“Annabel”, réflexions sur la viande dans un formidable roman

En 1968 au Canada, un enfant voit le jour dans un village reculé de la région du Labrador. Ni garçon ni fille, il est les deux à la fois. L’enfant sera opéré, prénommé Wayne et élevé comme un garçon : le choix du père, trappeur dans cette région du Grand Nord. Mais alors qu’il grandit, son moi caché – une fille appelée Annabel – ne disparaît jamais complètement.

L’écriture est belle, la nature de l’Arctique omniprésente, et le propos (le droit à la différence, la part de masculin et de féminin en chacun de nous…) très prenant.
Mais Annabel recèle aussi des pensées sur les liens entre animal et viande assez inhabituelles en littérature.
Voici trois passages, à trois moments de la vie de Wayne.

Enfant, Wayne peine à s’intégrer parmi les garçons de sa classe, n’aime guère les activités viriles auxquelles le convie son père, et à la grande déception de celui-ci il se lie d’amitié avec une fillette, Wally :

– Tu veux un sandwich à la laitue ?
Wally pose sur le comptoir quatre tranches de pain Holsum. A l’aide d’une spatule, elle y étale une couche de mayonnaise Miracle Whip qui s’infiltre dans les trous blancs de la mie. Elle déchire des feuilles ondulées d’une laitue pommée iceberg et les émince en lanières qu’elle dispose sur le pain pour ensuite les saupoudrer de sel. Wayne s’attend à ce que le sandwich n’ait aucun goût. Il s’attend à goûter un sandwich auquel manque la tranche de viande. Wally mord dans le sien.
– Tu vois ? La laitue a un goût vert, croquant et frais.

Adolescent, séparé de Wally, Wayne trouve du réconfort dans ses discussions avec Thomasina. Présente à sa naissance, elle est la seule personne hormis ses parents qui connaisse son secret.

– Je n’aime pas l’agneau.
– Je n’ai jamais rencontré un enfant qui aimait ça. Je suppose que manger de l’agneau est pour eux une des pratiques adultes les plus barbares.
– Parce que c’est triste.
– Ça l’est, en un sens.
Wayne apprécie que Thomasina puisse admettre une chose pareille. Jamais son père ne le ferait, pas plus que sa mère. Tout comme ils n’admettent pas qu’il y ait quelque chose de triste à manger des lapins. Cela ne le dérangerait pas qu’ils mangent ces animaux s’ils pouvaient reconnaître, comme Thomasina, qu’il y a quelque chose de triste à le faire. Il n’aime pas cette manie qu’ils ont de gommer toute tristesse.
– Pourquoi en mangez-vous, alors ?
– Il y a quelque chose d’ancien dans la saveur de l’agneau. Les gens en mangent depuis des siècles. Les adultes chassent la tristesse de leur esprit parce que, pour eux, l’appétit passe avant tout.
– Il suffit d’avoir faim pour oublier que c’est un agneau ?
– L’appétit est roi.
– Pourquoi ?
– Je n’en sais rien. Il faut que j’y réfléchisse.

Jeune adulte, Wayne part de chez  lui pour décider plus librement de son genre sexuel et de sa vie. Pour subsister, il devient livreur de viande à Saint Jean, la grande ville du Labrador :

Il se met à faire plus froid, et Wayne doit remonter des allées fraîchement pelletées pour livrer ses paquets de côtes levées, de côtelettes et de coeurs qu’il transporte dans ses bras comme s’il portait des enfants. Sauf qu’il s’agit non pas d’enfants mais de quartiers de chair et de sang, rouges, marbrés de gras. Il se demande s’il est le seul à voir dans la viande ce que lui-même y voit, une force crue qui permet aux organismes vivants de résister au froid et à la glace.

A propos de Lili Gondawa

Lili Gondawa
Professeur des écoles à Toulouse, j'adore l'archéologie, l'histoire de l'art et la littérature. Je suis donatrice mensuelle et ponctuelle à L214, organisation de défense des animaux.

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