte l’idée selon laquelle “l’accès à l’humanité se fait par l’obéissance“, ou encore le préjugé qui voudrait que désobéir serait “se laisser aller à sa bestialité sauvage et anarchique“. Longtemps, on a ainsi pensé que la soumission à des lois, à des règles, constituait le fossé entre l’animal et l’homme, fossé franchi par le jeune enfant grâce à l’éducation.
Un concept qui a, nous l’avons vu, volé en éclats au milieu du siècle dernier.

Ainsi l’expose Frédéric Gros dans Télérama :

Le XXe siècle a fait naître une figure inédite, le monstre d’obéissance. […] Désobéir à l’autre, inversement, peut être une victoire sur soi, une réaffirmation de soi. Une façon d’être à nouveau responsable.

Quand la désobéissance est une obéissance à l’éthique

La véritable désobéissance [est] une obéissance à soi-même, une obligation éthique nouée envers soi-même.

Cette pensée de Frédéric Gros pourrait être la maxime de chacun d’entre nous, vegans, animalistes, antispécistes de tout poil.

Le coût de la désobéissance

En quittant le système carniste pour le mode de vie vegan, en participant à la Marche pour la fermeture des abattoirs, en tenant des stands d’information et en distribuant des tracts, nous désobéissons au système. Mais lorsque l’on parle d’activisme direct, le prix de la désobéissance peut se révéler lourd. Tiphaine Lagarde9, co-présidente de l’association 269Life Libération Animale, s’est récemment exprimée à ce sujet sur la chaîne I Am Vegan TV. Cette diplômée en études juridiques a volontairement basculé d’un monde de droit à un monde hors la loi en participant à des actions directes, en organisant des prises d’assaut d’abattoirs ou en investissant, avec une cinquantaine d’autres militants, le siège social d’Aoste…

Elle évoque le sacrifice personnel, la peur de l’emprisonnement, mais aussi la nécessité de penser en amont, juridiquement, toute action directe, afin d’en maximiser l’impact médiatique tout en limitant au maximum les risques judiciaires encourues, “toujours dans cet objectif de rester à la limite de ce qui pourrait conduire à la prison“.

Gardes à vue de plus en plus longues, condamnations de plus en plus lourdes… Pour Tiphaine Lagarde,

La prison sera un passage obligé pour les activistes antispécistes. […] C’est un risque qu’il faut prendre. Ce n’est pas dans une idée d’être martyr ou quoi que ce soit d’autre, mais il faut comprendre que dans tous les mouvements sociaux, les résistants ont toujours été en prison.

C’est un passage obligé. C’est quelque chose qu’il est de toute façon nécessaire de faire pour montrer aussi à l’opinion publique qu’il y a aussi des gens qui sont pourtant sains d’esprit et qui sont prêts à aller jusqu’à la prison pour défendre cette cause-là.

Tiphaine Lagarde : la prison, une étape nécessaire

Pour Tiphaine Lagarde, co-présidente de 269Life Libération Animale, l'emprisonnement d'activistes est inéluctable dans le mouvement antispéciste. Mais il faut faire en sorte que cela soit utile et efficace.Partagez-vous cet avis? #iamvegantv

Posted by iamvegan.tv on Donnerstag, 24. August 2017

***

Quelques lectures sur l’obéissance et la désobéissance :

>> Désobéir, de Frédéric Gros

>> Désobéissance civile et démocratie, de Howard Zinn

>> Surveiller et punir, de Michel Foucault

Sur le système carniste dominant, son fonctionnement, la nécessité d’en sortir et de le combattre :

>> Introduction au carnisme, de Melanie Joy

>> Voir son steak comme un animal mort, de Martin Gibert

>> Un éternel Treblinka, de Charles Patterson

Précisions :

  1. Frédéric Gros – Désobéir []
  2. Télérama n°3530 – Savoir désobéir []
  3. Melanie Joy – Introduction au carnisme []
  4. Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort. []
  5. Howard Zinn – Désobéissance civile et démocratie []
  6. Hannah Arendt – Journal de pensée []
  7. Charles Patterson – Un éternel Treblinka []
  8. L214 – Emission sur Un éternel Treblinka []
  9. Libération – Tiphaine Lagarde, l’embêtante []

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.
  • VGCedric

    Avant d’appeler (plus ou moins directement) à désobéir à la Loi “du Législateur” (ce qui me parait bien hasardeux) commençons déjà par désobéir à celle de la pub et des médias (
    dont ceux qui vivent de la pub surtout). Ils entendent EN PERMANENCE nous dicter ce que nous devons faire, penser, manger, comment voter et (surtout) ne pas voter (les dernières élections de ce point de vue ont été une caricature), comment respecter les femmes comment concevoir la famille, l’éducation, la France, etc etc etc etc etc etc…..Faites exactement le contraire de ce qu’ils vous disent de faire et vous avez une petite chance de vous approcher de la bonne voie (j’dis ça, j’dis rien)
    Pour le reste, la meilleure façon de sauver un maximum d’animaux dits “d’élevage”, on le sait très bien, c’est de faire monter le pourcentage de VG et ainsi de faire baisser les ventes de viande puis – in fine – l’élevage !
    S’agissant du sujet (hautement sensible et à manipuler avec grande précaution) des activistes qui ont fait de la prison parce qu’ils ont essayé de sauver des animaux de labo ou destinés aux abattoirs, ils forcent notre admiration dans la mesure où ils font passer leurs liberté après celles des animaux qu’ils sauvent. Mais faut il pour autant appeler à faire comme eux ? Méfiance…

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